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Les chemins de fer touristiques entre nostalgie et innovation (1957-2007)


par Jean-Jacques MARCHI
Université Bordeaux IV Montesquieu - Master Sciences économiques, option Histoire économique 2007
  

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Conclusion générale - Nostalgie et innovation en synergie

«Regret attendri ou désir vague accompagné de mélancolie »313, la nostalgie est un sentiment qui ne semble pas a priori inciter à l'action : si désir il y a, il reste vague. Pas de quoi générer des évolutions : la nostalgie est regret, regard vers le passé ; l'innovation est pari, nécessairement à risque, sur l'avenir.

Dans sa Theorie der wirtschaftlischen EntwicKlung (Théorie de l'évolution économique), parue en 1 91 2, Joseph Schumpeter nous donne une définition magistrale de l'innovation: « La forme et la manière de l'évolution au sens donné par nous à ce terme sont alors fournies par la définition suivante : exécution de nouvelles combinaisons. Ce concept englobe les cinq cas suivants :

-fabrication d'un bien nouveau [...]

-introduction d'une méthode de production nouvelle [...]

-ouverture d'un débouché nouveau [...]

-conquête d'une nouvelle source de matières premières ou de produits semi- ouvrés [...]

-réalisation d'une nouvelle organisation [...]»314

Si nous nous risquons à transposer cette approche, non plus à l'industrie, mais aux services, plus particulièrement aux chemins de fer touristiques, le résultat nous semble intéressant. En effet :

-l'installation ou la réutilisation, à des fins autres que le transport, de voies ferrées par les exploitants des chemins de fer touristiques constituent selon le cas « la fabrication d'un service nouveau » ou bien « l'introduction d'une méthode de production nouvelle » d'un service ancien, à savoir la prestation de service ferroviaire

-l'appel aux touristes au lieu des voyageurs, pour remplir les « petits trains » traduit « l'ouverture d'un débouché nouveau »

-les locomotives et matériels anciens que l'on va chercher de plus en plus loin ne représentent-ils pas quant à eux « la conquête d'une nouvelle source de matières premières ou de produits semi-ouvrés » nécessaires à la prestation ferroviaire touristique ?

-« la réalisation d'une nouvelle organisation » se concrétise dans le monde des « petits trains » par la prégnance des structures associatives et la fédération des intervenants (FACS puis FACS-UNECTO enfin FACS et UNECTO).

313 Définition du Petit Larousse illustré, édition 1996, p 703.

314 Schumpeter (1999), p 94-95.

Mais, à notre avis, les ressemblances avec l'évolution économique selon Joseph Schumpeter ne s'arrêtent pas là :

-L'innovation s'épanouit en-dehors du circuit économique établi. Nos « petits

trains » apparaissent en-dehors des exploitants attitrés (SNCF), à côté dans le cas de constructions nouvelles, ou bien sur les décombres de l'infrastructure ferroviaire.

-Les «petits trains » éclosent par grappes, comme autant d'innovations. Nous avons parlé de la « première vague », puis de la « seconde vague ».

-La destruction créatrice, ne la retrouvons-nous pas dans la « sélection naturelle » des projets, dans la natalité et la mortalité des exploitations, parfois aussi dans les montages, démontages et remontages de réseaux entiers ?

-La figure de l'entrepreneur nous semble également bien présente. Ecoutons ce que Schumpeter nous dit de l'entrepreneur : « Il y a d'abord en lui le rêve et la volonté de fonder un royaume privé [...] Puis vient la volonté du vainqueur. D'une part vouloir lutter, de l'autre vouloir remporter un succès pour le succès même [...] La joie enfin de créer une forme économique nouvelle [...]l''exploitant pur et

simple' vient avec peine à bout de sa journée de travail, notre entrepreneur, lui, a un excédent de force [...] il apporte des modifications à l'économie, il y fait des tentatives hasardeuses en vue de ces modifications et précisément à raison de ces difficultés. Il se peut là aussi que la joie pour lui naisse de l'oeuvre, de la création nouvelle comme telle [...] Ici non plus on n'acquiert pas des biens pour la raison et selon la loi de la raison »315. « La volonté du vainqueur », « la joie [...] de créer une forme économique nouvelle » nous semblent bien présentes chez nos entrepreneurs des chemins de fer touristiques. On nous rétorquera qu'il n'y a guère chez eux (quoique dans quelques cas on puisse légitimement se poser la question) « le rêve et la volonté de fonder un royaume privé ». Certes, mais « c'est seulement dans la première des trois séries de motifs que la propriété privée est un facteur essentiel de l'activité de l'entrepreneur. Dans les deux autres cas il ne s'agit pas de cela, mais plutôt de la façon, précise et indépendante du jugement d'autrui, qui mesure dans la vie capitaliste la 'victoire' et le 'succès', et de la façon dont l'oeuvre réjouit celui même qui lui donne forme, et dont elle se comporte à l'épreuve »316. Il y aurait donc parmi la troupe des entrepreneurs place réservée pour les associatifs dont l'objectif n'est pas de « fonder un royaume privé », mais qui se plaisent dans la création ou la re-création des « petits trains ».

315 Schumpeter (1999), p 135-136.

316 Idem, p. 136.

Les chemins de fer touristiques ont ainsi révélé un certain nombre de personnalités : des hommes prenant des risques qui n'ont rien à envier à ceux pris par les entrepreneurs317, des hommes bravant l'adversité voire les moqueries, des hommes empreints d'une « vision », des hommes enfin mobiles pour être là où il fallait être. Des hommes dont certains ont gagné par la réussite de leurs chemins de fer touristiques une reconnaissance certaine.

Voilà donc la surprise : la nostalgie que rien ne prédisposait à l'action a donné naissance à un micro-secteur des chemins de fer touristiques marqué du sceau de l'innovation schumpetérienne.

Certes, déjà, grands et petits trains se sont caractérisés par de fortes capacités à innover tout au long de leur histoire. Ils ont su en quelque sorte dépasser par leur dynamisme propre un cadre technique et réglementaire rigide. Et depuis un demi - siècle, le développement des chemins de fer touristiques traduit un phénomène comparable : apparition par vagues, nouvelles organisations, vie quasi biologique, innovations touristiques. C'est que leurs protagonistes, les passionnés de trains, ont su dépasser leur nostalgie des trains d'autrefois pour passer à l'action. Avec de l'ancien, ils ont su faire du nouveau. S'adapter pour créer et développer de vrais produits touristiques.

Toutefois, cette synergie entre nostalgie et innovation n'est pas acquise d'avance. Elle se remet en jeu tous les jours. Les tendances au repli sur soi continuent presque partout à exister et elles peuvent même s'avérer dominantes au sein de certains

« petits trains ». Refuser, consciemment ou inconsciemment, de s'adapter au monde tel qu'il est (et non pas tel que l'on voudrait qu'il soit) condamne au déclin, à l'exploitation confidentielle voire à la disparition. A une époque où le touriste est sans cesse sollicité, où les pouvoirs publics font preuve d'une exigence croissante, les chemins de fer touristiques doivent s'ouvrir : leur intégration dans des réseaux (UNECTO, prescripteurs touristiques, organismes chargés du patrimoine, présence auprès des décideurs) leur fera partager puis adopter les meilleures pratiques. Car la professionnalisation constitue une impérieuse nécessité pour amorcer le cercle vertueux de la croissance. Ce pari n'est pas hors de portée : ailleurs les chemins de fer touristiques prospèrent, avec des effets induits sur les économies locales bien supérieurs à ceux observés chez nous.

C'est que, au carrefour de l'industrie lourde (le chemin de fer), des prestations de services modernes (le tourisme), de la conservation patrimoniale (préservation des

patrimoines anciens) les chemins de fer touristiques sont un phénomène hybride. La rencontre entre amateurs, animés d'une passion toute légitime, prestataires touristiques exigeant professionnalisme, collectivités territoriales responsables du bien collectif, exploitants ferroviaires traditionnels soucieux de préserver l'acquis débouche, comme c'est souvent le cas dans les innovations, sur des conflits. Des blocages demeurent, qu'il faudrait lever.

Car ce tableau d'ensemble finit par nuire à la crédibilité des chemins de fer touristiques. C'est dommage : car ils sont la preuve que nostalgie et innovation peuvent faire bon ménage. Ils proposent une précieuse réconciliation entre notre passé et notre avenir. Ils sont finalement bien plus intéressants qu'il n'y paraît à première vue.

Aussi, formons le voeu que nos « petits trains », ouverts sur le monde, conscients de leurs faiblesses mais aussi de leurs atouts, soient pris au sérieux par l'ensemble de leurs interlocuteurs. Enfin.

Annexes,

Sources,

Tab/eaux, graphiques et cartes,

Tab/e des matières

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