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La justice aristocratique dans la généalogie de la morale de Nietzsche

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par Pierre Morien MOYO KABEYA
Faculté de philosophie Saint Pierre Canisius - Bachelier en philosophie 0000
  

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I. 3. La conception nietzschéenne de la justice

L'essentiel du message de Nietzsche sur la justice est à saisir dans le cadre d'une enquête sur l'histoire. La société moderne, à laquelle appartient l'auteur, conçoit les relations sociales en terme de contrat entre plusieurs volontés égales. On y promeut l'idéal des valeurs universelles qui annihilent l'identité individuelle. L'auteur de la Généalogie de la morale lui s'oppose aux valeurs de décadence de la vie qui oppriment l'homme. Il consacre des valeurs de distance, de différence et de distinction.

Dans la Généalogie de la morale, on nous met en présence d'une véritable tension, celle du créancier et du débiteur. Une tension qui est en fait l'expression de la relation de soi à l'autre. On se situe dans un cadre purement économique, celui de l'échange, du trafic. Le débiteur s'engage par une promesse d'honorer sa dette auprès du créancier. C'est dans cette relation que pour la première fois que l'homme s'est mesuré à l'homme. C'est l'origine des évaluations dans les échanges. Et avec le consentement de tous on infligeait une sanction physique au débiteur pour compenser sa dette. Cette tyrannie servait aussi à créer une mémoire nécessaire à la responsabilité dans la société. « Animal estimateur de valeur par excellence », l'homme a généralisé son évaluation pour découvrir son canon moral de la justice : « toute chose a son prix, tout peut être payé. » Et si on infère de ce qui précède que la société est un contrat, il s'en suit que ce contrat est écrit par le sang et que le statut du créancier est bâti sur le corps du débiteur.

Dans les relations entre créancier et débiteur, l'évaluation dans le payement de la dette par rapport au corps n'est pas une simple commodité. C'est un arrangement social fondamental. Ceci présuppose la valeur de son propre corps dans la relation à l'autre. Cette évaluation indique la place de chacun dans le monde. Rosalyn Diprose parle de la distance en ces termes:

while Nietzsche sometimes speaks as if there is an original difference between debtor and creditor, the self only becomes different, a distinct entity, by distancing itself from others. This distancing itself is a mode of production involving measurement and will to power, whereby identity and difference are given34(*)

Dans cette perspective, la justice est constitutive de l'identité et de la différence, sans dette. L'échange est réciproque. Il n'y a pas de dette qui reste impayé ni de perdant. On parle plutôt d'équivalence.

Si l'échange est réciprocité, cela suppose qu'il y a égalité de puissance entre les deux parties en présence dans le contrat. En d'autres termes, les deux parties doivent être à mesure d'imposer leur propre évaluation. La possibilité de la justice, c'est de permettre que, malgré la différence d'individus, il n'y ait ni dette impayée ni perdant. La justice à ce premier niveau est donc bon vouloir entre les gens de puissance à peu près égale de s'accommoder les uns avec les autres au moyen d'un compromis. Les moins puissants sont contraints d'accepter ce compromis. En cas de force majeure cela doit leur être imposé. Dans ses relations avec ses membres, la société entretient aussi des rapports de créancier et de débiteur ; rapports appelés à évoluer avec la conscience individuelle (surtout pour ce qui est des lois pénales), comme nous le montrerons dans les pages qui suivent.

La conception nietzschéenne de la justice n'est pas utilitariste. Les anarchistes35(*) font croire qu'ils sont l'origine de la justice sociale alors qu'on ne cesse de répéter que la réaction ne crée rien. Ils sanctifient la vengeance sous le nom de la justice et sont à la l'origine d'une société égalitariste. Nietzsche est contre cette vision et, de manière spéciale, il s'insurge contre des lois qui imposent l'égalité entre tous.

 Yet what is good for one another is `a question of who he is and who the other is' (question of identity as measurement) and, as this question cannot be answered (identity is dissimulation) then, «what is right for one cannot by any means be right for another (Nietzsche 1973, 132, 139). The change in the meaning of justice to equal rights for all is, therefore, the beginning of injustice. «For, to me justice speaks thus: `men are not equal' » (Nietzsche 1978, 101). « `Equal rights' could all too easy change into equality of wrongdoing,» because it legislates against anything rare, against self-overcoming, against the ability to be different and need for independence (Nietzsche 1973, 125; 1978, 101) «Equality» legislates against the possibility of production of distance necessary for changing places36(*)

Conformité, assimilation, uniformisation : voilà autant des termes qui expriment le projet des modernes. C'est là aussi que se cache la peur de l'esclave devant l'autre (celui qui est différent de lui) et sa permanente tentation de tout réduire à soi. La justice est plutôt le fruit d'un sentiment positif, ainsi que nous l'avons vu. C'est un compromis. C'est après la formalisation que l'on peut parler de justice. Il n'y a pas de justice ni d'injustice en soi. C'est après la formalisation de la loi que l'on peut distinguer ce qui est permis de ce qui est prohibé. Vouloir tenir toutes les volontés pour égales est synonyme de dissolution, c'est-à-dire une volonté ferme de tuer la vie.

La loi doit être accompagnée par des sanctions pour lui éviter d'être lettre morte. La Généalogie de la morale parle abondamment du châtiment. Mais tout ce que ce dernier réussit à faire, c'est de créer la crainte en l'homme et non de le rendre meilleur. Même si on peut prétendre que la contrainte de la loi n'est pas une crainte servile, la question de savoir pourquoi on punit en définitive reste insoluble. C'est d'ailleurs dans cette sphère qu'il faut situer la création des dieux.

Ainsi, il n'y a donc pas de justice ni naturelle, ni d'origine divine chez Friedrich Nietzsche. C'est le noble qui crée. C'est lui qui informe les volontés impuissantes. Partout où la justice s'exerce on voit qu'il y a toujours une instance plus puissante (on dira, dans le cas d'un Etat organisé, d'une instance reconnue) capable de mettre sa main sur des instances moins puissantes. C'est ici que s'ouvre la porte d'entrée de l'exposé sur la justice. Il ne s'agit pas d'un exposé systématique sur le droit. Il est question plutôt d'une entreprise généalogique. Nous parlerons de l'origine ou des origines.

* 34 R. DIPROSE, Corporeal generosity, on giving with, Nietzsche, M-Ponty and Levinas, p. 8.

* 35 F. NIETZSCHE, Op. cit., II, p116.

* 36 R. DIPROSE, p. 32.

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