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Le paradoxe de l'errance dans "Etoile errante" de JMG le Clézio

( Télécharger le fichier original )
par Martha Isabel MUELAS HURTADO
Université Paris 8 Saint Denis - Master 1 littérature française et francophone  2012
  

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DEUXIEME PARTIE

QUELQUES MODALITÉS DE L'ECRITURE DE L'ERRANCE CHEZ LE CLEZIO

Discours paratopique

Les romans de Le Clézio font preuve de ce que Maingueneau a théorisé comme la paratopie littéraire. Ce concept désigne une « localité paradoxale [...] qui n'est pas l'absence de tout lieu, mais une difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une localisation parasitaire, qui vit de l'impossibilité même de se stabiliser25 » Nous constatons que la paratopie n'est pas seulement littéraire chez l'écrivain, mais aussi identitaire. Ce concept nous fournit une grille de lecture intéressante pour passer au crible, d'une part, les rapports de Le Clézio à la littérature, son oeuvre littéraire et, d'autre part, ceux qu'elle entretient avec son engagement pour une littérature interculturel en nous donnant des éléments pour sa compression de sa pensée de l'errance.

Le roman de Le Clézio Etoile errante prend l'ancrage dans la réalité du conflit israélo-palestinien et dénonce l'exclusion des Palestiniens à l'égard de l'armée israélienne à travers la présentation des deux personnages féminins représentants des deux peuples. Esther, personnage juif qui fuit l'Europe avec sa mère et part à la rencontre de son territoire d'origine : la terre promise ; et Nejma, fille palestinienne, exclue et refugiée dans le Camp de Nour chams. Ainsi, Le Clézio inscrit l'Histoire des deux peuples avec une intention particulière, le roman relate « une histoire en miroir ou les persécutés deviennent à son tour

25 Maingueneau, Dominique, « Le Discours littéraire. Paratopie et scène d'énonciation », Paris : Armand Colin, 2004. p. 52-53

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des persécuteurs 26». À ce propos, Edgar Morin, Sami Nair et Danièle Sallenave ont écrit « Le cancer israélo-palestinien 27» article paru dans Le Monde en 2002 où les trois chercheurs développent l'idée que ce cancer israélo-palestinien « s'est formé d'une part en se nourrissant de l'angoisse historique d'un peuple persécuté dans le passé et de son insécurité géographique, d'autre part du malheur d'un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique ». Ils critiquent « l'unilatéralisme » que porte la vision israélienne des choses. Pour eux, « c'est la conscience d'avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le terme Shoah qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du Goulag, des Tsiganes, des esclaves, des Indiens d'Amériques) devient la légitimation d'un colonialisme, d'un apartheid et d'une ghettoïsation pour les Palestiniens. » Ils ajouteront que « les juifs d'Israël, descendants des victimes d'un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d'un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l'inhumanité montrent une terrible inhumanité28 ».

Après la rencontre entre Esther et Nejma, celle-ci devient l'étoile errante du récit. Par conséquent, les conditions socio-historiques de la création du roman sont fondamentales, et le texte ne peut pas être compris sans le contexte. Néanmoins, le contexte n'est pas seulement la représentation de la réalité, c'est aussi « le lieu commun » c'est-à-dire ce lieu qui appartient à tous ou dans lequel, tout au moins, tous s'inscrivent, le conflit israélo-palestinien, que Le Clézio dénonce comme écrivain « équitable et humaniste » s'inscrivant dans un courant postcolonial, mais qui énoncent ses personnages dans le roman. La problématique tourne autour de la position paradoxale de l'écrivain, qui adopte ce « lieu commun » dans une attitude qui peut être appréhendé dans ce que Maingueneau définit comme une appartenance difficile et paradoxale :

Toute paratopie, minimalement, dit l'appartenance et la non-appartenance, l'impossible

26 Millat, Anne, Etoile errante, une histoire dans l'Histoire, dans « les français dans tous ses états » Revue du réseau CNDP pour les enseignants de français, en ligne : http://www.crdp-montpellier.fr/ressources/frdtse/frdtse35c.html. Consulte le 20 mai 2013.

27 Morin, Edgar et al, Le cancer israélo-palestinien, dans « le Monde », Paris, 3 juin 2002. En ligne sur : http://www.monde-solidaire.org/spip/IMG/pdf/Israel.pdf

28 Ibid., p. 3

inclusion dans une « topie ». Qu'elle prenne le visage de celui qui n'est pas à sa place là où il est, de celui qui va de place en place sans vouloir se fixer, de celui qui ne trouve pas de place, la paratopie écarte d'un groupe (paratopie d'identité), d'un lieu (paratopie spatiale)

ou d'un moment (paratopie temporelle). Distinctions au demeurant superficielles: comme l'indique le mot même, toute paratopie peut se ramener à un paradoxe d'ordre spatial.

(MAINGUENEAU, 2004 : 86)

La paratopie se met en oeuvre grâce à des personnages et des lieux symboliques que Maingueneau appelle les « embrayages ». Elle permet ainsi un espace de désaccord autour duquel s'établira une négociation. Dans Etoile errante, le personnage d'Esther représente l'étoile errante au début du roman et son histoire revendique le peuple juif après la shoah. Ce personnage revendique son peuple en nous montrant que les Juifs ne sont pas des simples colons, des envahisseurs ou des conquérants, mais des survivants, sur lesquels pèse encore la douleur de la Shoah. La paradoxe se trouve quand Esther comprends le sort qui est réservé à Nejma et aux siens avec la naissance de l'état d'Israël, cette réflexion lui fera comprendre la souffrance des Palestiniens vue de sa propre expérience de l'exil par la menace de mort qu'elle a aussi connu. Esther pose l'appartenance au peuple dominant de manière problématique en sachant que les Palestiniens s'inscrivent dans ce « lieu commun » que son peuple veut reprendre : Jérusalem et le pays d'Israël.

Esther deviendra, au fur et à mesure, qu'elle est consciente de son sort en Israël, une espèce de revendicatrice du sort de sa « soeur » Nejma. Le Clézio refuse de prendre parti pour un ou pour autre, cependant, il met en valeur la rencontre décisive de deux victimes innocentes, deux vies brisées et arrachées à leur sol et à leur passé sacré pour leur créer un espace de « l'entre deux ». L'écrivain revendique ces deux peuples par le moyen littéraire et poétique en leur donnant cet espace géographique décrit (le désert) dans le livre où les frontières n'existent pas et ou l'espoir trouve son « lieu commun » dans le « lieu de fusion »

Les personnages d'Esther et Nejma sont des personnages paratopiques dans la mesure où, « ils se trouvent toujours sur une frontière et une limite, et peuvent passer insensiblement d'une situation maximale à une situation minimale ou inversement (MAINGUENEAU, 2004 : 95-96). Ceci dit nous renvoie à ces mises en scènes lecléziennes ou la marginalité, la faim, l'exclusion font preuve d'un changement pour les deux peuples qui étaient des peuples travailleurs, stables et qui vivaient dans des situations sociales maximales. Ces personnages et ces lieux conduisent à problématiser l'injustice de la guerre et la défense d'un nationalisme

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dominant dont fait preuve le conflit israélo-palestinien. De cette manière, à travers ses personnages et la thématique qu'elle met en jeu Le Clézio arrive-t-il à créer un espace de dissension face au conflit. Il remet en question, la pensée d'une nation avec un seul peuple, donnant lieu par-là à une négociation entre les deux espaces. Morin écrit « Le cas français est significatif. En dépit de la guerre d'Algérie et de ses séquelles, en dépit de la guerre d'Irak, et en dépit des cancers israélo-palestiniens, juifs et musulmans coexistent en paix en France ( 2002 :3 »

La paratopie littéraire et la paratopie identitaire se superposent dans le roman, D'un côté Le Clézio renégocie son « attachement » à une culture de l'entre deux, et d'un autre part Etoile errante s'inscrit dans la littérature, mais n'en présente pas moins pour autant des éléments qui remettent en question ce statut littéraire. La fonction principale de ce roman est de donner des exemples parlant des situations des victimes du conflit en Israël. Le roman close dans les années 1982, moment des massacres de Sabra et Chatila, un camp de réfugiés. Tout laisse donc à penser que, par le biais de ce roman l'auteur tente d'apporter un nouvel élément de réflexion du conflit qui permet de penser à la paix comme la seule solution qui convient.

Le roman est construit sur une documentation et sur une expérience personnelle vécue par l'écrivain dans son enfance qui donnerait un intérêt qui résiderait plutôt dans un aspect documentaire. Cependant, les personnages du roman dans sa dimension paratopiques, contribue à donner une profondeur certaine à ce roman, le ramenant ainsi indéniablement vers la littérature. Ainsi, L'émergence d'une littérature de la pluralité où les modalités sont issues de la culture, de ses savoirs, et du rapport avec le dialogue des civilisations montre pourquoi cette notion se conçoit dans le relativisme et la diversité. Elle valorise la richesse de chaque culture, et élabore une relation complexe avec les autres au nom de la multiplicité. Ainsi, les enjeux de la littérature et de ses mises en scène nous montrent le rôle qui joue l'écrivain comme passeur et créateur des imaginaires. La paratopie littéraire offre une vision du monde fondée sur le respect de la différence et de la pluralité. Elle propose une coexistence dans une dynamique de la Relation, de vivre le fait culturel humain selon leurs sensibilités dans un esprit de dialogue, de reconnaissance du divers. Ainsi, la rencontre nous permet de vivre « le chaos » au sens de Glissant, dans un consensus divers entre l'homme et son semblable.

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Récit

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En termes de récit, le Clézio anime la reconfiguration du dispositif identitaire. Depuis quelque temps, le personnage de l'errant configure un imaginaire directement lié à l'altérité, à la figure d'étranger dont la représentation crée un enjeu littéraire assez riche et révolutionnaire par rapport aux anciennes pratiques. Déjà Le Clézio le manifestait dans un entretien à Gérard de Cortanze « Je cherche celui, celle dont le regard me révèlera à moi-même ». C'est pourquoi l'ouvrage Etoile errante met en orbite ces deux protagonistes Esther et Nejma animées par leur diaspora respective qui prend forme en un « je » qui erre dans l'espace. Cette forme de récit personnel écrit à la première personne devient une identité narrative fictive qui libère l'écrivain de ce « pacte autobiographique29 » que définit Lejeune et qui lui permet de créer une identité du personnage errant à travers son écriture.

Après les années 1980, l'auteur semble choisir la voie de l'écriture intime donnant la place à des histoires et des personnages inspirés de sa vie familiale et de ses expériences vécues. Ses souvenirs d'enfance pour écrire Onitsha, Etoile errante et Révolutions, prendront l'ancrage d'une littérature liée aux traits autobiographiques, qui nous révèle une intention très marquée de l'auteur d'explorer l'écriture de soi. Dans Etoile errante, la structure du récit se fait linéaire, ainsi le récit s'ouvre en en 1942 et se close en 1982, mais l'auteur fait des analepses qui nous éclairent les passé des personnages et nous justifient leur psychologie. Le Clézio ralenti le récit entre l'enfance et la jeunesse d'Esther, période qui dure quatre ans (1942-1947) où dans un premier temps, le narrateur est omniscient, nous connaissons tout sur Esther et les siens, récit dominé par la troisième personne. Dans un deuxième temps, le narrateur devient interne, c'est la narratrice qui nous raconte son errance à travers l'Europe. Cette période nous donne toutes les informations de la vie d'Esther et sa famille, la mort de son père, son exil et son retour à Jérusalem. Ainsi, le cadre du roman est fait par la narration de la jeune fille juive et encadrera le récit de la fille palestinienne Nejma. La manière comme l'histoire est racontée est intime, à la manière d'un journal. Les deux récits marquent des ruptures dans la narration qui nous donnent des pistes pour les prendre en tant que cahiers de vie. Selon Thibaut, les journaux intimes d'Esther et Nejma « sont des cahiers noirs, « des cahiers de doléances » qui témoignent à « l'autre » les maux et les abus subis 30». Ainsi, nous

29 Lejeune, Philipe, Le pacte autobiographique, Paris : Seuil, 1975.

30 Thibault, Bruno, J.M.G. Le Clézio Et la Métaphore Exotique, Paris : Rodopi, coll : « Monographique en littérature française contemporaine », 2009, p. 172

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verrons que le journal de Nejma est le plus court des deux, il comporte une soixantaine des pages par rapport à celui d'Esther qui l'encadre. Cependant, le « journal » de la Palestinienne occupe une place centrale dans le roman qui lui donne son importance et établi un équilibre entre les deux.

A partir des années 1950, Le Clézio fera avancer le récit grâce à des ellipses narratives de certaines périodes de la vie des personnages. Du moment où Esther et sa mère arrivent en Israël et elle rencontrera Nejma à Siloé, certains épisodes seront évoqués très rapidement dans une période de trente-deux ans. Ces trois chapitres concerneront l'exil d'Esther au Canada, la naissance de son enfant et la mort de sa mère à Nice. Thibaut a montré que Le Clézio « met l'accent à travers la rencontre d'Esther et Nejma sur la nécessité de dépasser la violence autour du mystère de Dieu et de désamorcer la haîne et le fanatisme31 ». En conséquence, le récit chez Le Clézio débuche sur une conception d'identité relayé à l'intertextuel comme une manière de dialoguer avec l'autre, de s'ouvrir à l'ailleurs dans l'expérience de « la pensée de l'errance ».

Le Mythe de l'origine

L'origine est une notion que chez Le Clézio est une idée qui est en mouvement. La mise en place du dispositif identitaire comme attachement à un lieu et non pas comme appartenance à un lieu joue de manière assez forte dans l'imaginaire de la construction de l'identité qui n'est pas lié à un retour à des racines, ni au nationalisme radical, mais plutôt comme processus de « détachement et dépassement ». Le grand enjeu de ce roman, et d'autres romans de Le Clézio qui interrogent la pensée nomade, est celui de remettre en question les fondements des origines comme le seul ancrage de l'individu ; cette idée largement partagé depuis longtemps d'une appartenance à un territoire est complétement déconstruite dans le roman de l'auteur du Désert, qui voit se dévoiler dans ses personnages la naissance des récit hérités qui vivent et expérimentent les protagonistes et en même temps, de s'en écarter. Ainsi, ce collectif de connaissances et des expériences partagées par une communauté soit la Juive ou la Palestinienne nous amène à réfléchir sur la pertinence de cette mentalité d'une seul origine qui ne tient plus dans notre société actuelle, une société largement métissé culturellement. Cette disjonction qui sépare ces deux peuples est aussi une « divergence » qui nous ramène à

31 Op, Cit., p.173

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repousser une idéologie dominante, une seule et unique pratique de l'universel. La question des origines dans Etoile errante montre l'écart qui existe entre le fantasme culturel fondamental et la réalité, Esther est obligée à comprendre que son identité ne se construit pas dans ce monde rêvé qu'elle a imaginé mais dans ce monde réel qu'elle a traversé, un monde où Nejma a aussi sa place.

À partir de la théorisation de Deleuze et Guattari sur le concept de rhizome Glissant construit sa poétique de la Relation, et ses pensées d'identité-relation, créolisation et pensée de l'errance pour parvenir à une pensée de Tout-Monde. En tant que modalité la pensée de l'errance met en oeuvre la Relation elle-même, par une présence disponible et ouverte, un parcours du monde qui ne répond à aucun itinéraire préconçu, et qui demeure perméable aux imprévus. La notion est, on le comprendra aisément quant à l'évolution de la pensée de l'écrivain, mobilisée très fortement avec le tournant des années quatre-vingt-dix et ses grands repères de Poétique de la Relation et du Traité du Tout-monde. Cette Présence poétique aux choses, donnée comme horizon d'ouverture, pour tout un chacun :

« Par la pensée de l'errance nous refusons les racines uniques et qui tuent autour d'elles : la pensée de l'errance est celle des enracinements solidaires et des racines en rhizome. Contre les maladies de l'identité racine unique, elle est et reste le conducteur infini de l'identité en relation. L'errance est le lieu de la répétition, quand celle-ci aménage les infimes (infinies) variations qui chaque fois distinguent cette même répétition comme un moment de la connaissance. Les poètes et les conteurs se donnent instinctivement à cet art délicat du listage (par variations accumulées), qui nous fait voir que la répétition n'est pas un inutile doublement 32»

La connexion entre Le Clézio et ses contemporains qui ont conceptualisé cette pensée de l'errance et de l'hybridation nous montre la dimension conceptuelle de son écriture et de son imaginaire littéraire. Pour Le Clézio, la mise en relation de toutes ces identités -rhizomes, de tous ces lieux qui se traversent sans s'altérer démontre que le monde se décloisonne sous l'effet de la poétique de la Relation. En conséquence, l'idée de cultures isolées, closes sur elles-mêmes et fixes se révèle sans consistance. Les cultures et les identités ont toujours été en mouvement, elles se transforment sans pour autant disparaitre. Glissant et Le Clézio nous invitent à opposer l'identité- rhizome à l'identité racine, le lieu au territoire. Ainsi, dans le fait

32 Glissant, Edouard, Philosophie de la Relation, Paris : Gallimard, 2009. P. 61

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de créer une Relation avec l'autre nous créons aussi un espace de rencontre, des réseaux qui se forment et s'enrichissent des autres. Un monde où le rhizome et le lieu créent l'identité-relation.

Le Clézio exprime dans l'entretien avec Chando, « la langue française est mon véritable pays33 » et dans son « éloge de la langue française » il exprime : « C'était la langue française. Ma langue. Ma personne, mon nom, en quelque sorte34 ». De cette manière, l'écrivain se fait aussi porteur de l'imaginaire de sa propre langue sans exclure les autres qui font partie du monde. Cette position de Glissant qui rappelle qu' « on ne sauvera pas une langue dans un pays en laissant périr les autres » remet en cause l'importance de la solidarité des toutes les langues comme une manière d'établir un lien avec l'Autre. La question de la langue pour ces deux écrivains souligne la question de la déterritorialisation au sens de Deleuze et Guattari, qui voit dans ce phénomène une manière de décentrer la langue d'un territoire spécifique monolingue pour lui donner un imaginaire. Dans le cas de la langue française, l'imaginaire opère plutôt dans la déconstruction de la langue, dans les passages de l'oralité à l'écriture, du mythe, de certains nombre de structures d'oeuvres, etc.

L'oeuvre de Glissant et de Le Clézio se caractérise aussi par la pensée de la trace. Glissant écrit dans sa Philosophie de la Relation (2009) « la pensée de la trace, au bord des champs désolés du souvenir, laquelle sollicite les mémoires conjointes des composantes du Tout-Monde. La pensée de langues et langages, où se décide le jeu des imaginaires des humanités 35». Le Clézio trouve sa source même dans une période privilégié, celle de son enfance. Grace à cette pensée de la trace l'écrivain relate ses visions en Afrique, en Europe, au Mexique, au Panamá, en Moyen Orient, en Asie, etc. Les imaginaires des langues sont traversées et engendrées par le langage qui tisse des poétiques de chaque culture et nous montre ce qui appartient à tous : les imaginaires. Pour Le Clézio, au-delà de ses souvenirs d'enfance en tant qu'individu ce qui l'intéresse est la mémoire collective qui se réveille dans chaque histoire, dans chaque récit à raconter. C'est le cas avec Etoile errante, histoire issue de

33 Thirtanjhar, Chando, JMG Le Clézio : Ma langue est mon véritable pays, « Le Magazine littéraire » No 404, décembre 2001

34 Aller-voir : http://veille-education.org/2010/05/25/eloge-de-la-langue-francaise-par-jm-le-clezio/

35 Op. Cit., p. 80

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son enfance au milieu de la guerre, de l'exclusion de Juifs et des Palestiniens, du froid et de la faim. Une histoire qui interroge la question des origines, du lieu, de l'exil et de la rencontre de l'Autre en tant que quête de soi. La dette entre mémoire et Histoire comme la conçoit Le Clézio nous conduit à penser dans le même sens que Ricoeur36 qui donne une importance maximale à la lecture comme évènement personnel et comme évènement collectif. La construction d'une oeuvre littéraire comme travail subjectif de mémoire essaie de donner une légitimité aux diverses formes de témoignages pour que les peuples en questions puissent s'en souvenir tout en pardonnant.

Fragmentation et subjectivité

Raconter l'histoire de la Shoah et du conflit israélo-palestinien du point de vue d'une refugiée et d'une exilée n'est pas nouveau, cette focalisation interne fait partie des pratiques d'écritures qui cherchent à revendiquer les communautés exclues. La nouveauté de Le Clézio est de choisir deux personnages qui sont opposés par l'Histoire, rarement évoqués dans la littérature. L'intérêt de ce choix pourrait se mesurer dans l'idée que les faits historiques nous présentent deux communautés en conflit depuis un siècle, mais ne nous montrent un point de rencontre entre les deux. L'écrivain évoque les évènements de la Deuxième Guerre Mondiale en choisissant les enfants. Cette focalisation interne donne au texte un jugement très subjective de la guerre et de ses conséquences : la faim, le froid, la peur. Les enfants ne comprennent pas les formes de discrimination et d'exclusion que la guerre porte en elle-même : En parlant du maquis Esther n'arrivait pas à faire la différence entre le clan de son père, qui aidait à passer les juifs de l'autre côté, et celui de Gasparini qui se referait à la résistance ; elle ne comprenait pas non plus le problème d'être juif mais elle savait qu'elle devait le nier « Mon père, il dit que si les allemands viennent ici, ils tueront tous les Juifs » ( 1994 : 36) dit Gasparini à Esther. D'un autre côté, Tristan avait honte aussi d'Esther sans comprendre pourquoi elle et les siens « devaient faire la queue devant l'hôtel, pour faire enregistrer leur présence et contrôler leurs cartes de rationnement » (1994 : 18). Au fur et à mesure que la narration avance, nous voyons ces enfants se transformer. Ils passent d'être dans un état d'esprit des enfants vivants, joyeux, innocents pour devenir des enfants attristés, lourds, fatigués. Le recours de Le Clézio à la description filmique qui met en scène des plans de grossissement et rapprochement pour donner un regard plus détaillé et plus proche de

36 Gefen, Alexandre, Paul Ricoeur ou les livres intérieurs, « Le Magazine Littéraire » No 532, juin 2013, p.8

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l'évènement rapproche le lecteur du personnage et de son récit. L'écrivain présente la petite histoire dans la Grande Histoire grâce à sa vision fragmenté des faits qui arrivent dans les deux récits. Les scènes sont montrées à travers du récit rétrospectif ou (flashback en cinéma) où il montre l'occupation Italienne ensuite l'occupation Nazi, les actions de la Gestapo, l'exode de Juifs à travers les montagnes, et les images que nous font vivre tout l'exil juif jusqu'à Jérusalem en quatre ans.

Vers la fin du récit d'Esther, quand elle revient à Nice trente-cinq après son exil, elle entend encore tout ce qu'elle a vécu le jour même qu'elle est partie « courez ! Fuyez ! [...] Une rafale de mitraillettes les a fauchés, et ils sont tombés les uns sur les autres, les hommes, les femmes, les vieillards, les jeunes enfants » (1994 :341) pour rappeler la mort de son père et le retour de sa mère à Nice, « la terre où son mari était mort ». Ces retours en arrière des protagonistes nous montrent le témoignage d'une époque d'un point de vue des survivants.

À la fin de l'initiation d'Esther, Le Clézio livre une image symbolique, figurant la découverte du secret de la filiation et le rôle que cette découverte va lui assigner en tant qu'écrivant. La scène est celle de la rencontre des deux filles au mont Siloé, cette rencontre est énigmatique, les descendants de Sarah et d'Agar37 ensemble pour la première fois sans s'entretuer et en s'offrant un livre comme preuve de leur souffrances et fraternité. On apprend au fil de pages que Nejma est comme Esther issue de la diaspora du peuple palestinien. Elles sont de ce fait les représentantes dans le récit des peuples errants et de la mythologie des peuples d'Abraham, deux peuples frères unis par l'écriture « Esther a commencé écrire une lettre. Elle ne savait pas très bien à qui elle était destinée [...] peut être qu'elle l'écrivait pour Nejma, sur le même cahier noir [...] où elles avaient écrit leurs noms » (1994 : 306).

L'initiation au mythe et l'engagement à travers l'écriture de l'écrivain se fait évident dans son roman et dans son oeuvre. Le Clézio choisit de s'engager à travers son scène d'enonciation qui legitimise sa défense des pays démunies et populations en guerre. À ce propos la conceptualisation de Maingueneau sur les trois scènes complémentaires nous éclaire par rapport à ce choix : « la scène englobante, la scène générique et la scénographie38 ». La scène englobante correspond au type de discours, la scène générique est rattachée au genre de discours. La scénographie est en revanche celle qui prime dans le discours littéraire sur les

37 Les mères d'Isaac et Ismaël dans la Bible.

38 Maingueneau, Dominique, Le Discours Littéraire. Paratopie et scène d'enonciation, Paris : Armand colin, 2004, p. 191

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autres scènes d'enonciation, parce que l'on peut énoncer un texte romanesque selon plusieurs modalités comme dans notre cas, « un journal intime ». De cette manière, le lecteur reçoit le texte à travers sa scénographie qui délimite le cadre dans lequel se fait l'enonciation. En présentant son récit sous forme d'un cahier noir entre les deux filles Le Clézio occupe la place de la fille chargée d'une mission messianique, l'écrivain instaure une scénographie épistolaire qui relègue au deuxième plan la scène générique. En présentant ainsi le discours, l'auteur persuade le lecteur car celui-ci reçoit une lettre supposé de l'ordre de la correspondance privée et non pas un simple compte rendu d'une quelconque aventure. Ceci- dit rend le récit et le discours fragmenté et subjectif pour le lecteur qui se sent identifié à l'histoire. Maan Alsahouni souligne dans son analyse sur Onitsha et Révolutions « Le Clézio adopte dans son discours la posture de l'homme qui a été aussi victime de l'esprit de supériorité ethnique et sociale qui caractérise l'Occident moderne. De cette situation initiale découle un parti pris pour l'autre et l'engagement tiers-mondiste39 ». Suivant cette même pensée, nous comprenons que Le Clézio essaye surtout de se débarrasser d'un seul et unique héritage culturel et historique occidental pour entrer dans une « poétique de la relation » dans laquelle l'acte de raconter se positionne sur une place éthique qui vise à préserver la mémoire des vaincus, à tenir une promesse vis- à- vis les ancêtres de l'humanité et l'engament pour une utopie de l'écriture.

Dans cette deuxième partie nous avons exploré quelques modalités d'écriture chez Le Clézio, la construction d'un discours et un récit particulier qui inclut une écriture des scénographies, le mythe de l'origine comme fil conducteur de sa narration, son style subjectif et fragmenté qui donne un point de vue spécifique sur la lecture que nous nous faisons du monde.

39 Alsahoui, Maan, Engagement et identité narrative dans Onitsha et Révolutions, dans « Les Cahier de Le Clézio : Migrations et métissages », Paris : Complicités, 2011, p. 117

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