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Une conquête existentielle et une autofiction perturbées : les effets d'un miroir brisé dans le Livre brisé de Serge Doubrovsky

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par Jérôme Peras
Université François-Rabelais de Touraine - Maïtrise 1998
  

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1.3. LE ROMAN EXISTENTIEL : LE MODÈLE DE LA RELATION SARTRE-BEAUVOIR

Il n'est pas sans intérêt d'examiner les circonstances de la rencontre entre Doubrovsky et Ilse décrite aux pages 53-55 : au printemps 1978, à l'université de New York, Serge214(*) donne un cours sur Sartre, et Ilse, qui est l'une de ses étudiantes, se rend à son bureau pour lui proposer une « dissertation » sur ce même écrivain. Ce passage indique clairement que le couple se forme sous la tutelle de Sartre et révèle que la description de ce couple est conçue sur le modèle du couple Sartre-Beauvoir ou tout du moins sur le mythe qu'il en a été fait. En effet, il s'avère qu'Ilse joue dans l'existence et dans l'écriture de Serge le même rôle que Beauvoir dans celles de Sartre, et que leur relation se fondent précisément sur le pacte de transparence conçu par le couple mythique, à savoir l'engagement de tout se dire l'un à l'autre et de tout écrire publiquement sur leur vie de couple.

Pour préciser le rôle d'Ilse dans la construction du couple Serge-Ilse élaborée par l'auteur, attardons-nous d'abord sur la relation entre Doubrovsky et sa mère. Celle-ci prend une place de première importance dans son psychisme. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que son décès (survenu le 26 février 1968) a provoqué chez lui une telle dépression mentale qu'il dût entamer une psychanalyse. Mais, en dépit de cette thérapie, il n'est jamais parvenu à assumer pleinement cette disparition, comme le prouve le passage suivant :

Voilà. Presque vingt ans qu'elle est morte. Des années et des années d'analyse. Je ne peux toujours pas vivre sans mère. Comme ça que je suis fait. À défaut de la mienne, j'essaie de m'en refabriquer une autre. [p. 155]

Depuis, il n'a eu de cesse de chercher un substitut maternel en chacune de ses compagnes, comme il l'avoue dans son article « Analyse et autofiction » : « Moi, mon drame, c'est que j'ai eu trop de mère, j'ai demandé à chaque femme que j'ai connue d'être ma mère. »215(*). C'est pourquoi, il considère dans Le Livre brisé que sa « femme est un peu comme [s]a mère » [p. 49]. Or, cette mère joue un rôle particulier dans son psychisme, comme il le révèle dans Fils : « ma mère c'est mon tribunal », « MON JUGE » [p. 221, op. cit.]. Aussi, comme l'a justement remarqué M. Miguet-Ollagnier216(*), l'auteur exige d'Ilse ce que Sartre a exigé de Beauvoir : jouer ce rôle de juge. En cela, Doubrovsky applique ce qu'il a pu observer au cours de son étude sur Sartre, intitulée « Sartre : retouches à un autoportrait », à savoir :

Dans la relation au Castor, la fonction maternante et nourricière fait place à l'imago de la Mère phallique, très proche du Surmoi pré-oedipien de l'école kleinienne [...]. [...] le Castor est `plus moi' que Jean-Paul, dans la mesure précise où elle est Surmoi, où elle administre la Loi, Castor-Mentor et Juge suprême.217(*)

Alors, en toute logique, on trouve dans Le Livre brisé ce rôle de surmoi, incarné par Ilse, on retrouve d'ailleurs dans ce discours adressé à Ilse : « tu es ma mère, mais ma mère, c'est DIEU » [p. 411]. Et Ilse semble très bien jouer ce rôle : « Comme Freud sur son pic, Sartre à son dixième étage, ma femme aperçoit tout de loin. Je suis transparent. Elle lit mes moindres faits et gestes. » [p. 166]. Cette fonction de surmoi exercée par Ilse ne s'applique pas seulement à l'existence de Serge, mais aussi à son écriture. En effet, sur le modèle de Beauvoir, elle est non seulement sa « première lectrice, la meilleure », mais aussi et surtout le « juge » de son écriture [p. 47]. Pour preuve, reportons-nous à la page 265 de L'Après-vivre (op. cit.), où Doubrovsky montre, à partir d'un passage de La Force de l'âge de S. de Beauvoir, combien la relation Sartre-Beauvoir a constitué un modèle :

À chacune de nos rencontres il me montrait ce qu'il avait écrit [...]. Je pouvais mieux que [Sartre] me mettre dans la peau d'un lecteur pour juger qu'il avait fait mouche, aussi suivait-il toujours mes conseils. 

Cet exemple célèbre a [...] inspiré en partie mes rapports d'écriture avec Ilse.

Ainsi, ce procédé d'écriture entre Sartre et Beauvoir, observé par Doubrovsky dans l'étude citée ci-dessus, est repris pour élaborer Le Livre brisé :

[...] elle a un pifomètre littéraire infaillible. Quand elle m'a dit, en me rendant mes feuillets : « Ton début est bien trop lent, il ne force l'attention. » Forcé, j'ai obtempéré. Mort dans l'âme, je me suis remis à l'ouvrage. Elle est ma première lectrice. La meilleure, la plus stricte. J'ai réécrit la première section. Ma femme a toujours voix au chapitre. [p. 46]218(*)

Aussi, l'auteur du Livre brisé applique ce qu'il avait observé dans cette même étude sur Sartre219(*) : « Plus le Surmoi flagelle, plus le Moi expose »220(*). En effet, plus Ilse émet des critiques littéraires vexantes pour Serge et plus Serge s'étend sur ses aventures précédentes et blesse Ilse en retour :

Ma première lectrice, la meilleure. Seulement, elle est un cas à part, un peu spécial. À force d'être juge et partie, parfois me prend à partie, elle m'empoigne. Les coups que j'ai tirés avec d'autres sont des coups de poignard. Le lire lui retourne le fer dans la plaie. Elle me rend des coups d'épingle. [p. 47]

Doubrovsky présente et construit son couple à l'image de Sartre et Beauvoir : il entretient avec Ilse le même pacte d'écriture, comme nous venons de le voir, et le même pacte de transparence, comme l'a remarqué M. Contat dans son article « Le roman existentiel » : «  [...] c'est le livre lui-même qui est fils de Sartre, fils de ses oeuvres, produit aussi du mythe le plus consistant élaboré par Sartre-Beauvoir : celui de la transparence dans le couple. `Tout dire, tout se dire.' »221(*). Les deux conjoints s'engagent effectivement à « tout se dire » de leurs anciennes expériences sexuelles et sentimentales : d'un côté, face à son mari, Ilse « raconte en long et en large son bonheur avec son premier mari » [p. 47] et « déballe » « les grands élans d'âme qu'elle avait pour [...] Robert » [p. 48] ; de l'autre, Serge fait lire à sa conjointe le chapitre 2 du Livre brisé qui concerne uniquement ses premières aventures. Et ils s'engagent à « tout dire » ou tout écrire sur leur vie de couple, y compris les vérités les plus pénibles : le dernier chapitre de la première partie du Livre brisé, intitulé « Beuverie », décrit effectivement la dépression et l'alcoolisme d'Ilse, et les violences physiques que lui inflige son mari.

Par conséquent, Serge se trouve contraint devant les instances d'Ilse d'exposer la situation passée et présente de leur couple, et la nature de leurs rapports. Mais, si Ilse supporte difficilement la lecture des premières aventures de son mari, Serge affirme que cela sera pire encore quand elle lira le récit de leurs conflits : « Elle veut que je nous expose. Épouse-suicide, femme-kamikaze. Que je nous fasse hara-kiri, ça qu'elle demande. Qu'on s'ouvre le ventre, qu'on déballe comment on s'étripe. » [p. 51].

Ainsi, en attribuant à Ilse le rôle de surmoi, Doubrovsky peut dépasser sa subjectivité. Aussi, en disant la vérité sur lui-même et sur sa relation de couple, en racontant l'alcoolisme d'Ilse et ses violences envers elle, Doubrovsky fait reculer la limite des convenances littéraires, et par la référence au couple Sartre-Beauvoir et à leur pacte de transparence, il révèle clairement que Le Livre brisé s'inscrit dans la lignée du « roman existentiel ». D'ailleurs, M. Contat affirme, après étude de ce roman, que « [...] l'ultime du roman existentiel : ce n'est pas une philosophie qui l'inspire, c'est un contrat de vérité que l'auteur passe avec lui-même et dans lequel il risque plus que sa réputation littéraire. »222(*)

Afin de dépasser cette subjectivité et de dire cette vérité, Doubrovsky utilise ce qu'il a justement développé dans son article : « Sartre : retouches à un autoportrait ». En confrontant les Carnets de la drôle de guerre et les Lettres au Castor et à quelques autres, il découvre que « le bel équilibre interne des Carnets (destinés à la publication) est fragilisé, contesté ou renversé par un texte jumeau et antithétique (à l'intention de destinataires privés). »223(*) Pour notre auteur, ces Carnets et ces Lettres constituent respectivement un texte et un « contre-texte », à la croisée desquels se trouve la vérité. Aussi, Doubrovsky s'emploie à juxtaposer dans Le Livre brisé un texte et un « contre-texte » pour créer l'illusion de fournir la vérité sur son histoire conjugale. En effet, même s'il est l'unique auteur du « roman conjugal », la narration du « contre-texte » s'établit avec la collaboration d'Ilse, qui joue le rôle de critique littéraire, qui critique non seulement l'écriture mais aussi le propos autobiographique. C'est qu'Ilse représente le lecteur-narrataire idéal pour le romancier-autobiographe, car elle partage la vie et l'histoire de l'auteur depuis près de sept ans, et peut par conséquent vérifier la « copie conforme »224(*), c'est-à-dire l'adéquation référentielle entre l'auteur, le narrateur et le personnage romanesque, contester et dans le même temps rétablir la véracité du texte de son mari. C'est pourquoi, en insérant les critiques d'Ilse dans le « roman conjugal », Doubrovsky ajoute à son texte un « contre-texte ».

* 214 Afin de différencier l'auteur du personnage rédacteur, nous nommerons celui-là S. Doubrovsky et celui-ci Serge.

* 215 Écriture de soi et psychanalyse, art. cit., p. 277. On retrouve déjà cette analogie entre Rachel et la mère de l'auteur dans Un amour de soi, à la page 210 : « Je fabrique Rachel à ras de pulsion, nourricière, nutritive, qu'elle me remplisse [...], qu'elle me gave de regards [...], qu'elle m'adore, à la place de ma mère [...]. » - et à la page 225 : « Ma mère est morte depuis six ans, je suis à Rachel. »

* 216 Voir « `La saveur Sartre' du Livre brisé », art. cit., p. 148.

* 217 Autobiographiques : de Corneille à Sartre, op. cit., p. 162.

* 218 Ce procédé d'écriture n'est pas propre au Livre brisé, puisqu'il existait déjà dans un roman précédent, Un amour de soi, op. cit., page 329 : « Si j'écris ma page matinale, elle existe pour lui être montrée. Rachel est mon juge. [...] Sartre-Beauvoir, Lui et Elle, qu'on appelle ça comme on voudra, ce mythe est une réalité. » - et page 148 : « [...] on joue à Sartre-Beauvoir. Elle me soumet des morceaux de manuscrits, je lui livre des pages entières. [...] Voilà, j'exige qu'elle soit exigeante, notre pacte. Qu'elle m'ait à coeur, encore plus que moi. Qu'elle soit plus moi que moi. Pour ne pas m'écouter parler, il faut bien que je l'écoute. Que je l'écoute parler, on s'aime en échos. Elle me redouble. Je redouble d'attention. »

* 219 M. Miguet-Ollagnier fait cette même remarque dans son article « `La saveur Sartre' du Livre brisé », art. cit., p. 149.

* 220 art., cit., p. 163.

* 221 Le Magazine littéraire, n°286, nov. 1990, p. 40.

* 222 « Le roman existentiel », art. cit., p. 40.

* 223 « Sartre : retouches à un autoportrait », in Autobiographiques : de Corneille à Sartre, op. cit., p. 128.

* 224 Voir notre note 3 de la Première partie.

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