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Krafft-ebing et la science du sexuel : vers une pathologisation de l'érotisme ?

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par Princep Tiffany
UNiversité Paris 1 - Panthéon Sorbonne - Master 1 2007
  

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Chapitre I - Emergence de la sexualité

1- Physiologie pathologique de la sexualité-

La classification des troubles de l'instinct sexuel selon la temporalité, la quantité et la qualité apparaît dès sa première publication concernant les psychopathies sexuelles, soit en 187710(*) ; c'est dans la première édition de la Ps (1886) que ces troubles sont pour la première fois nommés paradoxie, hyperesthésie, anesthésie et paresthésie, termes dont Krafft-Ebing conservera l'emploi tout au long de sa carrière.

Dans leur grande majorité, les psychiatres et médecins de la seconde moitié du XIXème siècle n'emprunteront à la terminologie fonctionnelle que le terme de « perversion ». A notre connaissance, il existe seulement deux exceptions : Albert von Schrenck-Notzing en Allemagne, et Alexandre Lacassagne en France. Schrenck-Notzing reproduit le triptyque anesthésie / hyperesthésie / paresthésie dans son ouvrage de 1892 sur l'hypnose11(*). Nous croyons, nous appuyant notamment sur les recherches de Amine Azar, que Schrenck-Notzing ne fait que valider cette tripartition, avec cet argument que Krafft-Ebing la proposait dès 188612(*). En outre, la classification que propose Schrenck-Notzing ne bénéficie dans le texte d'aucune justification : il n'aborde la question des différentes psychopathies sexuelles que sous l'angle de leur traitement, sans préciser ce qu'il faut entendre par anesthésie, hyperesthésie et paresthésie.

La classification de Lacassagne est par contre plus intéressante. Julien Chevalier, son élève à la faculté de médecine légale de Lyon, rapporte dans son étude sur l'inversion sexuelle que Lacassagne distinguait les pathologies sexuelles selon qu'elles pèchent par la quantité ou la qualité. Lacassagne s'appuie sur l'argument selon lequel « toute fonction peut être altérée suivant ces deux modes principaux », sans toutefois désigner les dites modifications par des termes précis13(*). L'argument central qu'il faudra retenir est évidemment le suivant : que la sexualité est explicitement définie comme une fonction.

Le naturalisme apparaît comme le premier des paradigmes qui sous-tendent la conception de la sexualité en cette fin de siècle. La naturalité de la sexualité humaine repose d'une part sur sa dépendance à l'égard de tout l'appareillage sexuel du corps (organes sexuels externes, mais aussi glandes génitales, et dans une certaine mesure, centres d'érection et d'éjaculation, situés dans la moelle), et d'autre part - les deux problématiques étant évidemment liées - sur ce qui est identifié comme sa fin dernière, à savoir la procréation, qui lie le destin de l'individu à celui de l'espèce. Ces deux éléments, enchâssés l'un dans l'autre, permettent une naturalisation de la sexualité : elle est prise, pour reprendre les termes de Foucault, dans une histoire naturelle que l'on peut faire remonter jusqu'aux plantes14(*), par ce double ancrage dans le corps et dans l'espèce. Le premier niveau de la sexualité est celle du corps qui fonctionne, et qui produit le sperme et les ovules en vue de la reproduction de l'espèce : ce sont des fonctions végétatives du corps. Parmi les fonctions de cet ordre, il en existe deux qui sont dites de « conservation » : la fonction de nutrition, chargée de la conservation de l'individu, et la fonction de reproduction, chargée de la conservation de l'espèce. « Chaque animal, nous dit le Littré, naît avec des organes qui, à mesure qu'ils se développent, lui font sentir tout ce dont il a besoin pour sa conservation. »15(*). Si chez les végétaux, l'exercice des fonctions de conservation suffit quasiment à perpétuer l'espèce (puisque la motricité leur fait défaut), chez les animaux, doit s'y ajouter une fonction d'ordre supérieur, qui y correspond, et qui fait sentir à l'individu le besoin que son organisme à d'exercer certaines fonctions vitales. Ainsi, de la même manière qu'il existe un sentiment de la faim qui prévient de la nécessité de se nourrir, il existe un sentiment sexuel qui invite à se reproduire.

C'est aussi à ce constat, semble-t-il, qu'arrive Krafft-Ebing lorsqu'il annonce : « Dans la vie physiologique, il y a un instinct de la conservation [i.e. de nutrition] et un instinct génital.»16(*)

L'instinct sexuel est donc en premier lieu compris comme une fonction et un besoin naturels, sur le modèle de l'appétit. Les études proposant une histoire de l'émergence de la catégorie des perversions sexuelles ne manquent pas de souligner cette filiation, qui signe l'émergence d'une conception qualitative de l'instinct sexuel17(*). L'appétit constitue en effet depuis longtemps un type de phénomène susceptible d'être altérée de façon fonctionnelle, notamment dans le sens de la perversion. Déjà, à la fin du XVIIIème siècle, l'appétit « dépravé » comprenait trois formes de pathologie : l'anorexie ; la pica ou la malacie, qui consiste en un désir d'avaler « les substances les plus bizarres » ; et ce qui est alors appelé la « faim canine », c'est-à-dire l'exagération de l'appétit18(*). De la même manière, chez Krafft-Ebing, au nombre des troubles de l'instinct de nutrition, on trouve l' hyperorexie (plus connue sous le terme de boulimie), l'anorexie, et la perversion de l'instinct nutritif19(*).

Si l'on en croit les descriptions cliniques données des uns et des autres, les troubles de l'appétit présentent même des affinités plus qu'intéressantes avec les troubles de l'instinct sexuel. Ainsi, de la même manière que chez les individus atteints d'hyperorexie, la faim subsiste après un repas20(*), chez les hyperesthésiques, le désir sexuel n'est pas assouvi après le coït21(*) ; et si la perversion de l'instinct nutritif « présente comme désirables des choses qui physiologiquement provoquent le dégoût » et sont même « abhorrées en pensée »22(*), dans la paresthésie, « les représentations normalement caractérisées par des sentiments de déplaisir, sont accompagnées de sensations de plaisir »23(*). Certains éléments du tableau clinique sont, on le voit, quasiment symétriques. La faim et le désir sont compris sur un même modèle : comme une sensation interne qui se fait sentir tantôt comme un désir, tantôt comme un besoin24(*), dont la satisfaction est accompagnée de plaisir, et suivie d'un contentement agréable. Si l'une ou l'autre de ces caractéristiques est absente, on est en présence de cas pathologiques.

Les altérations fonctionnelles sont aussi un type de maladie touchant les sens. Et c'est semble-t-il plutôt de cette filiation que procède le sens sexuel de Krafft-Ebing. Le sens sexuel, tout comme la vue ou l'ouïe, est susceptible d'être modifié quantitativement (hyperesthésie et anesthésie) ou qualitativement (paresthésie). De la même manière que l'on peut être ou devenir aveugle, on peut totalement manquer d'intérêt pour la sexualité, c'est-à-dire être pourvu d'un instinct sexuel indifférent aux diverses excitations possibles ; et de même que l'on peut être excessivement sensible aux odeurs, on peut être extrêmement excitable ; quant à la perversion, elle peut s'apparenter à l'hallucination, auditive ou visuelle, en ce que dans ce cas le sens en question fonctionne, mais de manière corrompue25(*). L'une des pathologies sensitives retenues comme un exemple privilégié de la perversion par les dictionnaires de l'époque est la diplopie, qui consiste à ce que le sujet voie deux images au lieu d'une. Ainsi le Nysten donne-t-il, à l'article « perversion » : « Changement du bien au mal : il y a, par exemple, perversion de l'appétit dans la pica, de la vue dans la diplopie, etc. »26(*) ; le sujet voit en effet, mais voit mal. Chez Krafft-Ebing, l'analogie avec la sensation a en fait pour fonction d'insister sur le fait que c'est la sensibilité sexuelle qui semble être en jeu dans toutes les formes de psychopathies sexuelles. L'instinct sexuel malade a trois manières d'être sensible, c'est-à-dire d'être excité : trop, pas assez, et mal - quatre si l'on ajoute la paradoxie, qui consiste à ce que l'instinct sexuel soit excité en dehors des processus de maturité biologique, ce qui revient à dire qu'il est excité « au mauvais moment ».

* 10 R. von KRAFFT-EBING, « Über gewisse Anomalien des Geschlechtstriebs und die klinisch-forensische Verwertung derselben als eines wahrscheinlich funktionellen Degenerationszeichens des centralen Nervensystems », Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, t. VII, 1877, pp. 291-312.

* 11 A. von SCHRENCK-NOTZING, Die Suggestions-Therapie bei krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinnes, Stuttgart, F. Enke, 1892.

* 12 cf. Amine A. AZAR, « Le sadisme et le masochisme innominés... », op. cit., pp. 246-247.

* 13 Julien CHEVALIER, Une maladie de la personnalité. L'inversion sexuelle, préf. du Dr Lacassagne, Lyon et Paris, Stock et Masson, 1893, pp. 49-51. Selon Chevalier, Lacassagne propose cette classification dans son Cours de médecine légale de la faculté de Lyon, 1884-1885.

* 14 Michel FOUCAULT, Les anormaux : cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Le Seuil, Coll. Hautes Études, 1999, p. 262.

* 15 Article « Instinct », in Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, de l'art vétérinaire et des sciences qui s'y rapportent... dit le Littré, 13e édition, entièrement refondue par E. Littré et Ch. Robin, Paris, J.-B. Baillière, 1873, p. 806.

* 16 R. von KRAFFT-EBING, Traité clinique de psychiatrie, trad. 5e édition allemande (1893), E. Laurent, Paris, Maloine, 1897, p. 97. Nous abrégerons désormais la référence en : Traité.

* 17 Ainsi que le remarque Julie Mazaleigue, le parallèle effectué entre l'appétit et l'instinct sexuel n'est cependant pas systématiquement le signe d'une telle conception. Ainsi, en 1812, on trouve déjà un tel parallèle, sans qu'il soit question de perversion sexuelle, c'est-à-dire de troubles qualitatifs : « Comme l'appétit, précurseur de la faim, il [l'appétit vénérien] a ses dépravations ; et les hommes qui ont tari les sources naturelles du plaisir, ne l'excitent plus que par des calculs que j'appellerais criminels, si les écarts de ces êtres usés ne touchaient de plus près à la maladie qu'à l'erreur. Ce désir, porté à l'excès, constitue chez les hommes le satyriasis, et chez les femmes la nymphomanie. » (Dr MOUTON, article « Appétit », in Dictionnaire des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, t. II, Paris, Panckoucke, 1812, pp. 259-260). Selon Julie Mazaleigue, dans la première moitié du siècle, « même la pédérastie et les pratiques des libertins sont en dernière analyse rattachées à l'excès, soit du penchant vénérien chez l'individu, soit des actes antérieurs qui mènent une sensibilité émoussée à des plaisirs débauchés, soit à la masturbation. » (Julie MAZALEIGUE, « Pour une histoire du concept de perversion sexuelle au 19ème siècle : problèmes, pistes, perspectives », Séminaire doctoral à l'IHPST, Philosophie et histoire de la médecine mentale, 8ème séance, 7 mars 2008.)

* 18 Article « Appétit dépravé », Encyclopédie méthodique, série Médecine, 210 vol., Paris, Panckoucke, t. II, 1790, p. 198.

* 19 R. von KRAFFT-EBING, Traité, op. cit., pp. 97-99.

* 20 Ibid., p. 97.

* 21 Ibid., p. 100.

* 22 Ibid., p. 99.

* 23 Ibid., p. 102.

* 24 Certains dictionnaires du XIXème siècle distinguent entre l'appétit et la faim : d'une part, l'appétit se manifesterait d'abord comme un désir, et ne deviendrait de la faim que s'il est l'expression d'un besoin réel, celui d'accomplir la fonction de nutrition ; d'autre part, la faim est réputée aveugle, alors que l'appétit se prononce pour tel aliment de préférence à un autre. Ces quelques précisions peuvent nous amener à remarquer que, si l'on poursuivait l'analogie, le désir sexuel serait l'équivalent de l'appétit plutôt que de la faim, qui serait l'équivalent de l'instinct de reproduction. Ainsi, la perversion de l'instinct sexuel serait plutôt une perversion du désir sexuel, puisque, à l'image de l'appétit, seul le désir manifeste certaines préférences. La perversion du désir sexuel serait alors une sorte d'appétence pour des objets sexuels répugnants ou réputés tels.

* 25 J'emprunte cette analyse à Arnold Davidson (Arnold DAVIDSON, « Refermer les cadavres », in L'émergence de la sexualité, Epistémologie historique et formation des concepts, trad. P.-E. Dauzat, Paris, Albin Michel, 2005, p. 47.

* 26 Article « perversion », in P.-H. NYSTEN, Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, des sciences accessoires et de l'art vétérinaire, 10ème édition refondue par É. Littré et Ch. Robin, Paris, J.-B. Baillière, 1855, p. 947.

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