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Krafft-ebing et la science du sexuel : vers une pathologisation de l'érotisme ?

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par Princep Tiffany
UNiversité Paris 1 - Panthéon Sorbonne - Master 1 2007
  

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UNIVERSITE DE PARIS I (PANTHEON-SORBONNE)

UFR DE PHILOSOPHIE (UFR 10)

Mémoire de Master 1

Sous la direction de Madame Elsa DORLIN

N° étudiant : 10725256

PRINCEP Tiffany

Richard von Krafft-Ebing et la science du sexuel :

vers une pathologisation de l'érotisme ?

Une lecture de la Psychopathia Sexualis

Année de soutenance : 2008

Session de septembre

INTRODUCTION

« L'éloge des travaux du savant professeur de Vienne n'est plus à faire. C'est aussi que Krafft-Ebing - chose assez rare aux pays d'outre-Rhin - joint à sa vaste érudition et à un remarquable don d'observation, un grand sens pratique et une élégance de style auxquels ses ouvrages doivent avant tout leur vogue ; ils se lisent "comme un roman". »

Anonyme, « Critique de la sixième édition de Psychopathia Sexualis », 1891.

La Psychopathia sexualis n'est pas un texte auquel on s'intéresse par hasard : sa réputation la précède1(*). Depuis ses premières éditions, cette oeuvre monumentale alimente les fantasmes2(*).

Mais que sait-on réellement de son contenu ?

Nous avons choisi dans ce travail de l'aborder sous un autre angle, et de nous adresser à la Psychopathia sexualis comme à une oeuvre de raison. Ignorer qu'elle est avant tout une forme de rationalisation du disparate sexuel serait se couper d'une dimension centrale du savoir sur la sexualité, et, partant, du savoir sur le sujet sexuel, ce que nous sommes devenus : lorsque la volonté de savoir3(*) cible la sexualité, les moyens qu'elle se donne pour savoir pénètrent le corps et le doublent d'une psychè, dans le miroir de laquelle nous nous vivons comme sujet sexuel.

Contrairement à nombre d'auteurs français, qui se contentent d'une seule publication4(*), Krafft-Ebing se distingue par ses écrits prolifiques sur la psychopathologie de la vie sexuelle, au rang desquels on trouve les multiples éditions de la Ps. Amine Azar, dans la thèse qu'il a consacré à l'émergence du sadisme et du masochisme, a effectué une étude statistique de l'augmentation en volume de la Ps, au fil de ses éditions5(*). Le principal fait marquant des conclusions de cette étude est précisément l'augmentation extraordinaire qu'a subit la sous-section des paresthésies sexuelles : de quelques 38 pages à la première édition, elle passe à 261 pages à la dernière édition, le point culminant étant de 395 pages pour l'édition que nous utilisons6(*). La sous-section des paresthésies en est donc arrivée à quasiment occuper les deux tiers du livre. Elle est devenue un livre dans le livre ; ce qui ne nous laisse pas douter du fait que la création de Krafft-Ebing s'est exercée dans ce domaine.

L'on pourrait objecter qu'une augmentation en volume n'est pas forcément le signe d'une élaboration théorique. Cette augmentation peut par exemple se comprendre par l'ajout constant de nouvelles observations, quelquefois fort longues, ainsi que l'illustrent certaines autobiographies de patients. Une certaine épistémologie ferait de cette expansion le corrélat de la diversité sémiologique intrinsèque des perversions7(*). Or, un argument simple vient réfuter cette possible interprétation : les espèces cliniques de la Ps sont au nombre de quatre  (sadisme, masochisme, fétichisme et inversion). Ce n'est qu'à l'intérieur de ces quatre formes fondamentales de perversion que se décline l'ensemble des comportements que Krafft-Ebing reconnaît comme pervers. L'argument serait valable si la Ps n'était qu'une suite de descriptions de cas, non ordonnés à une taxinomie rigoureuse, et si l'on pouvait estimer, ainsi que le faisait Moreau, que les faits parlent d'eux-mêmes8(*).

La caractérisation neurologique physiologique de la sexualité l'empêche-t-elle d'avoir un raisonnement psychologique ? La thèse de l'hérédité de la folie l'empêche-t-elle d'avoir un raisonnement psychologique ? Chez Krafft-Ebing, le raisonnement psychologique s'établit au contraire non pas contre un certain autre raisonnement, mais il émerge depuis la solidification d'un ensemble de paradigmes, à partir desquels il est possible de penser la sexualité dans ses rapports avec la norme.

Dans sa dynamique, la Ps est en fait un immense travail d'organisation : à partir du matériau que constituent les observations, et plus généralement les figures historiques, la littérature, certains éléments de la vie sociale, dont une certaine conception du rapport entre les sexes, Krafft-Ebing va construire une théorie du sadisme et du masochisme qui va devenir un outil précieux pour l'interprétation d'une foule de phénomènes. Assassinat, viol, nécrophilie, anthropophagie, souillures, flagellation, maltraitances diverses, mais aussi comédies érotiques, actes « symboliques », certains fétichismes : tout un pandémonium que Krafft-Ebing va peu à peu ordonner, autour du couple sadisme/masochisme. Ce travail est bien un travail de rationalisation, de structuration du disparate, à l'image de ce que Foucault appelle une logique du sexe. Nous tenterons, tout au long de ce travail, de montrer que la Ps ne constitue pas, comme le suggérait Georges Lantéri-Laura, de manière d'ailleurs fort peu nuancée, un « magma sans structure »9(*).

* 1 R. von KRAFFT-EBING, Étude médico-légale, Psychopathia sexualis, avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle (1886), trad. 8ème édition allemande (1893), É. Laurent et S. Csapo, G. Carré, Paris, 1895. Nous abrégerons désormais la référence à cette édition en : Ps.

* 2 Très récemment, la Psychopathia sexualis a même fait l'objet d'un film. Réalisé par Bret Wood, en 2006, le film se présente comme une mise en abîme esthétique du discours sur le sexe : ce sont les pervers qui y parlent, tout en images, tandis que la voix du collectionneur (Krafft-Ebing) se fait entendre, sombre et cinglante face au drame humain qui est mis en scène. Le décor est hypersensuel : tentures de velours rouge, effet boudoir, jusque dans le bureau où Krafft-Ebing reçoit ses patients.

(Des extraits du film sont disponibles sur http://www.kino.com/psychopathia/.)

* 3 D'après le titre du premier tome de l'Histoire de la sexualité (Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, vol I, Paris, Gallimard, 1976 (cf. chap. II, « L'hypothèse répressive », pp. 23-67, et chap. III, « Scientia sexualis », pp. 71-98.)

* 4 Sylvie CHAPERON Les origines de la sexologie, 1850-1900, Paris, Louis Audibert, 2007, p. 65.

* 5 Amine A. AZAR, « Le sadisme et le masochisme innominés, étude historique et épistémologique de la brèche de 1890 », Thèse de troisième cycle pour le doctorat de Psychologie et Psychopathologie, Université de Paris VII, 1975. Les conclusions de cette étude sont reprises in Amine A. AZAR, « Emergence et accueil fin de siècle du sadisme et du masochisme », in Psychanalyse à l'Université, 18, 69, 1993, pp. 37-65, ici pp. 50-52.

* 6 Amine A. AZAR, « Le sadisme et le masochisme innominés... », art. cité, p. 51. Ce que nous appelons la dernière édition est en fait la douzième édition, parue de manière posthume mais entièrement rédigée avant la mort de Krafft-Ebing. Amine Azar a, avec raison, décidé de ne pas tenir compte des remaniements posthumes de la Ps.

* 7 « Les perversions sont diverses, la rigueur clinique amène à les multiplier, et le médecin, homme de science, doit en connaître toutes les variétés, de même qu'il doit distinguer les quatorze branches de l'artère maxillaire interne et les trente-cinq formes cliniques du cancer du sein. Dans cette perspective, la connaissance devient d'autant plus scientifique qu'elle propose davantage de variétés et qu'elle les distingue plus subtilement. » Georges LANTERI-LAURA, Lecture des perversions, Histoire de leur appropriation médicale, Paris, Masson, 1979, p. 41.

* 8 Moreau considère en effet que les faits, c'est-à-dire les observations, « suffiront à faire connaître ces perversions génésiques », et affirme qu'il laisse au lecteur « le soin d'en tirer les déductions psychologiques qu'il jugera convenables. » (L. MOREAU, Des aberrations du sens génésique, Paris, Asselin et Houzeau, 1887, p. 245.)

* 9 Georges LANTERI-LAURA, Lecture des perversions..., op. cit., p. 42. Face à ce qu'il estime être les « limbes » de la pensée et du livre de Krafft-Ebing, Georges Lantéri-Laura propose plusieurs principes d'unification, au rang desquels les dichotomies « grotesque vs monstrueux » (p. 43), « anodin vs périlleux », et « ridicule vs touchant » (p. 45), soit un ensemble de jugements importé dans le texte, sans considération aucune pour sa propre rationalité interne.

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