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Aspects et enjeux de la mémoire résistante au musée de l'homme.


par Mihena Maamouri
Université Paris-Ouest Nanterre-La Défense - Master 2 Science Politique -mention sociologie politique  2016
  

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ASPECTS ET ENJEUX DE LA MEMOIRE

RESISTANTE AU MUSEE DE L'HOMME

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Sous la direction de Marie-Claire Lavabre

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Sommaire :

Introduction P.2

Propos préliminaires P.12

- L'analyse préalable de l'image publique du musée

? L'image que le musée donne à voir

? Le contexte muséal au moment de l'enquête

- Les difficultés directement liées au travail de terrain

? La tentative infructueuse des entretiens

? L'observation comme source de recueil des informations

Partie 1 : Mise au point sur l'histoire de la Résistance au musée de l'Homme

- Le « feutre social » de l'entrée en Résistance

- « L'Histoire d'une trahison »

- La Résistance au musée de l'Homme lue comme rupture

Partie 2 : La mémoire de la Résistance au musée de l'Homme hors-les-murs

- La mainmise légitime sur la mémoire comme illusio du champ politique - Les « conditions de la circulation » de la mémoire

Partie 3 : La spatialisation de la mémoire résistante au musée de l'Homme - Une substitution aux dérives de l'anthropologie.

- La nomination des différents espaces du musée comme traces de la Résistance

- Les stations historiques, éléments primordiaux de la mise en récit muséale

- La mythification des « pères » fondateurs préférée à un mythe de la Résistance

- La défense d'une ligne humaniste au secours du passé controversé de l'anthropologie

- La figure du palimpseste comme révélatrice de la mémoire au musée de l'Homme

- La division sociale de la fonction mémorielle

Conclusion

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« Le musée est un des lieux qui donne la plus haute idée de l'homme »1 affirme, en 1947, l'écrivain André Malraux.

Le Musée de l'Homme endosse cette affirmation jusque dans son nom, affichant ainsi, dès sa création, la volonté de dévoiler une image de l'homme aussi bien dans son aspect biologique que dans sa vérité sociale. L'un de ses principaux créateurs, Paul Rivet, assume clairement cette ambition initiale : « En créant ce titre, j'ai voulu indiquer que tout ce qui concernait l'être humain, sous ses multiples aspects, devait et pouvait trouver place dans les collections2. »

Installé sur l'aile sud-ouest du Palais Chaillot qui domine la Colline du même nom, l'espace physique du Musée de l'Homme prend place dans ce bâtiment aux façades monumentales construit à l'occasion de l'exposition universelle de 1937. Entre les deux ailes du palais, dans ce qui était initialement le coeur de la structure dont on n'a gardé que les ailes, se tient le parvis des Droits de l'Homme, ouvert par la dalle scellée proclamant l'article 1 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789. C'est en effet sous le parvis du Trocadéro qu'a été adoptée le 10 décembre 1948 la déclaration universelle des Droits de l'Homme. Y trônent également huit sculptures dorées allégorisant à travers sept femmes et un jeune garçon, différentes étapes de la vie humaine et de la nature (la jeunesse, le printemps, etc.). La place du Trocadéro, officiellement renommée « place du Trocadéro-11-novembre », en référence à l'armistice de 1918, jouxte cette esplanade. Tout dans l'aménagement de l'espace et la toponymie des lieux a été fait pour faire une référence commune à un certain humanisme, une philanthropie affichée à travers la défense de ces Droits de l'Homme.

C'est justement de cet humanisme que le musée de l'homme entend se positionner comme le garant. En tant que musée ethnographique, l'ancêtre du Musée de l'Homme, le Musée d'ethnographie du Trocadéro (MET), était lui destiné, à sa création, à entreposer les objets

1 MALRAUX André, Le musée imaginaire, Gallimard, Paris, 1947.

2 Cité par LAURIERE Christine, Paul Rivet : le savant et le politique, Paris, Publications scientifiques du Muséum national d'histoire naturelle, 2008, 723 p

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importés des colonies et à entreprendre une typologie des différents physiques humains pour mieux comprendre d'où l'objet en question est issu.

La muséographie se basait sur les conceptions évolutionnistes et ethnocentriques dominantes à l'époque. Il a fallu attendre 1938 pour que cette approche soit remise en question lorsque le MET a muté en Musée de l'Homme. Bien que le musée d'ethnographie du Trocadéro ne soit pas l'ancêtre idéologique ou épistémologique du musée de l'Homme, la relative stabilité du personnel scientifique et technique a permis d'assurer la transition et de concevoir une filiation au moins institutionnelle entre les deux musées.

La refonte, totale ou partielle, des musées d'ethnologie obéit, si l'on croit Christine Laurière, à un rythme cyclique. En effet, environ tous les soixante ans, la légitimité du Musée de l'Homme (ou de son ancêtre le MET) est remise en question aussi bien par l'administration politique en charge que par ses propres acteurs. L'historienne de l'anthropologie explique par ces mots cette étrange mais certaine régularité :

« La remise en question, tous les soixante ans des musées d'ethnologie obéit à des enjeux politiques bien réels, comme si la nation, ses dirigeants et ses savants, mais aussi la société avaient du mal à s'identifier à ses lieux finalement jugés problématiques en ce qu'ils interrogent la réalité du monde, sa mise en ordre symbolique jusqu'à retentir sur le roman national français dont les échos se trouvent alors plus ou moins déformés, comme s'il fallait régulièrement redéfinir l'identité et la place de ce couple que forment l'autre et nous dans un contexte géopolitique, social, culturel en évolution1 »

Le musée de l'homme interroge donc le rapport à l'autre, la proximité ou la distance entre les civilisations, et c'est cette interrogation qui le rend, plus que tout autre institution scientifique ou culturelle, perméable à toutes les évolutions géopolitiques, sociales et culturelle.

La dernière vague de ce cycle a manqué de peu d'emporter le musée de l'Homme. Dès la fin des années 1990, est décidé le démantèlement des collections du musée en vue de les transférer à un futur nouveau musée des « arts primitifs ». L'une des principales raisons invoquées est de redonner leur place, en tant qu'oeuvres d'art à part entière à des objets délaissés et injustement scientificicés.

1 LAURIERE Christine, «1938-1949 : un musée sous tension » in Musée de l'Homme, histoire d'un musée laboratoire, sous la direction de Claude Blanckaert, Éditions Artlys / Muséum national d'Histoire naturelle, Paris 2015.

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Le personnel aussi bien scientifique que non scientifique du musée est en grève et c'est comme si tout son intérêt scientifique et historique de laboratoire de recherche, de berceau de l'ethnologie et de lieu de résistance était ignoré. On semble oublier dans cette volonté de créer un musée d'art à partir des collections du musée de l'Homme dont la scienticité est dénigrée comme révélatrice d'une démarche raciste, que le regard ethnologique n'empêche nullement le regard esthétique.

La mobilisation porte ses fruits et l'institution est préservée, bien qu'une grande majorité de ses collections (60% des objets) soit transférée au futur musée du Quai Branly, sur l'autre rive de la Seine. Il est donc décidé d'une rénovation pour faire vivre le musée amputé de ses objets, en lui insufflant une direction encore plus pédagogique et scientifique. Les travaux ont eu lieu entre 2009 et 2015 et ont été en grande partie financés par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Le musée abrite désormais une collection des plus hétéroclites. En autre choses sont exposés : les objets initialement récoltés durant les missions ethnographiques, pas nécessairement de contrées lointaines, exposés selon des thématiques particulières censées trouver une ligne commune à toutes les civilisations (le rapport à la maternité, à la mort, au milieu naturel, les transformations corporelles, etc.), des ossements réels ou reproduits de représentants des premières formes d'humain, des objets préhistoriques, des animaux empaillés, des bustes moulés pendant les premières études racialistes anthropologiques, des sculptures diverses et variées, etc.

L'absence d'une grande partie des collections, transférées au Quai Branly, est ainsi comblée tant bien que mal par une muséographie interactive, technologique et didactique destinée à éduquer les visiteurs sur tout ce qui concerne l'Humain tout autant d'un point de vue biologique que social et culturel.

Les secousses créées par cette menace de fermeture et le projet de rénovation ont entrainé une remise en question de l'identité de l'institution, puisque les menaces sous-entendaient un déni d'une histoire longtemps affirmée et affichée en tant que centre de recherche influent, en tant que théâtre de la création de la discipline ethnologique mais aussi en tant que lieu central de la Résistance.

Si le musée a réussi à se maintenir en tant que centre de recherche, la valorisation du lieu en tant que lieu de résistance n'est pas aussi aisément identifiable depuis la récente rénovation. Du 30 mai au 8 septembre 2008, durant la période trouble qui a précédé la rénovation, est organisée,

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au musée de l'Homme, une exposition consacrée à Germaine Tillion, intitulée « Germaine Tillion, Ethnologue et résistante » et dans laquelle sont présentés des éléments de la vie de l'ethnologue (ses missions ethnographiques en Algérie, son engagement dans la Résistance, son militantisme contre la guerre d'Algérie, son étude militante de la condition des femmes en méditerranée, etc.).

L'organisation de cette exposition indique assez clairement que l'institution jetait alors un regard construit et volontaire sur son passé, l'incluant même dans ses entreprises muséographiques (bien qu'éphémères).

La tentation d'ériger la mémoire en enjeu, en particulier lorsqu'il s'agit d'évènements liés à la seconde guerre mondiale, est en grande partie liée à celle d'associer la mémoire à la construction de l'identité. Au risque de tomber dans des « explications circulaires »1, c'est ce regard porté sur son passé et ce qu'il reflète dans l'espace muséal, qui forge l'identité de l'institution comme légitime dans une description large de l'humain et c'est effectivement cette même identité qui lui donne les moyens de mettre en scène cette mémoire. En effet, lorsque l'on parle de mémoire, c'est bien en transparence la question des identités qui est posée.

La notion de mémoire, aussi polysémique2 soit elle, est ici invoquée en tant que trace du passé, en ce sens que tout ce qui est affiché comme rappelant de quelque manière que ce soit la résistance est à mettre en relation avec une certaine mémoire de la résistance.

Il pourrait s'agir aussi bien d'élément strictement muséaux tels que des objets des collections, que d'éléments extra muséaux (extérieurs aux collections mais présents dans l'espace physique du musée) tels que les tableaux historiques, les plaques commémoratives ou les noms attribués aux salles du musée.

Ces éléments n'étant pas des traces directes laissées par l'évènement historique mais des traces créées en référence à cet évènement historique, il est possible de parler de traces choisies, comme révélateurs d'une possible intentionnalité dans la mémoire.

S'intéresser à ce qui dans la mise en scène muséale relève de la mémoire de la résistance contribue ainsi à qualifier et mesurer ce degré d'intentionnalité.

Cependant la mise en récit de la résistance au musée de l'homme, bien que non centrale dans le récit muséal, permet-elle de parler de lieu de mémoire ? Alors, même que l'acceptation de

1 LAVABRE Marie-Claire, « Paradigmes de la mémoire », Transcontinentales, , 2007, pp.139-147

2 Ibid.

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cette expression apparait comme assurément galvaudée, emmenée sur des terrains différents de ceux initiaux, elle reste néanmoins utile pour saisir une certaine réalité des enjeux liés à la mémoire au musée de l'Homme.

En effet, la perception institutionnelle d'un musée en lieu de mémoire reste « indispensable pour éclairer les choix des concepteurs et gestionnaires, aussi bien quant aux contenus que quant aux moyens mis en oeuvre pour les communiquer 1».

Initiée dans une toute autre acceptation par Pierre Nora, qui dans une entreprise explicitement « contre-commémorati(ve)2 » (bien qu'ambigüe de par une certaine glorification du grand roman national français) , les lieux de mémoires désigneraient les « lieux au sens précis du terme, où une société quelle qu'elle soit nation, famille, ethnie, parti, consigne volontairement ses souvenirs ou les retrouve comme une partie nécessaire de sa personnalité : lieux topographiques, comme les archives, les bibliothèques et les musées, lieux monumentaux, comme les cimetières ou les architectures, lieux symboliques comme les commémorations, les pèlerinages, les anniversaires ou les emblèmes, lieux fonctionnels comme les manuels, les autobiographies ou les associations : ces mémoriaux ont leur histoire3 ».

Bien qu'il soit précisé que les lieux sont utilisés « au sens précis du terme », il faut entendre lieu à la fois au sens le plus concret et au sens le plus élaboré du terme, aussi bien des lieux matériels que des lieux immatériels. Cette volonté d'élargir la notion de lieu aux lieux non physiques trouve son origine dans la nécessité de ne pas se limiter à des lieux de mémoire « dont on se souvient » mais de s'intéresser aussi à ceux « où la mémoire travaille4».

La démarche de Pierre Nora oscille entre ambition de réforme d'ordre épistémologique et injonction sociale d'éclaircissement du rapport à la nation et à l'identité (nationale), bien que les deux soient extrêmement liées : il montre ainsi la « circularité5» bien longtemps entretenue entre histoire, mémoire et nation, et par là même, la circularité entre histoire, mémoire et identité.

1 HEIMBERG Charles, « Musées, histoire et mémoires », Le cartable de Clio. Revue suisse sur les didactiques de l'histoire, n°11, 2011, 304 p., Lausanne, Éditions Antipodes

2 LAVABRE Marie-Claire, « Paradigmes de la mémoire », Transcontinentales, , 2007, pp.139-147

3 NORA Pierre, « Mémoire collective » in La nouvelle histoire, Le Goff 1. (dir.), Paris, Retz-CPL, 1978, pp.398 - 401

4 LEPELTIER Thomas, Compte rendu des lieux de mémoire de Pierre Nora , Sciences Humaines, Hors-série 42, « La bibliothèque idéale des sciences humaines », 2003.

5 NORA Pierre, « Mémoire collective » in La nouvelle histoire, Le Goff 1. (dir.), Paris, Retz-CPL, 1978, pp.398 - 401

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Dans cette acceptation poussée jusques aux espaces symboliques de ce que pourrait être un lieu de mémoire, le musée de l'homme est un lieu de mémoire, terme emprunté dans son appréciation non métaphorique, tant dans l'espace muséal physique proprement dit que dans ce qu'il convoque comme ambition philanthropique, scientifique et historique. Les « traces » de la résistance ne sont pas seulement des traces physiques dans l'archéologie du lieu, mais aussi et surtout, des traces dans ce que l'institution diffuse (ou s'affiche comme diffusant) comme idées humanistes et antiracistes, et dans ce qu'elle ne diffuse pas telles que les pages sombres de son histoire.

L'histoire factuelle de la Résistance au musée de l'Homme, aussi importante à rappeler soit-elle, ne doit pas éclipser qu'il a été entrepris ici d'analyser « des lieux et non des récits, des traces et non plus un mouvement dont l'historien serait partie prenante1 ». L'exactitude des faits historiques liés à la Résistance est nécessaire à prendre en compte afin de voir en miroir (bien souvent déformant) ce qu'il en reste, ce qu'il en est fait puisqu'il parait difficile d'étudier les traces du passé sans connaitre ce qui a été historiquement établi de ce passé.

L'établissement de ces faits historiques ne soulève pas de difficulté particulière, cette période de l'histoire étant, bien que foyer de quelques controverses historiographiques concernant des points précis, fréquemment l'objet d'innombrables recherches historiques. Ces recherches se nourrissent des facilités contextuelles qui leur sont offertes : l'époque n'est pas si lointaine ce qui facilite le recueillement de témoignages et la réelle volonté après la guerre d'entreprendre un travail de collecte des preuves (orales ou matérielles) est indéniable, et ce même si l'une des volontés sous-jacentes est de créer un certain mythe de la France résistante.

Les traces du passé répondent à une double dimension, presque intrinsèquement contradictoire, bien que complémentaire. Tout d'abord, l'évidence historique de l'évènement fondateur apparait comme incontournable car indélébile, et obéit à la « logique de l'archéologie dans laquelle l'accent est mis sur les effets du passé dans le présent2 ». Puis son évocation (délibérément) partielle constitue une sorte de bricolage avec ce passé et obéit lui à « une logique de la téléologie dans laquelle le futur et le présent donnent visage et sens au passé3 ». Il s'agit clairement de ce second pan des traces du passé qui est analysable puisqu'aisément constituable en enjeu.

1 NORA Pierre, Les lieux de mémoire, T1 « La Nation », Gallimard, Paris 1978.Pas la bonne référence)

2 LAVABRE Marie-Claire, « Du poids et du choix du passé : lecture critique du Syndrome de Vichy », Histoire politique et sciences sociales, Complexe, pp.265-278, 1991

3 Ibid.

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De ce fait, la manière dont la mémoire de la Résistance s'inscrit dans ce lieu va déterminer les enjeux qui se construisent derrière ces traces choisies. En effet, si toute mémoire, prise dans sa dimension de « choix du passé 1», implique des enjeux, ces enjeux sont bien souvent l'instrument de luttes politiques (au sens large). Il apparait que toute autorité politique, institution ou groupe va tenter de faire main basse sur l'apport mémoriel en termes de légitimité, déculpabilisation ou en termes d'influence réelle ou supposée sur l'identité.

Aussi, la mémoire de la Résistance au musée de l'Homme peut simplement s'inscrire dans un mouvement mémoriel officiel d'initiative politique correspondant à l'injonction relativement récente et stérile de « devoir de mémoire », comme prescription contre naturelle par essence à la mémoire qui se constitue comme échappant à un quelconque contrôle rationnel.

Ainsi formulé, ce « devoir de mémoire » est mêlé à une forme d'automatisme mémoriel qui pousse à signaler d'une manière presque machinale tous les théâtres de la seconde guerre mondiale et en particulier ceux de la résistance. L'instrumentalisation n'est alors plus aux mains de l'institution mais elle est déplacée au champ politique qui peut en faire à son tour un objet de légitimation par un rappel du rôle de la Résistance dans la construction de l'identité et en posant le pouvoir politique comme garant de ce rôle.

De ce fait, la récente entrée au Panthéon de l'ethnologue Germaine Tillion, en même temps que trois autres personnages historiques, illustre ce glissement et invite à considérer la mémoire résistante au musée de l'Homme dans une politique mémorielle plus large, signalant par là une forme de circulation de la mémoire entre les divers champs (muséal et politique essentiellement).

La mise en récit muséale de la Résistance au musée de l'Homme peut également, d'une certaine manière, être abordée en tant que possible objet de déculpabilisation au regard du passé racialiste de l'institution. Rappeler les faits de résistance serait dans cette perspective un moyen d'éclipser les dérives de l'anthropologie physique, dont les défenseurs animaient la direction raciste prise par l'institution avant la lente réforme entreprise, entre grande partie, par Paul Rivet.

Cette même mise en scène peut également être envisagée comme objet de légitimation d'un discours humaniste qui peine parfois à être construit en raison de l'ethnologie encore perçue comme une science coloniale. La mémoire de la résistance s'inscrit dans cette ambition

1 Ibid.

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largement affichée d'élaborer une sorte de grand roman de l'humanité au sens large, louant son unité dans l'espace et dans le temps1, l'égalité entre les hommes et la participation pédagogique à la construction d'un avenir bienveillant pour cette humanité.

La référence aux faits de Résistance qui se sont produits dans le musée viendrait assoir cette ambition comme étant partie intégrante de l'identité de l'institution. Une certaine entreprise de mythification ou d'héroïsation de l'action des pères fondateurs dans le groupe de résistants correspond au même type de mécanismes que cette ambition anime.

Ces deux dernières hypothèses laissent penser à la primauté d'une entreprise mémorielle destinée à laver non seulement le musée de l'Homme mais aussi l'ethnologie portée par cette même institution des dérives initiales de l'anthropologie.

Dans une perspective plus large que celle de l'espace physique muséal, la manière dont la résistance est mise en récit depuis la récente rénovation interroge sa manière de se positionner au sein du champ mémoriel concernant la Résistance.

En effet, dans le cas du musée de l'Homme, ce qui se trouve être problématique c'est de percevoir la manière dont la résistance est mise en scène alors même que l'objet initial du musée diffère complètement, dans ses collections (du moins à prime abord) de cette ambition de provoquer le souvenir de cette période de l'Histoire.

D'autres institutions muséales paraissent plus aptes à construire une mise en récit perçue, dans le rôle qui leur est socialement imputé, comme plus légitime, tel que, par exemple, le musée de la Résistance. Les mécanismes qui régissent d'une certaine manière cette « division » de la mémoire répondent à des mouvements particuliers et il s'agit d'en déceler ou d'en déconstruire les rouages.

Mise en scène et mise en récit de la résistance : sans pour autant créer une réelle distinction clivante entre ces expressions, il est quelque peu nécessaire d'en souligner les nuances. Les deux formules presque équivalentes sont ici utilisées pour faire référence à la mémoire de la résistance au musée de l'Homme et la manière dont on la donne à percevoir dans l'espace muséal. Mais la mise en récit suppose que les traces de la résistance élaborent presque d'elles-mêmes une forme de narration de l'histoire de la résistance que l'espace physique du musée donne à lire. Tandis que la mise en scène invite à penser que l'on ait quasi délibérément

1 « L'humanité est un tout indivisible non seulement dans l'espace mais aussi dans le temps » : citation communément prêtée à Paul Rivet dans un discours de 1948.

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rassemblé ces traces pour en faire une représentation de la même histoire, représentation dont le caractère subjectif parait un peu plus assumé.

L'ensemble des aspects évoqués illustrent la manière dont la mémoire de la résistance est constituée (ou pas) en enjeu aussi bien dans le processus muséographique que dans les différents champs dont les acteurs entendent faire écho de cette histoire du cercle résistant du musée de l'Homme.

Ainsi, si la plupart des interrogations soulevées ont trait à la diffusion d'un idéal humaniste et philanthropique, loin d'avoir été historiquement toujours diffusé par l'institution muséale, la question principale reste intrinsèquement liée au lien avec la discipline anthropologique et de sa quasi mutation en ethnologie :

La référence à la résistance au musée de l'Homme sert-elle seulement à laver le péché originel de l'anthropologie ?

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