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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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DEUXIÈME PARTIE : GENRE AUTOBIOGRAPHIQUE ET EXPÉRIENCE MIGRATOIRE

Montrer en quoi les textes de Zakaria Fadoul Khidir, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet Kosnaye sont des récits autobiographiques de la migration, était la question principale qui a guidé notre réflexion jusque-là. Nous sommes partis du postulat selon lequel, tout récit de voyage s'inscrit dans la logique circulaire, définie par la présentation de l'état initial, le départ et le retour au pays natal. De là, nous avons eu à observer que les oeuvres des auteurs de notre corpus incorporent plusieurs espaces partagés entre un « ici » et un « ailleurs ». Ainsi, dans la première partie de notre travail, nous avons eu à montrer comment les trois narrateurs ont présenté, chacun, son pays d'origine et ses pays d'accueil. Dans la logique du cheminement de notre pensée, nous voulons démontrer dans cette partie, que ces histoires de la migration et d'espoir sont effectivement prises en charge par des « je » autobiographiques qui ont opté pour un genre leur permettant de raconter sobrement et sans détour leurs expériences migratoires.

Nous traiterons cette deuxième manche de notre travail en deux chapitres. Dans le premier chapitre, nous proposerons une poétique de ces trois récits selon les critères énumérés et théorisés par Philippe Lejeune. L'enjeu de cette analyse sera de déterminer et confirmer la nature autobiographique de ces textes. Dans le dernier chapitre, nous examinerons les expériences migratoires que relatent les trois narrateurs. L'intérêt de cette étude réside au fait qu'elle nous permettra de dégager la symbolique de ces récits de la migration. Il sera question de montrer que le choix du genre autobiographique par les auteurs de notre corpus n'est pas gratuit, et que, en choisissant d'écrire l'histoire de leurs pérégrinations par le biais de l'autobiographie, ils ont, en même temps, produit des oeuvres littéraires.

CHAPITRE TROISIÈME : L'AUTOBIOGRAPHIE EN ELLE-MÊME

La considération de l'autobiographie comme une activité littéraire à part entière est un fait récent en littérature. Dans l'Antiquité, elle était un discours qui servait de défense et de justification lors des procès ou des entreprises commerciales. Au XVIIe et XVIIIe siècles, elle fut considérée comme une activité mineure, sinon extra-littéraire et assimilée aux mémoires, termes qui signalaient un manque extrême de rigueur et une absence d'ambition littéraire sérieuse. C'est au XIXe siècle qu'elle acquiert ses lettres de noblesse. Mais de tout temps, l'autobiographie a été honnie, a fait l'objet des débats controversés dans les milieux universitaire et intellectuel32(*). En dépit des querelles idéologiques qui l'entourent, elle n'en demeure pas moins un genre littéraire. Théorisée par plusieurs critiques, elle a ses règles de codification comme tous les autres genres. Dans ce chapitre, loin de la prétention d'assurer la « défense et illustration » du genre autobiographique, nous entendons simplement partir des principes retracés par Philippe Lejeune dans Le Pacte autobiographique pour faire la poétique des textes de Zakaria Fadoul Khidir, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet Kosnaye, afin de montrer en quoi ils sont véritablement autobiographiques. Nous mettrons de ce fait l'accent sur les éléments du « pacte autobiographique » et du « pacte référentiel », deux critères permettant, selon Lejeune, de déterminer la nature autobiographique d'un récit.

I. ÉLÉMENTS DE BASE DU PACTE AUTOBIOGRAPHIQUE

Par éléments de base du pacte autobiographique, nous faisons allusion à l'ensemble des indices permettant d'affirmer la nature autobiographique d'un texte. Ce sont des données plurielles qui peuvent s'appréhender dans le texte et dans le paratexte. Ainsi, Lejeune met l'accent sur la situation d'énonciation qui amène à réfléchir sur la question d'identité de celui qui énonce. Le pacte autobiographique, écrit-il, « c'est l'affirmation dans le texte de cette identité renvoyant en dernier ressort au nom de l'auteur sur la couverture. » (Lejeune, 1975, p.26). Mais pour qu'il y ait acte autobiographique, comme le laisse entendre sa définition, il faut nécessairement qu'il s'agisse d'une histoire de personnalité. Partant de cette base, nous soulignerons cette contrainte thématique avant de nous pencher sur la problématique de l'énonciation, garant du pacte autobiographique qui trouve sa confirmation dans le pacte référentiel.

1. Contrainte thématique

De son étymologie grecque, le terme autobiographie est composé de trois termes : auto : soi-même, bios : la vie et graphein : écriture, d'où la définition générale : récit que fait quelqu'un de sa propre vie. Lejeune note (p.14) que le sujet de l'autobiographie doit porter sur une vie, sur l'histoire d'une personnalité. Ceci implique que l'autobiographe, dans le processus de la reconstitution de sa personnalité, doit tenir compte de tous les aspects de sa vie, c'est-à-dire en commençant par l'enfance pour remonter (récit rétrospectif). Car, le pacte autobiographique étant un tout, on ne peut « expliquer qui on était sans dire qui on est. » (Lejeune, 1975, p.174). Pour ce qui est des textes de notre corpus, Zakaria Fadoul, Mahamat Hassan et N'Gangbet Kosnaye font preuve d'un effort de synthèse du moi. Cependant, le défaut de mémoire est remarquable dans leurs récits. Le moi n'est pas présenté dans sa totalité, dans la mesure où, certains aspects de la vie sont délaissés (enfance de Mahamat Hassan par exemple), d'autres sont tombés dans l'oubli ou ont simplement été étouffés par le mécanisme d'autocensure. Cette infidélité de la mémoire se traduit dans le récit par les ellipses, les points de suspensions ou les incohérences dans les faits racontés.

Dans Un Tchadien à l'aventure, le narrateur avoue de temps à autre l'impossibilité de se rappeler tout le vu et le vécu : « De Ouaga, je ne me souviens pas beaucoup de choses à part l'hôtel restaurant... » (UTAA, p.18). Puis, page 113, « Et d'autres encore dont j'ai oublié les noms..., bref tout un quartier là-haut... ». Seuls les faits marquants occupent une bonne place dans le souvenir : « Je me rappellerai toujours mon premier cours à la faculté de Droit. » (UTAA, p.74). Aussi, l'autocensure aidant, Zakaria Fadoul et Mahamat Hassan, contrairement àN'Gangbet Kosnaye (TDJT, p.20 et p.116), ne feront pas cas de leurs relations intimistes. De même, face à la complexité des souvenirs, N'Gangbet Kosnaye ne parvient pas à allier les faits. Cette défectuosité de la mémoire s'observe à la fin de son récit où se lit un brouillage important. En effet, dans le premier paragraphede la page 171, le narrateur annonce qu'il n'est pas marié : « Saké et moi ne sommes pas encore mariés. Mes camarades, des hommes mariés, tout en nous montrant les avantages et les inconvénients du mariage, ne manquent pas de nous faire voir les aspects positifs de la vie à deux, surtout pour des hommes engagés comme eux. » (TDJT, p.171). Le récit se poursuit sans accélération évidente. Puis, subitement, au dernier paragraphe de la même page, il annonce la visite de sa fille de six ans : « Docteur et Sazi reçoivent leurs épouses, Saké sa fiancée et moi ma fille de six ans... » (TDJT, idem). Cette apparition soudaine de la petite fille fait prendre du recul au lecteur que nous sommes et nous amène à suspecter la « véracité » de ce récit. N'Gangbet Kosnaye s'est-il autocensuré pendant la transcription des circonstances de la naissance de sa fille ? Une naissance hors mariage ? Question bien évidemment sans importance lorsque nous assimilons toutes ces failles au défaut de la mémoire. Dans L'autobiographie, Georges May fait remarquer que « Toute autobiographie qui est oeuvre littéraire est de ce fait suspecte d'infidélité à la vérité de tous les jours. » (May, 1979, p.86)

Bref, la contrainte thématique en autobiographie postule la nécessité d'un récit axé sur la personnalité, le moi. Les textes de notre corpus n'ont pas dérogé à cette règle, sinon, les mémoires des narrateurs ont été sélectives dans la présentation de la personnalité.

* 32 Voir « L'idéologie anti-autobiographique» dans L'autobiographie de Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone, Armand Colin, Paris, 1999, p. 9-18. Philippe Lejeune défend l'autobiographie contre la critique amère de Maurice Blanchot qui méprisait l'autobiographie et « le pacte autobiographique», considérant ce genre comme « la mort de la littérature », L'autobiographie en procès, sous la direction de Philippe Lejeune, Université Paris X, 1997, p. 70. DansJe est un autre, Philippe Lejeune conclue que l'autobiographie « s'est progressivement approprié et assimilé des procédés venant d'autres genres littéraires: c'est par ce processus que le genre s'est fortifié, au point d'être en passe aujourd'hui de s'établir comme un genre dominant», p. 316. (source des références : Interventions autobiographiques au Maghreb: l'écriture comme moment de transmission des voix de femmes, thèse de doctorat soutenue par Samira Farhoud, Université de Montréal, 2008, p.15-16)

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