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Une conquête existentielle et une autofiction perturbées : les effets d'un miroir brisé dans le Livre brisé de Serge Doubrovsky

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par Jérôme Peras
Université François-Rabelais de Touraine - Maïtrise 1998
  

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2. TEXTE ET « CONTRE-TEXTE »

2.1. LA MISE EN SCÈNE JUDICIAIRE DU « PACTE AUTOBIOGRAPHIQUE »225(*)

Le « roman conjugal », qui se présente comme un livre en train de s'écrire, s'organise selon deux types de texte, le récit public (le texte) et le discours privé (le « contre-texte »). Dans celui-là, le narrateur assume la fonction narrative ainsi que sa subjectivité, et dans celui-ci, le narrateur exerce la fonction de régie d'un dialogue qui confronte sa subjectivité avec celle de sa conjointe. La vérité autobiographique se construit alors dans l'« entre-deux » de ces textes, et plus exactement dans la confrontation des deux points de vue, celui du personnage rédacteur, Serge, et celui de sa lectrice la plus proche, Ilse. Aussi, par cette confrontation, Doubrovsky élabore une mise en scène judiciaire du « pacte autobiographique ».

Comme nous l'avons vu dans l'Introduction, l'autobiographie est un genre qui, selon Lejeune, se définit par le « pacte autobiographique » entre l'auteur et le lecteur226(*). Mais J. Lecarme et É. Lecarme-Tabone remarquent justement que : « Pour qu'il y ait pacte au sens propre, il faudrait une manière de négociation entre l'auteur et le lecteur qui, tout particulièrement pour ce genre, n'a jamais lieu. » Puis, ils ajoutent en note : « Cette négociation peut par contre être mise en scène dans la fiction. »227(*). Précisément, Doubrovsky procède à cette mise en scène dans le « roman conjugal » : pour simuler cette négociation, il compose une série de dialogues fictifs ou feints entre lui-même et sa conjointe, Ilse, qui est la plus à même de « juger » la véridicité de son texte autobiographique. Pour être plus précis, notre auteur utilise un dialogisme228(*), c'est-à-dire un discours hétérodiégétique et contradictoire. En insérant le témoignage ou plutôt le contre-témoignage, le jugement et les critiques/accusations d'Ilse dans son récit, il crée ainsi le « contre-texte ».

Puisque ce « contre-texte » a pour fonction essentielle de commenter, de compléter et de contester le texte, il est d'un niveau narratif supérieur au texte, et puisque la confrontation des personnages Serge et Ilse aboutit à une remise en cause et à une remise en place de la vérité énoncée dans le texte, on peut aisément dire que le « contre-texte » possède un fort pouvoir de persuasion sur le lecteur du Livre brisé, dans la mesure où il se présente comme une caution quant à la véridicité du récit. Ce pouvoir est renforcé par l'« effet de réel » qui ressort du dialogue. Du fait de l'actualisation du « contre-texte », c'est-à-dire de la modalité d'énonciation simultanée et de la diminution maximale de la distance d'énonciation, l'action n'est plus racontée mais montrée comme « en direct », ce qui donne une forte impression d'équivalence entre le récit et la réalité. Cette impression est confortée par les « mots-témoins » inscrits en italique (les mots anglais et allemands) qui parsèment ce « contre-texte » et qui sont le plus souvent prononcés par Ilse229(*). Par conséquent, le lecteur du « roman conjugal » assiste comme « en direct » à l'élaboration d'un « pacte autobiographique », et est amené à croire en ce pacte. Aussi, il lui donne le sentiment que l'auteur restitue entièrement ses expériences présentes, qui couvrent la durée de la rédaction du Livre brisé.

Puisque la justice symbolise la quête de la vérité, l'élaboration de ce « pacte autobiographique » se fait selon une mise en scène judiciaire, comme le révèlent les rôles respectifs que jouent Ilse et Serge. En effet, Doubrovsky rappelle au moyen de cette mise en scène que l'autobiographe se fait traditionnellement l'« avocat » de lui-même : « Mes écrits plaident ma cause. » [p. 66] ; « De toute façon, quand on se raconte, même quand on s'accuse, c'est toujours, en fin de compte, pour s'excuser. La règle du jeu, la loi du genre. Du genre masculin. » [p. 280]. Précisément, par l'insertion des commentaires de sa conjointe, notre auteur ébranle cette « loi », puisque, dans cette mise en scène, Ilse joue simultanément les rôles de juge, d'inspecteur de police, de procureur et de témoin à charge, et que Serge y joue le rôle de l'accusé, de l'avocat et du témoin à décharge. D'emblée, en soumettant son texte à Ilse, il attribue à celle-ci les pouvoirs d'un magistrat. Le chapitre « Roman conjugal » s'ouvre sur l'attente de Serge (l'accusé) des délibérations de sa conjointe (la juge) :

Un peu anxieux, j'attends le jugement de ma femme. Décidément, dans la vie, que des verdicts. Toujours devant un tribunal. [...]

Je suis suspendu à sa sentence. [p. 45]230(*)

Mais, dans cette scène judiciaire, Serge se sent condamné d'avance, comme l'illustre cette métaphore de l'échafaud : « La phrase-couperet va tomber, sa bouche s'ouvre. Dans la lunette de la guillotine, mon cou palpite. En littérature, tout est affaire d'exécution. » [ibid.]41. Attendu qu'Ilse est témoin de la vie de Serge, elle est plus que quiconque à même de juger de la véridicité de son texte. Elle peut non seulement dénoncer sa subjectivité, mais aussi apporter une vérité (plus) objective : « Fine mouche, fine lectrice. D'être à la fois juge et partie aiguise l'esprit. » [p. 176]41. C'est pourquoi, en sus du rôle de magistrat, Ilse tient celui d'inspecteur de police ou plus spécialement celui de procureur. Mais, ce n'est pas uniquement à la lecture du texte de son mari qu'Ilse remplit ce dernier rôle. En effet, à propos de l'une de leurs conversations, le narrateur commente :

Entre nous, c'est le jeu de l'interrogation qui se déclenche. Devient un interrogatoire. Ilse est une experte. Elle a la manie dans le sang. Chacun ses ancêtres : elle, un grand-père, inspecteur de police à Vienne, au début du siècle. Quand elle fronce légèrement les sourcils, quand sa voix prend une modulation caressante, voilà le Polizeiinspektor qui ressuscite. [p. 82] 41

On retrouve ce rôle dans la mise en scène judiciaire de l'autobiographie :

Ma femme est toujours très forte pour les constats. D'huissier, aurait dû être officier de justice. Le côté Polizeiinspektor de son grand-père viennois.[p. 177] 41

On comprend alors mieux les craintes de Serge : « Après avoir inspecté, elle juge. Elle me fait part sans ambages de ses jugements. » [p. 138] 41 - d'autant plus que le verdict d'Ilse est un verdict de culpabilité :

Dans mes phrases, elle a toujours son mot à dire. À redire. Elle ne se contente pas de décider ce dont j'ai le droit ou le devoir de parler. Après elle juge. Le malheur, elle a du jugement. J'obéis, je m'exécute. Elle m'exécute. Cette fois, elle se paie ma tête. Une vraie guillotine, une remarque couperet. Mon roman vrai, décapité, roule au panier : une fiction fictive[p. 280] 41

Si la « fiction » est « fictive », l'écrivain Serge est accusé de mentir dans son texte, et la véridicité de son texte est alors détruite, ou, pour reprendre la métaphore du passage ci-dessus, « décapité[e] ». Mais Serge se défend. Dès lors, le lecteur implicite ou narrataire extradiégiétique du Livre brisé suit le déroulement de la confrontation des deux acteurs-témoins de l'histoire conjugale, c'est-à-dire de deux parties adverses. Il suit ainsi la confrontation du texte et du « contre-texte ». Par conséquent, le juré ou le jury de cette scène judiciaire est ce lecteur qui doit, pour découvrir la vérité, confronter deux versions de la même histoire.

* 225 Pour ce titre, nous nous sommes inspirés de La Scène judiciaire de l'autobiographie de G. Mathieu-Castellani, P.U.F., 1996.

* 226 Voir notre Introduction, page 3.

* 227 in L'Autobiographie, op. cit., p. 64.

* 228 L. Baladier donne la définition suivante : « Le dialogisme désigne la forme dialoguée que prend un discours lorsque l'orateur se fait lui-même des objections et y répond. » (in Le Récit (panorama et repères), op. cit., page 303, note 15.)

* 229 Ces « mots-témoins » apparaissent souvent lors des conflits entre les deux conjoints, comme l'atteste le narrateur dans ces quelques passages : « Quand on commence à naviguer entre les langues, avec ma femme, ça tangue » [p. 59] ; « Relangues. Re-tangue. Ça cahote. » [p. 96]. Cela était déjà le cas dans Un amour de soi, entre Serge et Rachel ; aussi, retrouve-t-on à la page 83 (op. cit.), la déclaration suivante : « Quand on zigzague entre les langues, c'est signe que ça tangue. »

* 230 Les caractères gras sont de nous.

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