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Une conquête existentielle et une autofiction perturbées : les effets d'un miroir brisé dans le Livre brisé de Serge Doubrovsky

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par Jérôme Peras
Université François-Rabelais de Touraine - Maïtrise 1998
  

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1.2. L'AUTOBIOGRAPHIQUE DE COUPLE : LA VOIE D'ILSE

Si S. Doubrovsky conquiert désormais son être à travers sa relation avec Ilse et non plus à travers son autofiction, il a besoin d'elle pour continuer autrement son récit. Justement, de son côté, Ilse désire être au centre de ce récit : puisqu'elle fait partie de sa vie, elle veut qu'il écrive enfin sur elle et sur leur vie commune : « Tu prétends écrire à partir de ta vie. Puisque je partage ta vie. Je partage ton livre ! » [p. 221]. Elle lui « lance » ainsi le « défi » d'écrire « à nu et à cru » une autobiographie de couple. Il apparaît alors un consensus : l'auteur suit la voie d'Ilse en relevant son défi d'écrire cette autobiographie et Ilse s'engage à critiquer et à censurer selon sa convenance certains passages. Précisément, Doubrovsky « transpose » dans son roman l'élaboration de cette autobiographie de couple.

À leur rencontre, Ilse fut charmée par Doubrovsky, ou plus exactement « flattée » par les « attentions » particulières de celui qui était alors son professeur de littérature française [p. 64], et plus encore, « impressionnée » par le roman Fils [p. 65]. Ilse apparaît alors comme la lectrice idéale du romancier, son attirance pour ce dernier étant en quelque sorte le résultat de la stratégie autofictive adoptée par celui-ci : « Si le lecteur a bien voulu me suivre, si j'ai réussi un peu, rien qu'un peu, à éveiller son intérêt pour mon personnage, je lui refilerai ma personne. » [p. 256]. Son écriture autofictive est une tentative de séduction parfaitement réussie avec Ilse, comme le déclare Doubrovsky dans cette phrase : « Puisque ma femme est romantique, normal, mes romans m'ont rendu pour elle intéressant. » [p. 65-66]. En somme, ce qu'elle aime en lui, c'est moins l'homme que l'écrivain. Celui-ci le confesse dans L'Après-vivre, op. cit., p. 47-48 :

Mes livres, elles ne les a pas lus, elle se les est appropriés, elle en a fait sa substance. Sa substance, pour les coups durs, entre nous : celui qui me rattache toujours à toi, c'est l'écrivain. Lors de nos bisbilles, zizanies, avoir un enfant ou pas, mes bouquins ont été notre ciment. Grâce à eux, nous ne nous sommes jamais disjoints. Elle est, contre vents et marées du mariage, restée ma conjointe. 

Seulement, en contrepartie, Ilse attend de son mari qu'il lui rende la vie romanesque : « Quand ma femme n'est pas éruptive, elle est romanesque. Avec elle, il faudrait sans cesse filer le doux et le tendre, la trame de la vie serait une métaphore amoureuse continue. » [p. 62] - ou tout au moins, elle espère de lui qu'il l'édifie en personnage romanesque :

Ma femme me prend à mon propre piège. De ma faute. Pourquoi j'ai toujours parlé de moi-même dans mes livres. Maintenant, puisqu'on est mariés, elle veut sa place. Dans ma page, dans mes pages. À mes côtés. Comme on fait son lit, on se couche par écrit. [p. 51]

C'est que, lasse de le voir écrire sur son passé, sur ses anciennes expériences sexuelles et sentimentales (« Mes histoires à moi donnent à ma femme la nausée. » [p. 49]), Ilse éprouve le sentiment de ne pas exister pour lui : « Tu es tout le temps à évoquer les autres femmes. Et moi, je ne compte pas, je n'existe pas ? » [p. 219]. Serge se trouve alors dans l'obligation d'écrire un « roman conjugal » : « [...] si je continue à consacrer la flamme du souvenir aux autres, elle en est capable, à la longue, possible qu'elle me plaque. » [p. 51]. En somme, l'auteur du Livre brisé relate le « défi » que lui lance sa femme [p. 50] : d'écrire sur elle et sur leur couple, et de « dire » la « vérité » sur leur relation, sans omettre leurs conflits : « Elle m'a dit : tiens, voilà ma vie, et la tienne, et leur enchevêtrement inextricable, et leur emmêlement de joies, et leurs entrelacs de tortures, c'est à toi, tisse ton texte. » [p. 311].

De ce fait, Ilse lui demande d'aller au-delà des limites traditionnelles du genre autobiographique. Comme l'a montré Jaccomard206(*), Doubrovsky repoussait déjà, dès son premier ouvrage, les limites du genre en publiant sa vie sexuelle : « [...] par écrit, dans mes livres. Là je m'expose, je m'entrebâille coeur et braguette. » [p. 69] - même si, comme le rappelle notre auteur, ces limites ont fini par disparaître à l'époque actuelle :

Montaigne, lui, avait de la chance. De son temps, il existait des bornes, des barrières. Mes defauts s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la révérence publique me l'a permis. De nos jours, la révérence publique ou pubique, on lui tire sa révérence. [...] En cette fin de siècle, on ne veut plus que des scènes à poil. Quand on dévoile, âme et braguette, il faut tout entrebâiller. [p. 176]

Mais l'auteur n'est pas sans connaître les risques de cette autobiographie de couple, quand bien même le récit aurait pour sous-titre « roman », car il est une chose d'écrire sans pudeur ses expériences personnelles et conjugales passées, il en est une autre d'exposer ses expériences heureuses et malheureuses avec sa conjointe actuelle, et par la même, de dévoiler la vie privée et même intime de celle-ci207(*). L'auteur indique ainsi au lecteur implicite ou narrataire extradiégétique que l'écriture autobiographique comporte toujours une part de censure. D'ailleurs, dans ce dialogue fictif ou feint, il rappelle à Ilse que le récit autobiographique a ses limites :

Je ne vais pas te faire un cours, ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais Rousseau, il a, si j'ose dire, publié les Confessions après sa mort... Gide, il a éliminé de son Journal tout ce qui avait trait à Madeleine... Il y a des choses qu'on ne peut pas publier de son vivant, quand c'est vivant... [p. 49-50]

Mais précisément, Ilse s'obstine et exige de lui qu'il dépasse ces limites convenues : « Michel Contat a écrit que, dans tes romans, tu reculais `les limites du dicible'... Eh bien, recule-les encore ! » [p. 50]. Seulement, il sait très bien ce qu'il peut lui en coûter, car un tel récit ne peut être sans répercussions sur le réel, sur sa vie208(*) :

Inutile de lui expliquer que, justement, si j'écris, c'est pour tuer une femme par livre. Élisabeth dans la Dispersion. Rachel dans Un amour de soi. Ma mère dans Fils. Lorsqu'on a raconté, on liquide et ça s'en va. On accole des centaines de milliers de signes pour effacer. Une fois que c'est imprimé, en principe, ça gomme. Ma femme, je n'ai pas envie de la dissiper par écrit, de l'effilocher dans les volutes stylistiques. [p. 50-51]

Ici, Doubrovsky « transpose » ses propres craintes. En effet, quelle sera la réaction d'Ilse, une fois ce roman publié ? Pourra-t-elle affronter le regard des autres et surtout celui de ses amis (étant Autrichienne, sa famille ne connaît pas le français et, par conséquent, ne pourra jamais lire ce récit) ? Et d'abord, pourra-t-elle supporter d'être touchée dans son image, dans son amour-propre ? Plus encore, puisque le couple est en pleine période de crise, ce récit ne risque-t-il pas de raviver ou d'aggraver les ressentiments et les conflits ? Doubrovsky rapporte ses efforts pour persuader Ilse d'abandonner sa requête : il est tout à fait conscient du danger et, pour en convaincre Ilse, il rappelle justement que dans Un amour de soi, il exposait ses déboires amoureux avec sa conjointe précédente, Rachel, et en profitait pour régler ses comptes avec celle-ci209(*) : « Enfin, ça ne te gênerait pas ? Que j'écrive sur toi comme j'ai écrit sur Rachel ? » [p. 51]. Et comme il le montre dans l'extrait ci-dessous, la réaction de sa femme pourrait être tout simplement celle-ci : « Si je dis vrai sur elle, sur moi, si j'écris nos quatre vérités, possible qu'elle me quitte. » [ibid.]210(*).

Mais la réponse d'Ilse s'avère décisive, et sous-entend que ce récit peut aussi avoir une action thérapeutique sur leur couple : « Au point où nous en sommes, nos amis en savent suffisamment. Les autres, ça n'a aucune importance. Et puis, tu me montreras ce que tu écris, avant de le publier. » [ibid.]. La réaction de Serge est alors immédiate, s'il doit dépasser les limites traditionnelles du récit autobiographique, Ilse apportera les nouvelles limites, et la publication du récit ne se fera pas sans son assentiment211(*). Ainsi, l'auteur explicite au lecteur les conditions sous lesquelles il écrit :

Je respire. Au moins, il y aura une censure. Elle m'indiquera ma limite. Ainsi je ne dépasserai pas les bornes. Lu et approuvé, ce sera une édition autorisée. Pour mes voyages au royaume des souvenirs conjugaux, j'aurai son visa. [ibid.]

Il est dès lors évident que le projet d'écriture de Doubrovsky se déplace : il ne s'agit plus vraiment de fictionnaliser, et par là même de condenser, la dernière étape de son vécu selon une histoire fictive, mais de relater ce qui se passe réellement dans sa vie quotidienne avec Ilse : « Marché en main. Je ne pourrai pas dire toute la vérité. Mais tout ce que je dirai sera vrai. Fallait y penser. Un pacte. Impact. » [p. 52]. C'est pourquoi, Doubrovsky délaisse l'autofiction pour écrire un « roman conjugal », pour « transposer » dans son roman l'histoire, c'est-à-dire les faits et les événements marquants, de son couple, ainsi que l'histoire de la rédaction de cette autobiographie de couple. C'est ce que révèle l'auteur lors d'un entretien : « Ce livre est différent des autres car il est le fruit d'une collaboration. Le processus décrit dans le livre reprend avec exactitude les circonstances de son élaboration. »212(*) À partir de dialogues fictifs ou feints entre lui-même et sa conjointe, soit entre un auteur et sa lectrice, Doubrovsky met en scène leur pacte ou négociation de vérité factuelle, et « transpose » dans des dialogues les critiques d'Ilse. Dès lors il écrit une « autobiographie avec point de vue hétérobiographique »213(*), et la narration y importe autant, voire plus, que ce qui est narré, car elle est ce qui est au coeur du « roman conjugal », elle constitue l'événement central de ce roman, à savoir l'axe selon lequel se déroule l'histoire conjugale. Pour résumer, nous pouvons nous reporter à la page 20 de L'Après-vivre (op. cit.) :

Je me découpe, de décennie en décennie, je me débite en tranches de vie. Ma femme veut la sienne. Nous avons même, là-dessus, passé un pacte. J'écris, elle lit, elle juge, j'incorpore à mon texte ses jugements, un livre à deux, déposé sur deux registres. Notre vie, notre livre, seulement c'est moi le scribe.

Ainsi, tous deux s'engagent dans un véritable projet existentiel et, du fait de leur crise relationnelle, dans un projet thérapeutique de couple. Aussi, le « roman conjugal » apparaît comme un roman existentiel.

* 206 Voir son article « Que brise Le Livre brisé de Serge Doubrovsky ? », art. cit., p. 48, ou son ouvrage Lecteur et lecture dans l'autobiographie française contemporaine, op. cit., p. 269.

* 207 Excepté pour ses ex-conjointes ou ex-maîtresses, nommées uniquement par des prénoms pseudonymes (« [...] j'ai dû changer les noms dans mes autofictions pour les femmes [...]. », affirme-t-il dans son article « Analyse et autofiction », Acte du colloque du 29 sept. 1995, in Écriture de soi et psychanalyse, dir. J.-F. Chiantaretto, L'Harmattan, 1996, p. 278.), notre auteur est plus soucieux qu'il ne paraît de préserver la vie privée d'autrui. Aussi, comme on peut le voir dans Le Livre brisé, il ne nomme jamais ses amis par leur nom, ils sont simplement « X », « Y » ou « Z » [p. 290]. De même, sa conjointe dans L'Après-vivre n'est jamais nommée, l'auteur la désigne uniquement par le pronom personnel « elle ».

* 208 Dans sa troisième lecture, celle du « pacte autobiographique », D. Oster remarque justement : « Dans ce cas : engagement référentiel, corne de taureau, le haut risque d'écrire. » (in «  L'auteur, personnage de roman ? », art. cit.)

* 209 Comme l'ont justement remarqué Ph. Lejeune, à la page 73 de Pour l'autobiographie, Seuil, coll. « La couleur de la vie », 1998, (partie : « Le moi et la loi », chapitre : « L'atteinte publique à la vie privée »), et J. Lecarme, dans son article « Fiction romanesque et autobiographie », in Encyclopaedia Universalis, Universalia 1984, p. 418.

* 210 Seulement, S. Doubrovsky ne peut s'empêcher d'écrire, même s'il met en danger sa vie de couple. Pour preuve, nous pouvons nous reporter aux pages 404-406 de L'Après-vivre, où l'auteur-narrateur confesse que la publication de ce roman peut entraîner la rupture avec sa compagne « elle ». C'est ce qu'a très bien vu Ch. Liaroutzos, dans son article « Les autofictions de Doubrovsky » : « [...] contrairement à Ilse, Elle ne veut pas qu'on écrive sur elle. Son compagnon ne peut y renoncer. Il ne sait écrire que sur lui-même, donc sur ceux qu'il aime, et il ne sait pas vivre sans écrire. Le livre sera, malgré tout. Aux risques et périls de l'auteur : lorsqu'il sera publié, la jeune femme partira peut-être. », in Le Magazine littéraire, n°322, juin 1994, p. 68.

* 211 Dans L'Après-vivre, notre auteur passe ce même contrat avec son autre compagne « elle », comme on peut le voir à la page 71 (op. cit.) : « [...] dès l'été 90, en Espagne, après une scène dramatique, elle m'a fait signer un engagement de ne pas publier le livre sans le lui montrer auparavant, six mois avant que je ne me mette à composer. »

* 212 A. Armel, « La tragédie du torero », Le Magazine littéraire, n°269, sept. 1989, p. 80.

* 213 D. Oster, « L'auteur, personnage de roman ? », art. cit.

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