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Envoyé Spécial : une approche de l'environnement à la télévision française (1990-2000).

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par Yannick Sellier
Université Paris 1 Panthéon Sorbonne - Master 2 Histoire et Audiovisuel 2007
  

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c- Le reportage : espace et outil de confrontation.

Jean-Louis Peytevin écrit, en 1992, que parler d'écologie est la chose la mieux partagée au monde. Tout à chacun dès lors qu'il est électeur ou consommateur peut prétendre être spécialiste et parler infiniment des problèmes de l'environnement. Selon lui, l'écologie s'adresse à tous et peut prendre en considération l'avis de chacun. Ce serait dès lors une formidable machine à consensus66(*). En présentant les problèmes qui affectent l'environnement comme un fléau de type mondial comparable à la guerre ou la maladie, la rétrospective « écologie » d'Envoyé spécial, de décembre 1991, irait en ce sens. La perception écologiste de problèmes particuliers affectant l'environnement de quelques un, est déjà plus sujette à controverses. Les reportages de cette période auraient même tendance à rendre compte, surtout à partir de 1991, de conflits ouverts, parfois violents, à propos de la préservation d'une forêt ou d'une espèce animale, de la gestion des ressources en eaux ou des déchets dans une région ou une ville.

Aussi sommes-nous amenés à penser que c'est justement, parce que le consensus est difficile à trouver, que les reportages sont tournés et diffusés. Jean-Louis Peytevin le confirme d'ailleurs en remarquant que « longtemps confiné dans un petit monde de militants sympathiques, un immense discours est en train de se structurer »67(*). Envoyé spécial contribue, d'une part, à la structuration de ce discours en confrontant le téléspectateur avec les propos de personnes impliquées dans ou des situations relatives à la prise en compte et à la gestion de l'environnement. D'autre part, du fait de choix dans le montage des reportages, Envoyé spécial réfute souvent les arguments des uns (responsables politiques ou économiques) et valide l'argumentation des autres (en l'occurrence, les écologistes et les « victimes » des dommages causés à l'environnement). Envoyé spécial se pose donc à la fois en observateur et arbitre d'un espace public en construction concernant les questions environnementales.

En 1974, dans un rapport pour le Conseil de l'Europe sur « Le rôle de la télévision dans la participation des citoyens à la planification et à l'aménagement de leur environnement », Manfred Eisenbeis note que les citoyens sont confrontés, dans leur quotidien, à des évolutions technologiques et économiques de portée mondiale, ainsi qu'aux décisions erronées des autorités et institutions compétentes68(*). Selon lui, l'idéal serait qu'il puissent participer à l'élaboration des lois et mesures les concernant, cependant il y a des limites et des obstacles à cette participation. Les situations et les objectifs de départ sont différents selon les citoyens (un maire, un agriculteur, une femme jeune ou un retraité n'ont pas la même façon de considérer l'environnement). D'où la difficulté pour un journaliste d'adopter un point de vue ou une manière de concevoir le reportage qui respecte la disparité du positionnement des acteurs sur le terrain. Les citoyens sont ensuite insuffisamment informés. On a pu s'en rendre compte par les interventions d'individus lambda, limitées souvent à l'emportement ou l'impuissance, dans les reportages. Mais il faut ici se méfier. Le journaliste peut choisir de ne sélectionner que des individus ignorants afin que le propos de son reportage puisse être justifié (pour le téléspectateur autant que pour les coordinateurs du magazine). Quoiqu'il en soit, Manfred Eisenbeis prévoit déjà en 1974 que « l'effort porterait principalement sur les émissions à caractère informatif. » et insiste sur la nécessité de « montrer la participation des citoyens à la planification, à la création et à la conservation de leur environnement. » 69(*)

Pour la période 1990-1992, le principal reportage traitant de cette problématique est diffusé le 14 février 1994 et a pour titre la « bataille du rail ». Il est tourné à la veille de la fixation du tracé définitif de la ligne de train à grande vitesse reliant Paris à Lyon. Dans l'introduction du reportage, il est question de l'arbitrage entre intérêt particuliers et intérêt général. Une séquence du reportage est consacrée aux séances de répétition d'un spectacle monté par les futurs riverains de la ligne de chemin de fer. Leur but est de parodier la prise de décision, l'un d'eux dit : « on ne peut pas être en permanence des machines à voter et dire : tiens, gérez pour nous ». Un autre ajoute : « nous n'avons jamais accepté que les autres décident pour nous même ». A la fin du reportage, le ministre des transports, Louis Besson  intervient sur le plateau : il indique avoir essayé de choisir « le trajet le plus court » afin qu'il y ait « le moins de gênés ». Il comprend le désarroi de certaines personnes mais rappelle que « 23 millions de passagers, c'est 18% de moins pour les avions et 15% de moins sur les autoroutes ». Enfin de compte, il précise que « des améliorations sont encore possibles » mais qu'il est « contre une opposition stérile ». Envoyé spécial va donc s'affirmer durant les années 1990, comme le révélateur en même temps que le moteur de formes nouvelles de communication et de médiation. Jusqu'à ce qu'en 1997, une commission nationale du débat public soit mise en place afin de mener, avec plus d'aisance, la concertation des populations concernées par l'aménagement du territoire ou la mise en valeur de composantes de leur environnement.

Nous devons à présent nuancer l'idée qu'Envoyé spécial se soit engagé pour la défense d'une vision radicale de l'écologie ou même que le magazine se soit engagé, pour défendre l'écologie politique. En fait, Envoyé spécial s'est réapproprié la rhétorique militante des écologistes, non pour des raisons nécessairement idéologiques, mais plus simplement pour réussir à traiter de thèmes ou de problèmes liés à l'environnement. En effet, les écologistes sont les seuls, jusqu'au début des années 1990, à proposer une approche cohérente de l'environnement et véritablement différente de l'approche, désapprouvée, de la gestion du territoire par les industriels et les membres de la haute administration. Ceux-ci sont plusieurs fois stigmatisés comme irresponsables ou corrompus dans les reportages de cette période (cf. « Massacre à la tronçonneuse », « La France défigurée », « Montchanin, la décharge du diable »). Autrement dit, au tout début des années 1990, le panel des modèles en matière de communication environnementale paraît encore assez restreint. D'un côté, on justifierait un progrès technique, une industrialisation et l'essor d'une logique économique sans bornes. De l'autre, on devrait récuser tout cela au profit d'une harmonie de l'homme avec la nature, son environnement, la Terre.

En choisissant le deuxième camp, Envoyé spécial se fait donc bien l'instrument d'une promotion, plus ou moins volontaire, de l'écologie politique. Mais dans les faits, le magazine ne fait que traiter de thèmes liés à l'environnement à la manière des écologistes sans nécessairement partager toutes leurs convictions. Il est ainsi plusieurs fois question de la querelle entre les anciens et les modernes (littéralement en introduction des reportages « Le nucléaire : danger ? » et « La bataille du rail », et en filigrane d'autres reportages) sans que la question soit tranchée. Et pour cause, l'enjeu de la période suivante 1992-1995 sera justement de réussir à se départir d'une rhétorique pro écologiste (élaborée à la fin des années 1970) sans pour autant négliger les thèmes de l'environnement. Cet enjeu est déjà en germe au cours de la période 1990-1992, car cette période correspond à l'arrivée de nouveau acteurs dans l'espace public concernant l'environnement. Ces acteurs ont des objectifs différents de ceux défendus par les écologistes  et/ou véhiculés par les médias dont Envoyé spécial: ce sont les hommes et femmes politiques en tant que décideurs et les scientifiques en tant qu'experts au service de ces derniers.

* 66 Peytevin Jean-Louis, « Avant propos », « Discours de l'écologie », Quaderni, n°17, Paris, Editions Laura Wind / Ministère de la Recherche et de la Technologie, Printemps 1992, p. 65

* 67 Peytevin Jean-Louis, Peytevin Jean-Louis, « Avant propos », « Discours de l'écologie », Quaderni, n°17, Paris, Editions Laura Wind / Ministère de la Recherche et de la Technologie, Printemps 1992, p. 65

* 68 Eisenbeis Manfred, Télévision et esthétique de l'environnement, « Le rôle de la télévision dans la participation des citoyens à la planification et à l'aménagement de leur environnement. », Strasbourg, Conseil de l'Europe/ Conseil de la coopération culturelle/ Comité de l'éducation extrascolaire et du développement culturel, septembre 1974, pp...4-5

* 69 Eisenbeis Manfred, Op. Cit., p. 7

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"En amour, en art, en politique, il faut nous arranger pour que notre légèreté pèse lourd dans la balance."   Sacha Guitry