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Coopération au développement et renforcement des capacités locales : Intervention des ONG et marges d'autonomie des acteurs à la base (cas des ONG GADEC et DIAPANTE )

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par Mamadou DIOUF
Université GASTON BERGER de Saint Louis - Maîtrise de Sociologie du Développement 2007
  

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Section deux (2) : Etat de la question

La littérature aujourd'hui disponible sur les ONG est suffisamment substantielle mais souffre encore «de préjugés trop faiblement maîtrisés ou reflète des prises de position relevant d'idéaux pratiques qui l'exposent encore aux biais opposés mais tout aussi dérisoires de l'enchantement naïf et du dénigrement commode (...) »20(*) . L'espace non gouvernemental fait, en effet, l'objet d'analyses polémiques, les opinions émises à son propos étant pour la plupart soit laudatives soit accusatrices. Si certains observateurs estiment tout à fait satisfaisantes leurs interventions d'autres, par contre, émettent des réserves quant à leur capacité effective de répondre à l'engouement qu'elles avaient suscité notamment à travers leurs professions de foi.

Pour les premiers malgré les déficiences constatées ça et là, les réponses données par ces organisations aux besoins pratiques des ruraux constituent une stimulation capitale et non négligeable pour les franges les plus pauvres des sociétés rurales africaines. Ils se demandent, par exemple, ce qu'il y a de plus stimulant ou de plus motivant :

§ qu'un projet de case de santé résolvant les problèmes de santé d'une population qui jusqu'alors devait pour ses soins les plus élémentaires parcourir des dizaines de kilomètres ?

§ que de voir un jeune d'un village devenir agent de santé communautaire, grâce à un projet, ou des femmes des matrones accoucheuses ?

§ que d'entendre les batteuses, les moulins à mil, les motopompes tournaient à plein régime pour  alléger les travaux des femmes, irriguer les terres ou tirer l'eau des puits récemment creusés ?......

Comme pour dire qu'aujourd'hui nombre de réalisations sont à l'actif de ces organisations qui comme le juge Abdou SARR21(*) ont très tôt su venir à la rescousse des associations et organisations communautaires.

Par ailleurs, de nombreuses études ont mis l'accent sur le fait que les projets réalisés par les ONG ont eu comme résultat de prendre en charge les besoins de populations longtemps restées brimées par des systèmes de développement qui leur ont laissé si peu de liberté. Ces micro projets furent de réelles opportunités pour elles de se mettre à l'épreuve et de recouvrer une confiance en leurs propres capacités de trouver les solutions à leurs problèmes. Cette prise de conscience a été essentielle dans les mutations qui se sont enclenchées au sein des collectivités rurales dès la fin des années 70. Il est en ce sens important de souligner que la complicité des ONG qu'elles soient locales ou étrangères a été un stimulant fort dans les mutations du milieu rural subsaharien vers des associations villageoises de développement (AVD), «elles ont en fait très fortement contribué à l'émergence et au progrès du mouvement associatif qui a trouvé à travers elles des alliés naturels»22(*).

On peut aussi enregistrer à l'actif des ONG la prise en compte dans les stratégies de coopération au développement et de lutte contre la pauvreté, d'une masse relativement importante de populations souvent exclues, marginalisées et/ou très mal intégrées dans les modèles étatiques de développement. Il s'agit d'une part des populations des zones géographiques les plus reculées que les autorités et leurs services techniques avaient tendance à délaisser et, d'autre part, des femmes que les modèles de développement importés ou étatiques avaient exclues ou mal intégrées. Ainsi, par exemple, plusieurs projets d'allègement des travaux des femmes, de protection maternelle et infantile, d'accès au crédit, d'alphabétisation, d'économie familiale...ont été largement encouragés et financés par les ONG.

Sans rejeter ni nier la réalité de ces résultats beaucoup d'auteurs comme Marie RAVEL, P.J ROCA, Valérie BOULOUDANI, Serge GHINET, K. VERHAGEN, B. LECOMTE, P. C DAMIBA..., se montrent tout de même très réservés et critiques à l'égard des ONG.

La grande contradiction dans les démarches et les luttes entreprises pour changer radicalement de stratégie sur le thème des «pauvres d'abord» est selon Pierre Claver DAMIBA,

«Celle qui existe entre le discours et l'action de la coopération internationale. Le souci exprimé pour les pauvres est affirmé à temps et à contre temps par les pouvoirs en place et leurs technostructures ainsi que par les donateurs et les ONG. La diversité des analyses sur la pauvreté, la variété des projets concernant les dimensions sociales de l'ajustement, la richesse des recherches académiques, témoignent de la préoccupation des parties intéressées, au Nord et au Sud au sujet de l'éradication de la pauvreté. Cependant, l'impact des politiques, des programmes et des actions proposées n'atteint pas le degré de générosité exprimé dans les rhétoriques»23(*).

A propos de ce décalage entre discours et pratique des ONG Claude FREUD écrit « qu'en y regardant de plus près le discours que ces organisations tiennent à propos d'elles-mêmes n'est pas tout aussi harmonieux qu'il y parait »24(*). Pour lui25(*), lorsque les ONG parle :

- d'atteindre les pauvres : force est de constater que ce n'est pas évident quand on examine de près l'impact de leurs actions. La faiblesse de leurs ressources sélectionne objectivement l'accès aux progrès techniques qu'elles proposent. Elles partent toujours de l'hypothèse erronée qu'un contrôle lâche au niveau local entraînera automatiquement une répartition équitable des avantages distribués. Or, semences, engrais, matériel, crédit, proposés en petit nombre ne pourront être acquis que par les personnes les plus aisées ou ayant le plus de pouvoirs dans la communauté ; voire par des élites étrangères au milieu rural (fonctionnaires, commerçants ...) qui saisissent à travers l'intervention une possibilité d'accéder à de nouveaux profits. De ce point de vue, les résultats ne se différencient guère, de ceux des grands projets qui sont à l'origine de l'émergence des paysans pilotes ou dynamiques ;

- de répondre à une demande locale et de participation des pauvres aux décisions : quand on s'attache à l'historique des décisions et des actions des ONG, on s'aperçoit que celles-ci n'accompagnent que très rarement un projet préexistant lancé par les populations. Bien au contraire, l'ONG crée son projet, l'élabore, suit ses étapes et une connaissance insuffisante du milieu d'intervention peut empêcher que l'action bénéficie aux plus défavorisés (paysans sans terre, groupes socialement marginaux, femmes...) dont on ignore la représentation et le poids dans les processus de décision de la collectivité. Par contre, l'investissement en travail de cette dernière est généreusement sollicité ;

- d'une contribution qui n'est pas substitution : là aussi il faut nuancer le discours. Tout d'abord si l `ONG tient à se caractériser par son type d'action, son fonctionnement lui ne la démarque aucunement de celui d'une bureaucratie banale. Toute ONG est classiquement pyramidale (siège, délégués régionaux, volontaires de terrain...). Cette bonne hiérarchie entre souvent en contradiction avec le principe de la souplesse, de la confrontation d'homme à homme : les conflits de pouvoirs existent bel et bien. De ce fait, trop souvent le partenariat ne se différencie pas d'une prestation d'un service public à une collectivité. Puisque par ailleurs, la formation d'homologues nationaux est délicate (le problème de leur futur statut et de leur rémunération se pose toujours après le départ de l'ONG) l'ONG a aussi tendance à ignorer les personnels du service public qui travaillent dans le même domaine et cela aboutit à des situations conflictuelles. Tout cela contribue à rendre délicate la prise en charge de l'action par la communauté une fois l'ONG partie. Trop souvent l'arrêt de l'intervention signifie l'arrêt de l'action. Même quand la question de la formation est réglée, il reste celle de la capacité des villageois d'entretenir et de renouveler tous les équipements qui ont été mis en place : c'est tout le problème de l'héritage des charges récurrentes ;

- d'action non assujettie à une relation de gouvernement à gouvernement : outre le problème des relations avec l'autorité au niveau local, il faut constater que plus on gravit les échelons plus les liens se distendent. On assiste à une quasi-rivalité avec l'Etat qui a débouché dans certains endroits sur un antagonisme ouvert. Cette attitude naïve conduit non seulement à ignorer les représentants de l'Etat (qui régissent quoiqu'on en dise la vie des collectivités) mais aussi la politique (même si elle est contestable). On va agir dans une région sans vouloir savoir ce qu'elle représente dans le pays, sans vouloir savoir quelle est la part de biens et d'équipements variés (écoles, dispensaires, crédits, eau, intrants agricoles...) fournis par le secteur publique ou les grandes aides, sans se demander si les dépenses du petit projet sont comparables à l'ensemble des besoins régionaux. Fi du plan, fi de l'aménagement du territoire, fi des ministères techniques ! Mais une fois l'ONG partie la communauté aidée devra bien vivre ce monde. Ces rapports difficiles sont encore aggravés par la lutte que mènent entre elles les ONG, toutes jalouses de leur indépendance elles agissent chacune de son côté. Dans certains Etats particulièrement démunis, elles présentent le spectacle affligeant de leur zizanie. Certains pays s'en inquiètent et rendent obligatoire le respect d'une charte et d'une concertation ;

- de petite taille, souplesse, petit coût : est-ce que l'échelle d'intervention est porteuse d'innovations ? En premier lieu, les thèmes techniques diffusés sont les mêmes et sont autant importateurs d'équipements et d'intrants que les grands projets. Les effets multiplicateurs sont faibles, les réalisations spontanées étant dépendantes d'un approvisionnement extérieur. En second lieu, la diffusion des thèmes ne va pas toujours dans le sens souhaité. On constate que les thèmes porteurs sont toujours ceux qui encouragent la promotion individuelle et que ceux qui ne marchent pas sont ceux qui sont liés au développement communautaire. Cela va à l'encontre de l'objectif initial, qui est de venir en aide à l'ensemble des populations et non à une catégorie particulière. Enfin concernant le rapport coût/avantages, il est difficile d'estimer le coût de l'activité, car très souvent le montant de la main-d'oeuvre et celui des autres contributions ne sont pas dissociés. Quand on peut le faire pour effectuer des estimations du coût par bénéficiaire (par unité de production par exemple) et que l'on compare ces estimations à celles de projets similaires du secteur public, on constate que les avantages ne sont pas forcément du côté des ONG : ces dernières fonctionnent à des prix bien supérieurs aux normes nationales ; en outre elles laissent des charges récurrentes aux collectivités ;

- par rapport aux grandes opérations sur financements extérieurs, il n'est pas évident non plus que les ONG soient moins chères. Le coût de fonctionnement des premières ramené à l'espace touché par les secondes peut révéler des surprises (si le volontaire est moins payé et peut être moins luxueusement logé que les expatriés des grands projets, il a les mêmes moyens de fonctionnement : véhicules et entretien) ;

- le personnel des ONG : c'est pour Claude FREUD à coup sûr le principal atout. Ce personnel est en général doté d'une expérience pratique et il est motivé idéologiquement. Il veut vivre en symbiose avec le milieu pour mieux y lancer ses actions au ras du sol par la force de la démonstration et de l'animation. Cela dit les ONG qui oeuvrent dans le développement rural ne tiennent pas plus compte des contraintes inhérentes à toute intervention dans ce domaine que les grands projets. A l'image de ces derniers, elles prônent des messages productivistes, qui se heurtent aux mêmes obstacles faute de prendre en considération les stratégies paysannes de minimisation des risques.

C'est dire qu'un immense fossé sépare les objectifs avoués de la coopération non gouvernementale (combattre la pauvreté, favoriser le développement économique des régions les plus défavorisées, promouvoir la participation populaire...) des pratiques et résultats observés sur le terrain. Les raisons profondes de ce déphasage sont nombreuses et variables selon les auteurs.

D'un côté, beaucoup d'auteurs insistent sur la nécessité de relativiser la rupture que les démarches participatives prétendent réaliser d'avec les démarches classiques d'intervention. J. C. NGUINGUIRI montre bien dans son article que trop souvent la méthode participative telle que mise en pratique sur le terrain se réduit à de simples dialogues «participatifs», en des échanges ritualisés où les acteurs ne font que valider ou alimenter les analyses et les choix faits par les agents extérieurs, 

«La planification participative même si elle était à ses débuts considérée comme un processus évolutif dépourvu de toute ambition exhaustive comme c'était le cas dans les démarches précédentes, elle a toutefois perdu ses principes fondateurs qui ont été vite évacués par la plupart des intervenants avides de produits et à la recherche de diagnostics correspondant à leurs propres perceptions des enjeux de développement. Dans la plupart des cas les diagnostics participatifs et les analyses d'experts impliquent déjà des choix de développement en amont de ce qui aurait dû être une concertation interne sur les options futures de développement du territoire»26(*).

Ce que l'on nomme dans les projets participatifs le pilotage par les besoins exprimés par les populations est en vérité largement un fait de rhétorique. Des auteurs comme J.P.CHAUVEAU et Philippe Lavigne DELVILLE insistent, par exemple, sur le fait que la structure de la demande est souvent largement déterminée par l'offre. Autrement dit le choix des usagers (acteurs à la base) est généralement surdéterminé par les propositions des intervenants,

 «Beaucoup d'intervenants prétendent partir des demandes tout en les orientant nettement vers leur offre. Les diagnostics participatifs menés par les projets dans le but de faire émerger les vrais besoins des populations peuvent être une sophistication supplémentaire dans la manipulation des populations par le projet (il est rare qu'un diagnostic participatif mené par un projet agro - forestier ne débouche pas sur une demande de reboisement...)»27(*).

La question des sources de financement est également une question qui revient très souvent dans la vaste littérature critique consacrée aux ONG «pour beaucoup de personnes, la dépendance des ONG vis-à-vis de l'argent fédéral et d'une manière plus générale de l'argent officiel constitue un réel motif de polémique»28(*) .

Schématiquement, l'argument des sceptiques se résume à une question de fond : Comment une  Private Voluntary organization  peut-elle véritablement être privée et indépendante dans ses choix lorsqu'elle est financée à près de 80% par un gouvernement ou une institution dont les options de développement ne sont pas toujours celles qui correspondent aux attentes réelles et à la conception profonde des populations ?

Ce qui se pose c'est donc la question de l'indépendance ou de l'autonomie des ONG car il est largement démontré que le mode de financement peut influencer la nature des opérations, les régions d'intervention.....et par conséquent restreindre les marges d'initiative et de manoeuvre des ONG.

Il est vrai que certaines ONG refusent catégoriquement tout subside et cela pour préserver une indépendance totale et exprimer leur engagement vis-à-vis d'un type de développement différent. Mais il est tout aussi vrai que de telles ONG sont aujourd'hui pour ainsi dire une «espèce rare et/ou en voie de disparition ». Un tel constat n'est pas sans soulever un certain nombre d'interrogations toutes plus ou moins relatives à l'espace de liberté (d'autonomie) effectivement dévolu aux ONG. Valérie BOULOUDANI et Serge GHINET, par exemple, s'interrogent avec Sophie BESSIS en ces termes,

«L'étroitesse des rapports qui lient les plus importantes d'entre elles (les ONG) aux organismes étatiques et/ou publics d'aide au développement n'en fait-elle pas des otages des stratégies d'aide au tiers monde et des alibis commodes pour des bailleurs de fonds soucieux de rectifier leur image de marque, surtout aux yeux des peuples du Sud»29(*).

Dans son article consacré à l'étude de la relation donateur/ONG, Myriam DONSIMONI soutient que don et altruisme ne vont pas forcément de paire en cela elle cite l'exemple du potlatch ou don de rivalité (Marcel MAUSS). Elle explique que le don considéré par les anthropologues comme un phénomène social total est pour l'homme d'affaires un produit qui s'échange sur le marché de la solidarité. Ainsi l'une des définitions classiques de la science économique est qu'elle a pour sujet l'allocation des biens «rares et utiles»30(*). La thèse de cet auteur est en fait que le don est bien plus qu'un simple transfert de capitaux, de biens ou de services ; il s'accompagnerait de relations sociales, d'attitudes et sentiments qui engendrent d'autres sentiments, attitudes et comportements «chaque transfert par don a une utilité directe, une utilité affective et une utilité d'établissement de relations sociales»31(*). Dès lors le don devrait selon elle être perçu comme un système économique régi par la satisfaction morale, autrement dit, par son geste le donateur doit maximiser sa satisfaction morale sinon il ne restera pas donateur «afin que son don se transforme en aide, le donateur doit accompagner son geste d'un certain altruisme ou d'un altruisme certain»32(*).

Pour le Dr VERHAGEN, il ne s'agit pas de mettre en doute la sincérité des organes donatrices lorsqu'elles expriment leur préoccupation d'appuyer un processus autoporteur et spontané (self-sustaining) de mobilisation et d'organisation à la base. Selon lui il s'agit plutôt de s'interroger sur l'efficacité de l'outil principal forgé par l'aide internationale pour atteindre ce but en l'occurrence le projet « même s'il est souvent dit, par abus de slogan, petit ou de petite envergure »33(*).

L'idée principale de la thèse du Dr VERHAGEN est que l'aide par projets ne semble non seulement favoriser « ni l'initiative locale, ni la mobilisation des ressources locales » ; mais en plus «elle ne favorise pas également la participation de la base à la conception et à la planification des activités »34(*). Pour lui si,

«Les milieux du développement expriment des critiques croissantes à l'égard de l'aide par projet, celles-ci ne s'adressent pas spécifiquement au concept de projet lui-même. Elles s'élèvent contre la manière dont le projet est géré et enchâssé dans un système international dont les limites structurelles entravent plutôt qu'elles ne facilitent la participation populaire»35(*).

A travers une étude comparative de trois ONG il en arrive à faire trois constats:

1. les fonds arrivent trop tard provoquant presque une crise des disponibilités financières ou bien il faut les dépenser dans certaines limites de temps,

2. il arrive fréquemment que ces ONG n'aient pas eu le temps de discuter en détail et tout en profondeur des projets avec les populations cibles,

3. ou inversement lorsque les agents de terrain ont bien conduit ces entretiens participatifs à la base, les délais de mise en oeuvre ou l'attente des fonds en provenance des sources internationales provoquent frustrations et complications.

Il est bien évident de l'avis du Dr VERHAGEN que de tels constats contrastent fortement d'avec les procédures participatives qui exigent l'emploi de fonds souples assortis de la garantie que l'assistance financière requise sera disponible au moment requis et en quantité requise,

«L'une des faiblesses les plus évidentes du système actuel se réfère au temps considérable absorbé par des prés opérations dédiées soit à l'examen minutieux soit à l'estimation des budgets de projets. Ces prés opérations s'effectuées au sein des organismes de financement et de leurs services administratifs qui se trouvent à des milliers de kilomètres du point d'implantation prévu, interrompent  ou entravent un suivi rapide des processus de recherche participative et de planification rapide»36(*).

Pierre Claver DAMIBA semble abonder dans le même sens, lorsqu'il parle de «non proximité physique ». Pour lui le premier paramètre d'inadéquation est celui de la non proximité des instances de financement et de leur personnel, autrement dit leur éloignement géographique du terrain de lutte contre la pauvreté « qu'elles soient basées à Washington, à New York, à Abidjan ou à Bruxelles, ou qu'elles aient des représentations locales d'aide et de coopération ne change pas la nature de l'éloignement»37(*). L'auteur conforte sa position en expliquant que, la pauvreté étant un phénomène de masse sans l'immersion sociale qui donne la proximité et facilite l'adéquation ; les techno structures demeurent isolées  installées «là bas dans le lointain», elles ont une capacité limitée sinon nulle d'enregistrer à temps, d'analyser et de réagir de manière adéquate aux pulsions des différentes strates sociales. Selon lui leurs missi dominici sont sans doute des visiteurs ou des résidents respectés mais c'est également un fait qu'ils n'arrivent pas à réduire les distances dans le cadre des procédures opérationnelles qui leur servent de législation.

Les ONG du Sud ou ONG locales sont de l'avis de la plupart des observateurs les plus exposées et les moins nanties face à la situation de dépendance financière. Par exemple sur la question de la disponibilité trop souvent tardive des fonds, Bernard LECOMTE nous fait noter que les «apports d'aide extérieure sont découpés par opérations particulières et ne forment en aucune façon un flux d'aide continu»38(*). En fait ce que déplore l'auteur, c'est surtout le fait que quelquefois il se passe 6, 12, 18 mois au plus entre le moment où les deux parties commencent à entrer en discussions et le moment où le contrat est signé. Plus gênant encore, note t'il, c'est le rythme imprévisible d'arrivée des financements eux-mêmes si l'on sait par exemple dans le cas des ONG donatrices du Nord qu'elles cherchent d'abord à assurer en priorité leur propre fonctionnement et à constituer des provisions c'est-à-dire essayer de garder en permanence une trésorerie suffisante,

«La préoccupation d'envoyer à temps une trésorerie, même minima à leurs partenaires du Sud, n'est pas essentielle. Beaucoup d'entre elles dépendent pour constituer leurs ressources (parfois à 90%) du rythme de décaissement des programmes dont elles ont obtenu le cofinancement auprès des agences d'aide publiques ou des grandes agences privées»39(*).

Pour échapper à cette dépendance vis-à-vis d'un organisme ou agence de financement, nombre d'ONG du Sud préfèrent, comme le révèlent de nombreuses études, répartir leurs attaches entre plusieurs institutions. Cette pratique bien connue et largement répandue dans le milieu des ONG du Sud ne procure selon le Dr VERHAGEN qu'une autonomie bien relative. Il soutient en effet, qu'il pourrait résulter de cette situation des effets pervers en ce sens que l'ONG en question pourrait du fait de la multitude de ses bailleurs (institutions donatrices) être confrontée à un «bizarre amalgame de concepts, de stratégies et de projets»40(*).

Bernard HUSSON analyse la question des sources de financement sous un tout autre angle. Après avoir constaté que certaines ONG pour échapper au risque d'instrumentalisation, valorisent de plus en plus leur enracinement dans la société civile HUSSON s'interroge sur la pertinence d'un tel choix. Il se pose les questions de savoir:

1. Pourquoi acquérir et conserver les faveurs des citoyens, les ONG ne risquent t-elles pas de coller à leurs «états d'âme» ?

2. Si l'accès à des financements publics est assimilé à une perte d'autonomie, en quoi la collecte de dons privés rend t-elle les ONG plus autonomes ?

Les réponses auxquelles ses analyses le mènent sont sans équivoque. Pour lui les ONG ne peuvent échapper,  pour collecter des fonds, à «caresser dans le sens du poil» l'opinion publique, à affecter les dons reçus à des actions qui répondent à l'idée que les citoyens du Nord se font du développement au Sud. Il estime qu'il y a là justement une forme d'instrumentalisation des ONG,

«Cette instrumentalisation peu ou pas évoquée n'en demeure pas moins constante, et bien réelle ; les puits et le dispensaire, l'école et l'aménagement d'un gué sont plus vendables que le renforcement des collectivités, la mise en place des fonds d'investissements locaux ou l'adaptation des systèmes de formation aux conditions de développement d'une zone»41(*).

En résumé, l'état de la question sur les interventions des ONG, notamment en rapport aux marges d'autonomie des acteurs à la base, révèle une opposition fondamentale de points de vue et d'analyses chez les observateurs, experts et chercheurs. Si les uns se montrent optimistes et laudatifs ; les autres, par contre, se montrent beaucoup plus réservés, prudents et parfois même sceptiques.

Les arguments sur lesquels reposent les points de vues et analyses des premiers sont principalement :

1. le fait que les réponses données par ces organisations aux besoins pratiques des ruraux, ont été des stimulations capitales pour les franges les plus pauvres des sociétés rurales africaines,

2. le rôle déterminant joué par ces organisations dans l'émergence, la formation et le développement des associations paysannes,

3. le fait que les projets réalisés par ces organisation aient contribué à la prise en charge des besoins de populations trop longtemps restées brimer par des systèmes de développement qui leur ont soit laissé trop peu de place soit exclu, marginalisé et/ou mal intégré.

Bien que reconnaissant la plupart de ces arguments, les tenants du camp opposé justifient leur scepticisme par les faits :

1. qu'il existe une grande contradiction entre le discours et les pratiques des ONG,

2. qu'il est nécessaire aujourd'hui de relativiser la rupture que les démarches participatives (cheval de bataille des ONG) prétendent réaliser d'avec les démarches classiques d'intervention,

3. que la question des sources de financement de ces organisation est aujourd'hui suffisamment problématique au point qu'elle ne semble favoriser ni l'initiative locale, ni la mobilisation des ressources locales, ni encore la participation de la base à la conception et à la planification des activités,

4. qu'il existe comme le nomme P.C. DAMIBA une non proximité physique qui fait les techno structures ont une capacité limitée sinon nulle d'enregistrer à temps, d'analyser et de réagir de manière adéquate aux pulsions des différentes strates sociales.

L'intérêt qu'a pu revêtir ce rapide état de la question est qu'il nous aura permit en toute connaissance de cause de nous fixer non seulement des objectifs de recherche, mais aussi et surtout de formuler des hypothèses et variables de recherche suffisamment cohérentes et pertinentes vu l'état des connaissances actuelles.

* 20 FAURE (Yves A). op.cit., p.17.

* 21 Dans son ouvrage, Abdou SARR s'attache à analyser de manière rigoureuse et merveilleusement objective les atouts et faiblesses de «l'accompagnement» (L'intervention) des ONG vis à vis du mouvement associatif du milieu rural en Afrique Subsaharienne ; voilà pourquoi nous ferons beaucoup référence à ses travaux dans cette partie de notre étude. Notons que s'il était question de le situer dans le débat sur l'efficacité des ONG en tant qu'outil de la coopération pour le développement et la lutte contre la pauvreté, nous dirons à l'attention de ceux qui n'auront peut être pas l'occasion de lire son ouvrage, qu'Abdou SARR tout en reconnaissant le rôle stimulant de l'action des ONG dans l'émergence, la formation et le développement des associations paysannes, n'en fustige pas moins ce qu'il estime être une «implication excessive ou un compagnonnage insuffisant».

* 22 SARR (A), op.cit., p. 57.

* 23 DAMIBA (P.C). « La coopération aux deux visages » dans Impasses et promesses : l'ambiguïté de la coopération au développement. 1999, p.27.

* 24 FREUD (C), op.cit, p.27.

* 25 En vérité ici Claude FREUD renvoie son lecteur aux travaux de Judith TENDLER, op. Cit. , 1982.

.

* 26 NGUINGUIRI (J.C). « Approches participatives et développement local en Afrique Subsaharienne : faut-il repenser la forme contemporaine du modèle participatif ? » dans Bulletin Arbres, Forêts et Communautés rurales, 15-16 FTTP/AOC. Douala, p.44 à 46

* 27 DELVILLE (P.L). Participation, Négociation et Champ du développement : Quelques réflexions. Document interne au groupe de réflexion de l'association euro-africaine pour l'anthropologie du changement social et du développement (APAD) ,1995 cité par CHAUVEAU (J.P), DELVILLE (P.L) et un groupe de chercheurs de l'APAD. « Communiquer dans l'affrontement : la participation cachée dans les projets participatifs ciblés sur les groupes ruraux défavorisés » dans ONG et Développement. p.202.

* 28 MARADEIX (M.S), op.cit, p. 41.

* 29 BESSIS (S). «Les associations d'aide au tiers monde (ONG) à la croisée des chemins» dans problèmes politiques et sociaux n° 615. 1989, cité par Valérie BOULOUDANI et Serge GHINET, op.cit, p. 171.

* 30 DONSIMONI (M). «La relation donateur/ONG : le jeu du don» dans ONG et Développement. p. 294.

* 31 KOLM (S.C). La bonne économie : la réciprocité générale. PUF, Paris, 1984, cité par Myriam DONSIMONI, op.cit, p. 293.

* 32 DONSIMONI (M), op.cit, p. 296.

* 33 Dr.VERHAGEN (K). L'auto développement? Un défi posé aux ONG : Eléments comparatifs (Brésil, Indonésie, Thaïlande) pour des ONG en Recherche Action. Paris, l'Harmattan, 1996, p 152.

* 34 Dr. VERHAGEN (K), op.cit, p. 158.

* 35 Dr. VERHAGEN (K), op.cit, p. 161.

* 36 Dr. VERHAGEN (K), op.cit, p. 162.

* 37DAMIBA (P.C), op.cit, p. 29.

* 38 LECOMTE (B), op.cit, p. 39.

* 39LECOMTE (B), op.cit, p. 39.

* 40Dr. VERHAGEN (K),, op.cit, p. 263.

* 41 HUSSON (B). «Les ONG, une légitimité en question» dans ONG et Développement. pp. 545-557, p.552

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