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Le paradoxe de l'errance dans "Etoile errante" de JMG le Clézio

( Télécharger le fichier original )
par Martha Isabel MUELAS HURTADO
Université Paris 8 Saint Denis - Master 1 littérature française et francophone  2012
  

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UNIVERSITÉ DE PARIS 8 - VINCENNES-SAINT DENIS UFR Textes et sociétés

Département de Littérature Française et Francophone

Mémoire de MASTER 1

Littérature Française et Francophone

LE PARADOXE DE L'ERRANCE DANS « ETOILE ERRANTE »

DE JMG LE CLÉZIO

Présenté par: MUELAS HURTADO Martha Isabel N° Étudiant : 264168

Sous la direction de : Mme Françoise Simasotchi Bronès

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Année universitaire 2012-2013

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction .. 3

PREMIERE PARTIE

Représentation de l'errance comme thématique littéraire dans Etoile errante

Déambulations 16

Les non-lieux : la route et le camp 18

Le camp de Nour Chams 20

Eléments de l'errance 22

Esther et Nejma : figures métaphores 24

DEUXIEME PARTIE

Quelques modalités de l'écriture de l'errance chez Le Clézio

Discours paratopiques 32

Récit 35

Le Mythe de l'origine ..37

Fragmentation et subjectivité 40

TROISIEME PARTIE

Etoile errante : perspectives postcoloniales de l'errance leclézienne

Une écriture de l'altérité : Le conflit judéo-palestinien . 44

La question identitaire 49

L'errance et les enjeux de l'interculturalité 57

Une poétique de la Relation ? 64

Conclusion 66

Bibliographie . 70

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INTRODUCTION

Jean Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de Littérature 2008, avec une production littéraire remarquable, a consacré une grande partie de son oeuvre au développement d'une écriture contemporaine. Une oeuvre marquée par une tendance qui ne peut pas s'inclure dans le Nouveau Roman, mais qui prend quelques traits des différents mouvements littéraires du XX siècle. Le procès-verbal, Désert, Le Déluge, La quarantaine, Etoile errante parmi d'autres illustrent très bien cette rupture d'une classification de ses ouvrages. Ainsi, l'écrivain devient un auteur « déroutant » qui ne se laisse pas classifier et qui lui-même préfère être inclassable tout en soulignant que « l'équilibre est facile à détruire 1». L'attribution du prix Nobel de littérature en 2008 a été l'occasion pour Le Clézio d'exprimer dans son discours de Stockholm les réflexions qui élucident sa création littéraire et qui sont profondément marquées par les paradoxes. L'écrivain intitule son texte d'allocution : La forêt des paradoxes, titre qui nous renvoie à Stig Dagerman selon lequel le geste scriptural s'inscrit dans une série de paradoxes qu'il nomme « forêt » et qui expliquent le rôle de l'écrivain pour impulser la parole littéraire au sein du champ social et politique. Dans ces termes, Le Clézio met en perspective une articulation entre éthique et esthétique propres à l'écriture qu'il prône « écrire pour ceux qui ont faim » et qui pose la question de l'ambigüité entre le monde romanesque et le réel. La « foret des paradoxes » devient sa trace concrète sur le papier pour démontrer cette possible confrontation entre le discours romanesque et le monde extérieur, une trace qui cherche à « récréer » pour ne pas « fuir » ce monde qui semble se déchirer entre guerres, faim et ignorance.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, plus connu sous la signature J. M. G. Le Clézio, est né le 13 avril 1940 à Nice, est un écrivain de langue française de nationalités française et mauricienne. Le Clézio est né au sein d'une famille européenne installée à l'Ile Maurice et baignée par le climat de la guerre d'Algérie et de la Seconde Guerre mondiale. Cette dichotomie entre sa terre natale et la France l'a toujours accompagné pendant sa vie et fera de lui « un créole jusque dans son esprit de révolte, son indignation devant l'exploitation coloniale, son rejet de la barbarie industrielle, mais aussi dans son attrait pour la mer, la lumière et les espaces toujours du rêve2 ». Le Clézio a commencé à écrire ses premiers récits

1 Voir Amar, Ruth, L'évolution thématique leclézienne : paradoxes ou mutations ? Dans Thibaut, B et Moser Keith, (sous la dir), JMG Le Clézio. Dans la forêt des paradoxes, L'Harmattan : Paris, 2012, p : 203

2 Jean, Onimus, Pour lire Le Clézio, Presses Universitaire Françaises : Paris, 1994, P : 12

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à l'âge de sept ans. Cependant, grâce aux voyages et à sa formation en littérature, il se consacrera à l'écriture durant toute sa vie. Sa vision de la société de son époque et la richesse de sa narration offrent une lecture pleine de symboles et de significations profondément marquée par sa conception de « l'écriture à l'état brut 3». Au milieu des années 1980, Le Clézio commence à aborder au sein de ses oeuvres des thèmes plus personnels, en particulier à travers l'évocation de la famille. Ses intrigues et personnages s'inspirent de ses proches. Alexis, le narrateur du Chercheur d'or (1985), est ainsi inspiré à l'auteur par son grand-père Léon, auquel le roman est dédié, et qui habite également le récit Voyage à Rodrigues. Cette tendance se renforce avec Onitsha, (1991) hommage à l'Afrique de l'enfance de Le Clézio. Puis, son grand-père est de nouveau au centre d'un ouvrage avec La Quarantaine (1995). Le penchant autobiographique est ensuite clairement assumé dans Révolutions, en 2003. Puis, c'est au tour de la figure du père d'être célébré dans L'Africain en 2004, avant que Le Clézio ne s'inspire de sa mère pour le personnage d'Ethel Brun, dans Ritournelle de la faim. Dans son roman Etoile errante, il évoque l'exil vécu par les Juifs de Saint Martin-Vésubie, endroit où il a habité et vécu les évènements de la Seconde Guerre Mondiale et l'exil Juif.

Dans Etoile errante, roman qui nous intéresse, Le Clézio récrée une fiction documentée qui cherche à montrer une représentation du réel à travers une toile de fond comme l'est la problématique très ancienne du conflit entre les Juifs et les Palestiniens. Dans ce contexte hostile Esther et Nejma, les deux personnages principaux de l'histoire, font un bilan de leurs vies qui servent à montrer les conflits de deux femmes appartenant à des cultures opposées, qui ressentent les mêmes angoisses. La société les a mises dans un milieu hostile et indifférent dont elles doivent se sortir, dans laquelle elles doivent combattre une errance sans but et sans fin qui leur a été assignée historiquement. Ce roman le clézien est marqué pour une profonde conception de l'errance qui se manifeste dans la construction de ses personnages et l'organisation narrative, errance géographique des deux femmes mais aussi errance existentielle qui est propre à tout être humain. Etoile errante est sans doute le récit le plus historique de Le Clézio. L'auteur choisit d'écrire la version du point de vue des victimes (les vaincus) il adopte le plan d'ensemble pour présenter le départ des fugitifs Juifs après la défaite des Italiens. L'auteur crée une fiction à partir de l'histoire évènementielle de cette époque pour recréer l'errance des deux peuples qui sont exclus de la société et qui cherchent leur territoire pour s'établir et trouver leur identité. Le cas spécifique du conflit judéo-

3 Valéry , Paul, , Cahiers, Gallimard, Pléiade, tome I: Paris, 1973, p. 1016

palestinien permet à l'écrivain de montrer, dès un second plan, comment le retour des Juifs en Israël représente l'espoir après la Shoah, mais déclenche l'exclusion des Palestiniens. Ainsi, d'une manière symbolique, Le Clézio intitulera son roman Etoile errante en donnant aux protagonistes ce nom dans leur langue respective : Esther en hébreu et Nejma en arabe. L'ouvrage d'Etoile errante fait partie d'une dyptique avec Onitsha, ouvrage qui raconte aussi le long voyage de Fintan, le protagoniste et où le personnage d'Esther revient dans ce récit. Esther apparaît aussi comme personnage important et comme représentante d'une errance physique et mentale en tant que personnage secondaire. Cependant, l'écrivain la met en relief à travers un récit et une histoire propres qui lui donnent une notoriété et une relevance à partir de son cas particulier, ainsi en lui donnant une vie fictive ce personnage pourrait nous donner un portrait de l'errance.

Le conflit judéo-palestinien débute officiellement le 14 mai 1948, jour de la création de l'État d'Israël, il prolonge le conflit qui opposait depuis les événements de Nabi Moussa de 1920 les communautés Arabe et Juive de la région de Palestine, réalité autour de laquelle l'auteur recrée une histoire fictionnelle qui pose la question de l'errance géographique de deux peuples. Dans ce sens, la construction d'une poétique de l'errance qui part d'une question politique nous semble valable pour cette analyse, de cette manière, on pourrait réconcilier le propos de Le Clézio entre éthique et esthétique. Le traitement que donne l'écrivain à la question politique qui sert de contexte à cette histoire nous permet de voir sa position avec le réel et de comprendre son projet d'écriture, Le Clézio est un écrivain de la « non activité » cela veut dire qu'il ne peut qu'observer, contempler et rêver car les obstacles qui lui paraissent infranchissables lui interdisent tout engagement. Cependant, comme lui-même dit : «le remède à l'instinct de « fuite » ou à la « guerre » c'est donc d'écrire. Au lieu de fuir, on va recréer 4 » ainsi, l'écrivain arrive à agir d'une certaine manière pour prendre une position de rejet contre cette réalité qui est injuste et trompeuse, c'est pourquoi en créant un monde par l'écriture et l'art, on se réconcilie avec le réel « plutôt que de se suicider, eh bien, il faut écrire 5 ». De ce point de vue, l'errance est une situation qui est profondément attachée à l'écrivain due à son sentiment d'exil et sa rancune contre cette société capitaliste qui a obligé son grand-père à devenir errant, « À cause de ce bannissement, la famille de mon grand-père perd ses attaches, elle devient errante, sans terre[...] l'exil loin de la maison natale

4 JMG, Le Clézio. L'Extase matérielle, Gallimard, « Le Chemin » : Paris, 1967, P : 25

5 Pierre. Lhoste, Conversations avec Le Clézio, Seghers , 1971

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est[...] le commencement de l'instabilité 6 » . Cette expérience témoigne en elle-même de l'esprit errant et nomade de l'écrivain et de la relation de sa vie personnelle et littéraire. Ainsi, nous remarquons que l'errance le clézienne est surtout marquée par le départ, mais pas nécessairement par l'arrivée. Pour lui, partir est exaltant mais arriver est décevant, d'où cette conviction, peut-être, secrète qu'on n'arrivera jamais. Pour Le Clézio, c'est qui compte est de partir et nous amener au-delà de ce que nous croyons voir et ainsi nous faire errer dans une poétique de l'errance que nous allons traiter dans ce mémoire.

Le choix d'analyser et interpréter Etoile errante m'est venu grâce à l'immense intérêt du conflit judéo-palestinien développé différemment dans ce récit et pour l'intérêt personnel que j'ai d'analyser cette thématique si polémique dernièrement. Dans ce mémoire, nous nous intéresserons à l'exploration d'une poétique de l'errance dans Etoile errante (1992) de Jean-Marie-Gustave Le Clézio. Dans le cadre limité de ce mémoire et sur un sujet aussi complexe, il ne saurait être question de passer en revue l'ensemble de ces bouleversements et répercussions. Il ne saurait d'avantage être question de traiter du problème de l'errance poétique dans le récit le clézien, il s'agira seulement à partir d'un exemple concret celui du récit d'Etoile errante d'apporter notre contribution à un débat qui est loin d'être terminé. La question alors que nous aborderons pour essayer de trouver une poétique de l'errance dans ce roman le clézien sera : Comment se construit la thématique de l'errance dans ce récit le clézien ? Quelles sont quelques modalités d'écriture de l'errance chez Le Clézio ? en quoi son

écriture relève-t-elle du postcolonial? Il sera question de montrer que l'errance que
développe Le Clézio rend compte de ces deux côtés du terme et ce qui nous intéresse de cette tentative est le champ de re-présentation qu'il crée pour montrer cette image-figure qui est subjacente aux problématiques sociales. Onimus a remarqué dans son ouvrage Pour lire Le Clézio, paru en 1994 que l'errance le clézienne se caractérise pour ce double fonctionnement du voyage, dont la première notion négative était récurrente, où « il s'agissait d'une errance sans but et sans fin, d'une marche d'aveugle dans des labyrinthes », mais que ce n'était pas la seule errance que Le Clézio travaillait. En fait, l'écrivain visait aussi à une errance guidée, « orientée » qui est attirée vers un but ou généralement vers un accomplissement rêvé qui « trop souvent n'aboutira pas ». Tout cela avec l'intention de garder l'espoir de celui qui part et que pour le fait de ne pas trouver aura toujours la conviction de partir à nouveau « vaut-il mieux ne pas arriver en gardant, à travers l'échec l'espoir d'un nouveau départ.» Il est important de

6 Jean, Onimus, Pour lire Le Clézio, Presses Universitaire Françaises : Paris, 1994, P : 12

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dire que tous les romans de Le Clézio commencent par un départ et cela fait écho à cette idée de Propp que tous les contes commencent par un départ. Cependant, même si l'aventure paraît commencer avec le départ, la question de l'exode chez Le Clézio sera présente car ces voyages seront toujours des voyages graves, dont on ne sait pas vraiment s'il y aura un retour ou qu'en eux-mêmes ils représentent un retour ou une quête. En attribuant le prix Nobel de littérature à J-M-G, l'académie suédoise a souhaité distinguer « un écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle » mais aussi « l'explorateur de l'humanité, au-delà et en-dessous de la civilisation régnante7 » Le Clézio est un écrivain potentiellement « interculturel » situé entre quatre sphères culturelles comme le sont le Français, l'Anglais, l'Espagnol, le Créole et les langues amérindiennes. En ce sens, l'écrivain estime que toute civilisation a été creusée et travaillée par l'altérité. La vision de l'écrivain postcolonial cherche à étendre ce paysage réducteur de la colonisation, en mots de Sultan « pour exister, ils(les écrivains) doivent se décentrer, s'affranchir de la domination du centre ou au moins s'opposer la plus vive résistance, et donc assumer dans leur travail d'écriture leur part de l'héritage colonial8 ». Ces deux côtés qui opposent l'oeuvre et l'engagement de manière paradoxale nous aideront à comprendre le mode d'emploi de l'écrivain pour parvenir à notre objectif : d'examiner ces questions et interroger son écriture.

Pour saisir un peu mieux ce motif de l'errance nous allons parcourir l'origine et l'évolution du terme. Errer possède une double étymologie, dans une première définition le mot vient du latin « errare » qui signifie « aller de côté et d'autre, au hasard, à l'aventure » ; c'est ce verbe qui, au figuré, signifie s'égarer ; référence à la pensée qui ne se fixe pas, qui vagabonde. On peut dire qu'errer signifie alors laisser en toute liberté. Cependant, ce verbe signifie aussi se tromper, avoir une opinion fausse, s'écarter de la vérité. Ainsi, dans le passé, l'errant était celui qui errait contre la foi, c'était le mendiant, l'infidèle, le pécheur, le vagabond. Ici, l'errance conduit à l'erreur. Le Littré donne d'ailleurs comme définition d'erreur : « Action d'errer çà et là. Action d'errer moralement ou intellectuellement ; état d'esprit qui se trompe ». On parlera aussi d'errements. Mais ce verbe errer possède aussi une seconde définition qui se trouve dans l'ancien français et qui signifie aller, voyager, cheminer, verbe qui était très employé sous cette forme, venant du bas-latin « iterare »et qui a disparu avant le XVI siècle,

7 Kéchichian, Patrick, Le Clézio, Nobel de « la rupture », Le Monde, 11 octobre 2008, p.22

8 Sultan, Patrick, La scène littéraire postcoloniale, Paris, Éditions Le Manuscrit, collection « L'esprit des lettres » : 2011, p : 55

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qui renvoie au chevalier errant, au Juif errant, personnages que l'on suppose condamnés à voyager incessamment jusqu'à la fin des temps. Selon Berthet :

L'errance peut s'envisager au moins sous deux aspects. D'ordinaire, elle est associée au mouvement, souvent à la marche, à l'idée d'égarement, à l'absence de but. On la décrit comme une obligation à laquelle on succombe sans trop savoir pourquoi, qui nous jette hors de nous-même et qui ne mène nulle part. Elle est échec pour ne pas dire danger. L'errance, toujours vue sous cet angle, s'accompagne d'incertitude9

Ainsi, la peur d'errer aura toujours un rapport à cette conception négative d'un comportement déviant qui doit être guéri. Cependant, Berthet nous dit aussi que «L'errance est la quête incessante d'un ailleurs ». Du fait de cette quête, généralement, il n'est pas envisagé de retour en arrière, c'est-à-dire de retour à l'endroit d'où on a senti le besoin de partir. Car l'errance relève de la nécessité intérieure, nécessité de partir, de porter ses pas plus loin et son existence ailleurs. C'est ainsi, que l'on parviendra à trouver le meilleur de soi dans l'éloge de l'imprévu ou à vagabonder dans le pire des cas dû à « la perte de soi ». Dans les deux sens de l'errance, la littérature trouvera des vraies sources d'inspiration dans l'histoire, la mythologie, et la philosophie. Ainsi, sa signification et son imaginaire seront construits à partir des portraits et descriptions littéraires du Moyen Age. D'un point de vue historique, Le fils de Caïn, de Bronislaw Geremek (1991) propose de passer en revue les processus historiques et les changements idéologiques d'une vaste production littéraire concernant l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XV au XVII siècle ; ici l'image des vagabonds se construit d'un présupposé où on conçoit que la « condition de l'homme est celle même du vagabond ». L'historien, un des premiers à avoir fait des pauvres et des marginaux un objet d'histoire, reprendra les motifs de la marginalité et le vagabondage mis en relation avec l'errance et le mythe de Caïn. D'un point de vue littéraire, le motif de l'errance a eu plusieurs légendes fondatrices qui l'ont façonnée et lui ont donné une dimension symbolique. Or, que sa perception soit en rapport avec « errare » ou « iterare » il faudra toujours distinguer l'errance fructueuse de l'errance superficielle dirigée vers le vide. Lorsqu'on parle d'errance, il vient souvent à nos esprits les grandes figures qui ont marqués ce motif dans l'histoire de l'humanité. Pour essayer de comprendre ce sujet et son influence dans la littérature nous allons découvrir les figures fondatrices de l'errance : Caïn, le juif Abraham, le Juif errant, le grec Ulysse et le

9 Berthet, Dominique, Figures de l'errance, Paris : Editions Harmattan, 2007

chevalier errant Don Quichotte. Le mythe de Caïn, rapporté au quatrième chapitre de la Genèse a exercé une véritable fascination pour les écrivains des différentes générations depuis le Moyen Age. Au chapitre IV de la Genèse : Caïn, le laboureur, tue son frère Abel, le berger. Voici l'extrait où Caïn est condamné à errer. Dans le passage, Caïn est interpellé par Dieu pour la mort de son frère Abel, cependant Caïn nie son crime. Dieu lui apprend qu'il est maudit par le sol qui a recueilli le sang versé. Ainsi il ne pourra plus récolter, et il est condamné à errer sur la terre. Caïn gagne la Terre de Nod, à l'est d'Éden pour s'exiler et faire quelque chose de sa vie. « Nod » en grec (ãåð) est la racine hébraïque du verbe « errer » (ãåãðì). Nous voyons ainsi que l'idée d'errance est née comme le châtiment d'un crime. Ce lieu qui nous renvoie à un « pays de l'errance », un faux lieu sans signifiance, ce non-lieu est une utopie qui, nous constate selon les biblicistes qu'Abel est près du troupeau, du sédentarisme et Caïn est près de la terre, près du maudit, condamné à partir. Thomas Nashe (2007) dans son livre The Unfortunate Traveller10 nous confirme : « le premier vagabond a été l'agriculteur Caïn, ce fils d'Adam qui, exclut du paradis, est parti au hasard « errant et fugitif sur la terre »avant de pouvoir s'établir au Nod, à l'est de l'Eden ». Mythe d'origine et de création, Caïn est l'un des figures fondatrices de l'errance ainsi que de l'imaginaire occidental de l'histoire humaine car Caïn, le meurtrier, dans sa fuite, est désigné par le texte génésiaque comme le fondateur de la première ville et se place donc à l'origine de la civilisation. Ce récit fondateur encore, puisque premier fratricide et en ce qu'il vise à raconter, « pour mieux la déplorer, l'universalité du mal, et son caractère mystérieux : à vues humaines, il est incompréhensible et pourtant omniprésent. 11 ». Par extension, le récit de Caïn et Abel symbolise aussi toute l'humanité où s'opposent victimes et bourreaux. Cependant, d'autres lectures insistent sur la notion de responsabilité, mise en relief par le récit. La faute de Caïn, selon ces lectures, a été de négliger son frère, de ne pas le regarder face à face ; car c'est justement ce face à face, ce visage de l'autre, dirait Levinas, « qui nous interdit de tuer »12. L'histoire d'Abraham commence avec son errance à travers le désert. Son départ est le début d'une quête pour le pays de Canaan. Sur l'ordre du Seigneur, il quitte son pays pour une terre étrangère et une destinée unique : « [...] Va-

10 Cité par M. Cataluccio, « avant -propos » dans Geremek, Bronislaw, Le fils de Caïn: l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XVe au XVIII siècle, Paris : Flammarion, 1991, p.14

11 Hussherr, Cécile, L'Ange et la Bête, Caïn et Abel dans la littérature, Paris : Cerf, 2005, p.13

12 Lévinas, E. Ethique et Infini, Paris : Arthème Fayard, 1984, p. 97

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t'en de ton pays, de ta patrie [...] je ferai de toi une grande nation ; je rendrai ton nom grand [...] je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Genèse : 12 : 1-3). L'errance d'Abraham décrit le long cheminement à la recherche de la terre promise. La promesse d'une descendance y occupe la place essentielle, conjuguée avec les thèmes de la terre et de la bénédiction. Le passage de la Bible qui ouvre l'histoire se trouve dans le chapitre « Les ancêtres du peuple d'Israël depuis Abraham jusqu'à Joseph » (Ouverture Abraham quitte sa terre : Genèse : 12,1-9 ; Le cheminement en Canaan et en Égypte : Genèse : 12,10-23,20). Dans l'histoire biblique d'Abraham se trouve l'explication biblique qui explicite le conflit entre le peuple arabe et le peuple juif. Les Arabes sont descendants du fils d'Abraham, Ismaël. Ismaël étant le fils d'une esclave égyptienne (Genèse 16:1-16) et Isaac étant le fils promis qui devait hériter des promesses de Dieu à Abraham (Genèse 21:1-3), il est évident qu'il y avait de l'animosité entre les deux fils. Puisqu'Ismaël s'est moqué d'Isaac (Genèse 21:9), Sarah, la femme d'Abraham l' a convaincu de renvoyer Agar et Ismaël. L'histoire de la descendance joue un rôle capital dans ce passage car sans elle les histoires de terre et bénédiction perdraient leurs significations. Cela dit, la descendance d'Isaac, le fils unique d'Abraham sera l'actuel peuple juif sur la terre d'Israël et la descendance d'Ismaël, le fils d'Agar et Abraham sera l'actuel peuple palestinien. Dans l'actualité, la religion de l'Islam, à laquelle adhère une majorité d'Arabes a rendu cette hostilité plus profonde car Le Coran contient des instructions quelque peu contradictoires aux Musulmans envers les Juifs. Dans certains passages, il donne instruction aux Musulmans de traiter les Juifs comme des frères, dans d'autres, il commande aux Musulmans de s'en prendre aux Juifs qui refusent de se convertir à l'Islam. Le Coran met aussi en doute l'identité du fils de la promesse. Les Ecritures hébraïques disent que c'était Isaac. Le Coran dit que c'est Ismaël. Il enseigne qu'Abraham emmena Ismaël au sacrifice et non Isaac (en contradiction avec la Genèse : 22). Ce débat pour savoir qui est le fils de la promesse contribue à l'hostilité d'aujourd'hui. La raison du conflit a une racine biblique, mais ce n'est pas la seule raison de cette hostilité entre les deux peuples. L'origine de ce conflit a une origine contemporaine. Peu après la Seconde Guerre Mondiale, quand les Nations Unies ont donné une portion de la terre d'Israël au peuple juif, cette région était principalement habitée par des Arabes (les Palestiniens). La plupart des arabes ont protesté avec véhémence contre l'occupation de leur territoire par la nation d'Israël. Les nations arabes se sont unies et ont attaqué Israël

pour tenter de chasser la nation d'Israël de cette terre, mais elles ont été battues. La légende du Juif errant prend une grande ampleur au Moyen Âge. Ce personnage légendaire devient errant à cause de son refus d'aider le Christ, un cordonnier qui prendra le nom d'Ahasvérus et qui sera condamné à la sentence cruelle de l'errance éternelle, synonyme de mise au ban de toute communauté humaine. Ainsi, il devra parcourir les continents en quête d'un salut que son manque de pitié, son mépris et sa lâcheté lui ont fait perdre à jamais. Le rapport de ce châtiment de l'errance pour les Juifs prendra une dimension littéraire importante qui ne passera pas inaperçue et qui donnera suite à une série de reprises de cette légende dans diverses cultures. Selon Gaston Paris, « La popularité du Juif Errant est restreinte à quelques contrées du nord-ouest de l'Europe, l'Allemagne, la Scandinavie, les Pays-Bas et la France ; elle y est de date récente, et elle s'y est propagée, non par la tradition orale, mais par une voie toute littéraire 13 ». De cette manière, « le premier juif errant a été Caïn. Il se met en route après son crime, « vagabond et fugitif sur la terre », et il porte sur le front un signe qui le préserve au moins de la mort violente, s'il ne le soustrait pas à la mort naturelle.14 ». Ainsi, la légende de Juif errant trouvera dans des légendes anciennes un rapport certain ou probable qui nous aidera à comprendre que ce personnage a eu bien des analogues. Dans les légendes arabes recueillies dans le Coran où Samiri, celui qui avait fabriqué le veau d'or, fut maudit par Moïse ; il s'éloigna aussitôt des tentes d'Israël. « Depuis ce temps il erre, comme une bête sauvage, d'un bout du monde à l'autre.

15 »

Le mythe d'Ulysse, d'origine grecque se fait connaitre grâce au poète Homère et l'histoire de l'Odyssée. Ulysse est le roi d'Ithaque, fils de Laërte et d'Anticlée, il est marié à Pénélope dont il a un fils, Télémaque. Selon le Petit Larousse des mythologies l'étymologie du mot « odyssée » est rattache au verbe ?äýóóïìáé / odússomai qui veut dire « être irrité », « se fâcher »). Ce personnage est aussi connu car il est l'inventeur du cheval de Troie qui a permis à l'armée grecque de pénétrer dans le royaume de Troie et piller toute la ville ; les Grecs ressortiront victorieux du combat et Mélénas peut repartir dans son royaume de

13 Paris, Gaston, Légendes du Moyen Âge : Roncevaux ; le paradis de la reine Sybille ; la légende du Tannhäuser ; le Juif errant ; le lai de l'Oiselet, Paris, La Hachette, 1903, En ligne sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63245f/f7.image

14 Ibid., p. 5

15 Schoebel, La légende du Juif Errant, Paris : Maisonneuve et Cie, 1877, p. 57

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Sparte avec son épouse Hélène. Quant à Ulysse, il prend la route pour Ithaque afin de retrouver son trône, sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Le mythe de l'errance d'Ulysse sera dû au châtiment des Dieux qui, en colère contre les Grecs pour avoir assassiné des innocents et ravagé le pays de Troie, seront à l'origine du ralentissement du retour d'Ulysse à Ithaque. Ainsi, cette errance durera vingt ans pendant lesquelles ce personnage devra faire preuve de courage, patience et intelligence pour parvenir à se sauver. Ulysse devra surpasser une infinité de péripéties et pièges déchaînés par les dieux afin de ralentir au maximum son retour à sa ville natale. Le Chevalier errant évoque un personnage dont le parcours d'une quête d'un ailleurs vue dès l'idée d' « iterare », voyager, cheminer est présente. Dans L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche le protagoniste se prend un beau jour pour le chevalier errant Don Quichotte, dont la mission est de parcourir l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés. Il prend la route et son errance devient aussi une errance mentale qui l'amène à la folie. Ce voyage d'Alonso Quijano est une errance volontaire qu'il fait à cause de son obsession pour les livres de chevalerie et qui le rendent fou, ce mythe du chevalier errant en perpétuelle découverte du monde qui s'offre à lui et qui fera de lui un héros, un rêveur, un idéaliste et un absurde. Le récit d'errance qui demeure reconnaissable avec le mythe de Don Quichotte c'est celui caractérisé par ses départs, ses rencontres, ses retours, ses défis, entre autres. Son errance volontaire se voit croisée par les deux racines étymologiques d'errance « errare » et « iterare » dans son but de « cheminer » dans ce monde fou qui était encadré à l'époque d'une manière absurde, il trouve la raison de cette folie d'errer physique et mentale car les pérégrinations du personnage seraient seulement ridicules si le monde qu'il parcourt était exempt lui-même de folie. La figure de Don quichotte nous renvoie à une errance qui n'est pas pour autant sans but. Quand il décide de partir dans la Manche faire justice et trouver son salut, il porte aussi un idéal de justice auquel il reste fidèle tout au long de l'histoire. Ces deux quêtes principales se croisent pour démontrer la valeur et l'importance de sa mission : la quête de la justice et la quête de sa bienaimée, Dulcinée, cette double quête du héros sera l'accomplissement de son errance dont la mission politique et la recherche d'un bonheur privé sont la métaphore. Dans L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, la route apparaît aussi régulièrement comme espace de rencontre pour le chevalier errant. Cependant, ces rencontres sont toujours périlleuses et le mettent en danger, dans un lieu où la criminalité est présente, c'est sur la route qu'il

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trouvera les galériens, les escrocs, les bandits. Le choix de Don quichotte pour la route comme lieu de transit pourrait être lié au fait de défier les hommes comme un « gué périlleux ». Don Quichotte comme personnage, dans sa figure de chevalier errant donnera forme à tous ces conflits à travers le langage et le traitement de l'espace. L'errance qui a envahi Alonso Quijano est celle d'un homme qui a comme idéal majeure la vie dans un monde meilleur pour tous les hommes, où les idées d'égalité soient reçues pour leur valeur fondamentale, le respect et la connaissance de l'autre. En conséquence, Le personnage de Don Quichotte fait sa traversée dans un milieu ou l'espace devient renfermé dans un labyrinthe, la trajectoire devient une quête cyclique à la recherche de soi.

En ce qui concerne la littérature dite de l'errance, nous pourrions dire que nous avons trouvé deux moments clés pour son émergence. Un premier moment fera son apparition au XVI siècle avec le vagabondage et la marginalité et un deuxième moment sera issu du milieu postcolonial. Au XVI siècle l'errance sera mise en rapport avec des représentations où ses principales figures seront celles qui relèvent de la marginalité. De cette manière, la lutte contre les individus et ces groupes peut être l'instrument d'un renforcement de la cohésion interne du pouvoir ou de son envie de dominer la société. Par conséquence, l'errance deviendra l'une de préoccupations des états pour affirmer sa propre influence sur la vie sociale. Selon Geremek, « le XVI siècle connaît un intérêt très fort pour les personnages errants et vagabonds profondément rattachés à la marginalité qui développera dans les siècles postérieurs des tendances réformatrices et idéologiques ainsi que la crise sociale.16 ». Le post-colonialisme, de son côté, s'intéressera souvent aux problématiques de l'identité et de la migration, celles-ci seront la source principale pour le développement d'une écriture dite « errante ». En conséquence, cette sorte d'errance en tant qu'exil, sera comprise toujours comme une forme de déracinement qui n'est pas vécue de la même façon selon les époques et elle varie selon les choix du pays d'accueil, les circonstances et le sentiment qu'elle suscite dans la population. Ainsi, Christiane Albert dans son étude sur L'immigration dans le roman francophone contemporain (2005) distingue trois périodes distinctes qui déterminent des configurations narratives différentes dans ce qu'on appelle la littérature de l'immigration et nous donne des pistes pour rapprocher celle-ci de la littérature de l'errance. Une première pendant la colonisation qui s'achève dans les années soixante, une seconde période qui se déclenche avec

16 Geremek, Bronislaw, Les Fils de Caïn : l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XVe au XVIII siècle, Paris : Gallimard, 1991. P.21

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les Indépendances et une troisième qui fera émerger la figure de l'exilé dans les années quatre-vingts, elle nous explique :

Pendant la première période l'immigration est essentiellement représentée par des romans qui mettent en scène des travailleurs immigrés, soit par des autobiographies d'intellectuels venus en France pour visiter le pays ou poursuivre leurs études. Pendant la seconde période, on peut observer une sorte de fléchissement du thème .Ainsi, on verra disparaitre cette figure de jeune étudiant de la littérature francophone et pendant la troisième période l'immigration acquiert une grande visibilité et fera émerger la figure de l'exilé17.

Néanmoins, la littérature de l'errance verra détourner un peu son imaginaire avec les parutions des nouvelles esthétiques romanesques qui donneront à ce thème un nouvel air. C'est le cas, de la « beat génération » en Amérique du Nord où le sens premier fait référence à une génération perdue. Le mot beat désignait depuis le XIXe siècle un vagabond du rail voyageant clandestinement à bord des wagons de marchandises. Peu à peu ce mot a pris le sens que lui ont donné les jazzmen noirs : beat vient à signifier une manière de traverser la vie. Être beat est devenu « être foutu, à bout de souffle, exténué ». Le « beat », qui signifie pulsation, est aussi le « rythme » en musique (jazz). Pour Kerouac, d'origine franco-canadienne, la sonorité du mot est aussi à rapprocher du terme français « béat » : « It's a be-at, le beat à garder, le beat du coeur », puis il ajoute : « C'est un être à, le tempo à garder, le battement du coeur18 ». En ce sens, la beat génération deviendra un mouvement littéraire et artistique qui façonnera la pensée des années cinquante aux Etats Unis et dans la littérature mondial. Pour ce mouvement, la quête identitaire prendra forme et viendra se réapproprier d'une manière symbolique le territoire. Le cas de l'écrivain Jack Kerouac est intéressant dans son roman Sur la route il crée une représentation de l'errance comme une « faillite collective », il est le symbole même d'une marginalisation qui cherche une nouvelle identité, le roman le plus connu de Kerouac, « est une ode aux grands espaces, à l'épopée vers l'ouest, à la découverte de mondes nouveaux19 ». L'écrivain immortalise tout un imaginaire de l'errance et du voyage à la fin des années quarante, qui rejoint avec « la beat génération » une littérature de la rue, de l'errance. Ainsi,

17 Albert, Christiane, L'immigration dans le roman francophone contemporain, Paris : Karthala, 2005, p.27

18 Alain Dister, La Beat Génération. La révolution hallucinée, Paris : Gallimard, » coll : Découvertes », 1998, p. 51.

19 Elisabeth Guigou, La beat génération et son influence sur la société américaine, dans La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration, numéro hors-série, "politique et littérature", décembre 2003. En ligne : http://www.karimbitar.org/elizabethguigou. Consulté le 5 mai 2013

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on s'aperçoit que même avec les parutions des configurations narratives différentes, l'errance sera toujours très liée au sujet de la quête identitaire et de la problématique des origines. Nous allons donc consacrer une première partie de notre étude à tenter de repérer la manière dont l'écrivain franco-mauricien construit la représentation de l'errance comme thématique littéraire ; dans une seconde partie nous aborderons quelques modalités d'écriture de l'errance propres à Le Clézio et finalement dans une troisième partie nous regarderons la perspective postcoloniale de l'écriture de l'errance dans cet ouvrage.

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