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Marguerite Duras "Souverainement banale" Pour une poétique de la transfiguration du banal

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par Caroline Besse
Université de Fribourg - Suisse - Licence ès lettres 2006
  

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CONCLUSION

Cette étude a tenté de saisir de quelles façons remarquables l'écriture de Marguerite Duras donne corps et voix à la problématique du banal et du singulier et combien celle-ci imprègne toutes les strates de son oeuvre. Les analyses ont montré que chez cet auteur, l'aura du singulier, l'extraordinaire résident non pas dans les objets et les personnes dont il est question ou dans les actes relatés, d'une absolue banalité, mais dans la manière de les aborder, dans la recherche d'une écriture qui saura rendre compte de leur complexité et de leur non-finitude, tant et si bien que le banal chez cet auteur devient mémorable, se voit littéralement transfiguré.

Le meilleur moyen offert par l'auteur pour interpeller la perception commune qu'on peut avoir de la banalité est justement de proposer des éléments qui se trouvent ne plus avoir la valeur attendue, c'est-à-dire de figurer par l'écriture même un vacillement des notions habituelles. C'est ce à quoi tendent tous les opérateurs de singularisation analysés dans le présent travail, de même que les mouvements oscillatoires entre le général et le particulier - banalisation du singulier et singularisation du banal - jusqu'aux cas d'enchevêtrement très complexe de ces deux notions. C'est notamment par les effets de décatégorisation, de suspension du sens, de multiplicité des points de vue évitant toute réponse définitive, produits par ces opérateurs et ces mouvements, que l'écriture construit les « formes de la singularité du banal » et que Duras parvient à faire entendre « l'étrangeté du quotidien et l'extraordinaire banalité du monde »365(*).

Étrange, extraordinaire effectivement, car ces constants déplacements sont le lieu de révélations de divers ordres - identitaires, métaphysiques, philosophiques. Témoins de l'ambivalence durassienne, les analyses ont notamment montré qu'il y a une disproportion entre les « moyens mis en oeuvre et les effets obtenus », ou entre la banalité du fond et le lyrisme de la forme, qui participe d'une esthétique de l'excès. Cette posture reflète une vision du monde dont la double polarité est fondamentale.366(*) De même, l'individu se définit autant par son appartenance au groupe, à un type, que par une forme de mise en évidence de sa singularité. Cette double polarité se ressent également dans la démarche scripturale, puisque Duras déconstruit, ou plutôt resémantise les stéréotypes communs367(*), opération qui permet de bâtir parallèlement une stéréotypie personnelle qui réfère à son propre langage. C'est cette autostéréotypie qui lui a valu d'être épinglée par les parodies mordantes de Rambaud, sans que celles-ci ne prennent véritablement la mesure de la profondeur de champ de la réflexion durassienne sur la problématique du banal et du singulier, s'arrêtant simplement aux phénomènes de surface (style, thématiques et personnage médiatique). Le pastiche ignore en effet volontairement à quel point la singularité se bâtit, de façon proprement indissociable, au moyen de l'utilisation du banal. Car il s'agit, dans un même geste, de reconnaître le stéréotype et de le faire sien. Chez Duras, le schème collectif, retravaillé et reconfiguré dans le creuset de l'écriture, est source d'effets (suspension du sens, entremêlement inextricable de plusieurs interprétations, d'éléments opposés, etc.) et susceptible d'impact malgré son usure car il est transfiguré en un élément particulier.368(*) Cette transfiguration est si forte qu'il n'est dès lors pas exagéré de parler de préciosité de la banalisation. Cette préciosité aux accents grandiloquents, sans cesse mise en tension avec le discret, tend alors à révéler l'intérêt de l'écrivain pour la multiplicité du réel, envisagé comme quelque chose de non figé, d'irréductible à la catégorie.

Au fil des analyses, il est apparu que les moments intensément chargés en émotion, en passions, en sentiments (tels que l'amour maternel et passionnel ainsi que les tourments qu'ils engendrent, l'érotisme, l'amour, le malheur, la mort) constituent, dans l'univers figuré par les récits durassiens, le terreau le plus fertile à l'émergence du banal et à ses (con)figurations particulières, à tel point que l'on peut parler d'imagerie propre à cette notion.

En dernière instance, la préciosité de la banalisation qui est à l'oeuvre dans ces contextes privilégiés est le reflet d'une conception de l'être, du sujet parlant, à travers précisément la question du banal et du singulier. Conception qui donne la primauté au sujet et à ses perceptions, dans sa tentative de description du réel tel qu'il arrive sur lui plutôt que dans sa capacité à catégoriser définitivement et le plus objectivement qui soit ce réel. Car ce qui ressort clairement de toutes les analyses de la présente étude, même micro-syntaxiques, est que tous les mouvements de singularisation ou de banalisation reflètent une subjectivité (celle du narrateur, du personnage ou les deux à la fois). Le message qui sourd des nombreux passages analysés semble bien être celui-ci, qui réunit encore et toujours banal et singulier : ce qui est commun à tous les hommes est justement la conscience qu'a chacun de son unicité, ou « l'universelle expérience de la subjectivité »369(*). En effet, quand bien même il y a reconnaissance de données universelles expérimentées par tous, celles-ci passent par le filtre d'une conscience unique et de ce fait, de banales, deviennent « souverainement banales », parce que le banal n'existe pas en tant que tel mais n'est qu'une simple appréciation due au déplacement d'objet et d'accent issu d'une subjectivité. C'est ce mystère de la vie, donnée à tous mais propre à chacun, dont Duras exalte la souveraine banalité.

D'où se déduit logiquement la conception suivante du réel, formulée par Guers-Villate : « La seule réalité est finalement subjective et n'existe que dans le regard et l'imagination du sujet. »370(*) C'est dire si l'écriture durassienne réussit l'incroyable enjeu, à partir de l'accent mis sur une subjectivité, de faire entendre une voix qui peut pourtant tout aussi bien ramener chacun à l'humanité dans ce qu'elle a de plus essentiel dans son rapport avec le monde, c'est-à-dire à l'expérience du temps et de la vie ainsi qu'à la prise de conscience de la mort, elle qui ne cesse d'accompagner la vie, donc à tous ces éléments qui caractérisent en somme l'originaire compréhension que tout individu a de son existence.371(*)

En fin de compte, le banal chez Duras est transfiguré en abanal, en ce sens que, pour reprendre les mots de Domecq, le banal objet d'attention n'est plus tout à fait banal, sans être pour autant singulier : « Ce qui paraissait banal devient abanal dès que nous nous décalons par rapport à nos habitudes de perception et de pensée. »372(*) Il ressort de l'oeuvre durassienne que la banalité est envisagée de façon positive, puisque sa mise en interrogation par une surexposition de ce qu'elle est - ou prétend être - permet au sujet de renouveler le regard qu'il porte sur l'infinie complexité du monde et d'y (re)trouver des sources d'étonnement. Le discours sur le banal ou mettant en scène le banal contribue alors ipso facto à mettre en branle son dépassement.

[...] observer le banal c'est déjà l'avoir aboli. De même le discours sur le banal, loin d'en donner une connaissance, traduit finalement le refus de l'éprouver [...]373(*)

On rejoint par là l'idée même de créativité, qui peut être considérée comme un mouvement qui naît de la reconnaissance et du refus de sa propre banalité, attitude paradoxale qui est celle de Duras dans ses écrits et jusque dans le positionnement de sa personne vis-à-vis du domaine littéraire et des médias. Du point de vue artistique et littéraire, Duras obéirait alors à une esthétique post-moderne, puisque se lit dans son oeuvre le souci de préserver la duplicité virtuelle du stéréotype, à la fois événement de parole inédit attaché à un contexte spécifique et réitération d'un signe existant374(*).

Cette démarche est d'une profonde humilité, car elle ne prétend pas imposer une idéologie personnelle pour substituer aux stéréotypes la cohérence d'un nouveau système de pensée mais veut permettre au langage de rendre compte du caractère inépuisable du réel, d'évoquer l'inexprimable, de suggérer ce réel indicible375(*) qui pourrait bien n'être rien d'autre que le Néant. Cette littérature a pour fonction de « problématiser le réel » (et non simplement de le dépeindre) et dire cela, c'est s'inscrire en droite ligne dans l'héritage de Flaubert et de Mallarmé et, au-delà, de Novalis et de tout le Romantisme d'Iéna.376(*)

La poétique de la transfiguration du banal chez Duras semble bien être celle qui révèle les évidences du réel, masquées sous l'apparence du commun et du banal, évidences qui ne sont jamais aussi puissantes que lorsqu'elles sont relatées par le biais de perceptions singulières, derrière lesquelles peut se lire, en dernière instance, la sensibilité de Duras elle-même. Le figement du réel et du sens par la catégorie fait place à la notion de sens comme événement, potentiellement infini, car rattaché à une subjectivité et démultiplié à travers le temps et l'espace. Le quotidien, le banal, ne sont pas tant un motif qu'une manière de saisir la présence. Faire de l'écriture un moyen de ressaisir l'expérience au lieu même où elle s'échappe est l'un des enjeux du travail de Marguerite Duras. « La valeur d'un style est alors dans cette manière qu'a l'écrivain d'inventer des stratégies de détournement, de rendre à nouveau l'expérience possible. »377(*)

Le tour de force de Duras consiste peut-être justement à avoir réussi, par « une écriture qui travaille à démembrer les signes et les syntagmes, à faire sortir la grammaire et le lieu commun de leurs gonds, pour faire advenir le sens comme événement »378(*) propre à une subjectivité, à interroger l'habituel et à montrer que le quotidien est le lieu d'expériences intensément vécues, qui façonnent l'homme dans ce qu'il a de plus essentiel, but qu'a pour sa part clairement avoué Georges Perec dans un petit recueil où il réfléchit à un art du banal :

Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m'ennuient, ils ne m'apprennent rien ; ce qu'ils racontent ne me concerne pas, ne m'interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, l'infra-ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment l'interroger, comment le décrire ?

Interroger l'habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l'interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s'il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s'il n'était porteur d'aucune information. [...]

Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu'elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes. [...]

Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l'origine. Retrouver quelque chose de l'étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d'un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d'autres, et ce sont eux qui nous ont modelés. [...]

Il m'importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicative d'une méthode, tout au plus d'un objet. Il m'importe beaucoup qu'elles semblent triviales et futiles : c'est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d'autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité.379(*)

La richesse des textes étudiés prouve que chez Duras, la poétique de la transfiguration du banal semble, contrairement à Perec, être indicative d'une méthode, à travers laquelle se lit la démarche de l'écrivain, celle d'engager la subjectivité de tout un chacun pour scruter la richesse du monde avec un regard toujours nouveau, et de dépasser sans cesse les acquis des catégories figées, notamment celles du banal et du singulier. Car Duras, pas plus que les personnages ou les narrateurs de ses oeuvres, ne se veut le porte-parole d'une vision unifiée du monde.

* 365 SAMMARCELLI, Françoise, « Avant-Propos », in L'invention de l'ordinaire, op. cit., p. 4-5.

* 366 GUERS-VILLATE, Yvonne, op. cit., 1985, p. 52.

* 367 La question de la déconstruction du cliché pourra être approfondie en lisant : DONEUX-DAUSSAINT, Isabelle, op. cit., 1ère partie, II, chapitre 2, § 632-636.

* 368 AMOSSY, Ruth, op. cit., p. 194.

* 369 GRIMALDI, Nicolas, Traité de la banalité, Paris, PUF, « Perspectives critiques », 2005, p. 266.

* 370 GUERS-VILLATE, Yvonne, op. cit., p. 237.

* 371 Cf. GRIMALDI, Nicolas, op. cit., p. 8.

* 372 DOMECQ, Jean-Philippe, op. cit., p. 139.

* 373 BAZANTAY, Pierre et Yves HÉLIAS, Les cahiers de banalyse, n° 2, mai 1984, p. 7. Cité dans : Prolégomènes à une sociologie de l'ennui, blog Internet. www.cpod.com/monoweb/g-rogoff/ennui-5.html (Consulté le 23 mars 2006)

* 374 Cf. DUFAYS, Jean-Louis, op. cit., p. 287.

* 375 Indicible - et sa notion connexe de silence - qui ont d'ailleurs été tant et tant de fois évoqués à propos de la littérature durassienne, comme le confirme le récent ouvrage de Marie-Chantal KILLEEN : Essai sur l'indicible : Jabès, Blanchot, Duras (Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, « L'Imaginaire du texte », 2004).

* 376 DUFAYS, Jean-Louis, op. cit., p. 309.

* 377 GAUTHIER, Léa, « La mise en scène du banal », art. cité.

* 378 ALFANDARY, Isabelle, art. cité, p. 38.

* 379 PEREC, Georges, L'infra-ordinaire, Paris, Seuil, 1989, p. 10-13.

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