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Les exiles de l'Ocean Indien (Iles Chagos)

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par Aline Mandrilly
Université Bordeaux II - Anthropologie de la sante - Licence anthropologie monde africain 2006
  

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Souvenirs et présent : un douloureux mélange

île nous reste les cartes, les traces

vies voilées par l'histoire violée

île nous reste à crier et écrire

la haine imbécile

et l'histoire qui s'enchaîne

Diego ton nom sur la carte rayé

Diego amour

Diego amer

Diego à mort...

Les jeunes Chagossiens des quartiers pauvres de l'Ile Maurice affrontent plusieurs difficultés, dans leur tentative de (re)construire leur identité : tout d'abord, chez le jeune de la deuxième génération (ceux nés à l'Ile Maurice), se retrouve le lourd héritage familial, le mal être parental du traumatisme de l'exil. Ce pôle traumatisant leur est transmis soit d'une manière ouverte, soit voilée sous la forme d'un silence. « des cris silencieux terrés dans des gorges humaines, des cris qui n'ont pas éclaté parce qu'ils n'ont pas franchi les bouches aux dents serrées... Ils résonnent en lui, les cris silencieux que ces hommes et ces femmes ont étouffés au fond de leur gorge, tellement qu'ils ont coulé de leurs yeux en longues traînées salées », p.137-1384(*)4. Les parents, par peur de blesser les enfants, parfois par honte, ou parce qu'ils sont déprimés, ne transmettent pas leur histoire, ou en tout cas, pas toute leur histoire de leurs origines à leurs enfants, qui risquent de rester ainsi dans le doute quant à leur histoire et origine. Dans « Le Silence des Chagos », Shenaz Patel nous fait ressentir toute cette tragédie d'apatride, dans le personnage de Désiré, surnommé Nordvaer puisqu'il est né sur ce bateau. Il cherche désespérément à connaître la vérité sur ce nom qui lui paraît si étrange, mais sa mère n'arrive pas à lui expliquer son histoire. « Et non, on n'avait plus de maison. Et plus de pays. Plus rien »4(*)5, lui révèle enfin sa mère, p.86. La transmission de cette impasse crée des conditions qui font que ces jeunes n'arrivent pas à accéder à leur nouvelle partie. Ils font l'impasse sur leur nouvelle origine, car l'ancienne n'est pas vraiment donnée. En d'autres mots, ils n'arrivent pas à se sentir Mauriciens, et ne peuvent pas non plus se sentir Chagossiens, puisqu'ils n'ont connu cette terre, que d'après les récits que leur en ont fait leurs parents. Britanniques ? Quelques uns le sont, mais juste par une carte d'identité. N'être citoyen d'aucun pays, ni protégé d'aucun gouvernement, n'avoir aucun droit, peut-être même n'avoir aucune existence « légale », est le quotidien de ces enfants nés à l'Ile Maurice. Désiré essaye tant bien que mal d'obtenir les papiers nécessaires pour travailler, mais il se rend vite compte qu'il lui manque quelque chose d'essentiel pour ouvrir un compte en banque, et toucher ainsi sa paye, une carte d'identité. « Il était ressorti de la banque quelques minutes plus tard, désemparé. Il n'avait pas de carte d'identité... Il ne pouvait pas avoir de carte d'identité nationale. Il n'était pas mauricien », p. 130-1314(*)6.

En ce sombre détroit, les exclus ne perdent pourtant pas espoir. Ce qui frappe le plus, sans doute, dans les propos recueillis, dans les visions qui s'en dégagent, est le souci de dignité qu'affichent les enquêtés. En dépit de l'échec, par delà la honte qui pousse, tout est chez eux tendu vers la préservation de l'estime de soi. Alors se manifeste, cette volonté d'être reconnu, qui engendre des stratégies d'adaptation, des reconfigurations identitaires permettant l'émergence d'un sujet autonome porteur d'énergies et de projets. Et ce sujet imagine des innovations qui pourraient bien le dépasser car il doit « concilier des aspirations individualistes et l'attachement à des normes de solidarité, il doit inventer un système de valeurs capable de résoudre les dissonances qu'il perçoit dans les rapports entre sa réalité vécue, le droit et l'idéologie »4(*)7. Peu de recherches ont montré comment des populations en situation précaires étaient aussi capables de se mobiliser collectivement pour agir, inventer des espaces sociaux où elles se reconnaissent, où un travail de réhabilitation identitaire peut s'engager. C'est à ces dernières représentations de la réalité qu'il est nécessaire de s'intéresser. Il faut y inclure les représentations de soi, dans la mesure où il est question, pour ces personnes, de souffrances et d'une identité mise à l'épreuve dans ses fondements par l'exclusion et la marginalisation.

On peut donc penser, qu'en dépit de tous les malheurs, de toutes les difficultés, des crises périodiques qui secouent ce petit monde, la vie néanmoins mérite réellement d'être vécue. Le sourire est de règle, même au milieu des décombres. Il semble, en effet, que ces Mauriciens, coincés dans des difficultés invraisemblables pour bien des Occidentaux, conservent une énergie vitale sans défaillance. Et pourtant, on sait que le découragement, l'angoisse et la folie (liée en grande partie à l'alcool) ne cessent de déferler sur cette population qui, pourtant, sait si bien composer avec le désespoir. Si les situations de précarité et d'exclusion créent chez les individus de la honte, de la captivité, de l'errance, elles fabriquent aussi du lien et de l'engagement social. On passe de l'individu au groupe, du « je » au « nous » par des dynamiques associatives, voire communautaires4(*)8. Les individus se reconnaissent mutuellement comme actifs, socialement ou culturellement, là où ils sont catégorisés comme « sans ressources ». Ils développement alors des capacités de mobilisation et d'organisation, produisent des biens collectifs que chacun s'approprie en fonction de son histoire. Cette mobilisation collective est flagrante quand on regarde que trois associations de Chagossiens se sont formées dans les mois qui ont suivi leur déportation, deux à l'Ile Maurice et une aux Seychelles. La mobilisation internationale a été un peu plus longue à se mettre en place, mais aujourd'hui, on ne peut qu'être admiratif devant ces modes de résistance de leur identité collective, qui a pu être relayée par la voix internationale. A échelles différentes, leur résistance a réussi à supporter le poids des années, les opinions divergentes, et surtout à dépasser ce frein politique qui leur parvenait de toute part. Cette naissance d'une organisation sociale et politique, aujourd'hui largement soutenue, est peut-être la solution pour aller maintenant de l'avant4(*)9.

Malgré cela, la plupart d'entre eux se souviennent encore d'un débarquement dans le dénuement et la solitude. Alors ils préfèrent évoquer leur vie d'avant, leur vie volée. « J'ai perdu ma terre natale, une existence paisible où la cloche de l'église sonnait tous les jours à onze heures pour signaler l'arrêt du travail. J'étais forgeron le matin et j'allais pêcher l'après-midi. Quant aux autres, ils travaillaient dans l'industrie du coco ou dans l'artisanat. »5(*)0 Et les villageois se réunissaient le samedi soir au « bal bobèche » pour danser le Séga au son de la ravane, boire le rhum, chanter la vie créole. Aujourd'hui, ils ne demandent rien de plus que de retrouver cet âge d'or qui passe par le droit retour. A l'évocation de ses souvenirs, M., qui ne se rappèle plus son âge, esquisse un sourire. Son visage fatigué s'illumine quand elle parle des samedis soir où la population dansait le sega jusqu'à l'aube. « Là-bas, conclut-elle, on avait tout sans rien payer, je mettais le riz sur le feu, j'allais pêcher et je rentrais avec un poisson avant que le riz ne soit cuit ».

Les souvenirs sont toujours là, bien présents derrière les paupières fatiguées, dans chaque fibre de leur peau. Ce ne sont pas des souvenirs, non. Ce sont des êtres, des lieux, des sensations, des sentiments plus vivants que ne saurait jamais l'être leur présent anesthésié, où leur coeur bat sans écho. Les jeunes se sentent trop à l'étroit sous leurs paupières bleutées qu'ils voudraient entrouvrir sur un au-delà qui leur est refusé. M. l'exprime clairement en disant : « Le souvenir, c'est un hameçon qui se fiche sous la peau. Plus tu tires dessus, plus il te cisaille les tissus et s'enfonce profondément. Impossible de le faire sortir sans inciser la chair. Et la cicatrice qui restera sera toujours là pour te rappeler la crudité de cette douleur. Mais tu n'arrêteras pas pour autant d'y revenir. Sans cesse. Car c'est là que pulse toute ta vie. Vois-tu, c'est plus vivant encore que le souvenir. On appelle ça la souvenance »5(*)1.

Étrangers au monde de la géopolitique, les Chagossiens ont bien été les premières victimes des desseins stratégiques des puissances occidentales dans l'océan Indien et, plus généralement, de la rivalité idéologique Est-Ouest dans cette partie du monde. Comment auraient-ils pu imaginer qu'un jour leur modeste et paisible archipel perdu au coeur de l'Océan Indien serait conduit à abriter la plus importante base militaire aéronavale occidentale dans cette partie du monde ? Le sort de ces insulaires a été pendant longtemps tragique. L'hospitalité mauricienne a fait défaut : aucune structure digne de ce nom n'a été mise en place pour les accueillir à Port-Louis. La totale désinvolture des autorités locales peut surprendre. Si les Mauriciens ont obtenu leur indépendance de manière pacifique et démocratique en 1968, c'est en grande partie à la suite du sacrifice imposé aux Chagossiens par les Britanniques avec la complicité des autorités mauriciennes, ces dernières ayant abandonné avec légèreté en 1965 leur souveraineté sur les Chagos. Exilés dans un pays relativement lointain, plutôt pauvre à l'époque et déjà surpeuplé - ceux qu'on a parfois appelés, dans la presse progressiste des Mascareignes, les "Palestiniens de l'océan Indien" - ont été purement et simplement "dispatchés" dans les bas-quartiers de Port-Louis et abandonnés à leur sort le jour même de leur arrivée à Maurice ! Très nombreux sont ceux qui, pendant longtemps, n'ont pas trouvé de travail, ont souffert de malnutrition et de sous-nutrition ou ont sombré dans l'alcoolisme, la délinquance, la prostitution ou la toxicomanie quand ce n'est pas dans le désespoir, la violence, la démence ou le suicide. Presque tous ont connu l'exclusion sociale ou le mépris de la population mauricienne ou ont eu des difficultés considérables à s'insérer dans une société pourtant réputée "arc-en-ciel", multiraciale et multiculturelle. En outre, le passage d'une économie de troc statique à une économie monétarisée et déjà dynamique a certainement pesé très lourd sur la vie quotidienne des Chagossiens à Maurice. Ainsi, les Chagossiens se retrouvent-ils à la case départ après avoir constaté une légère embellie à leur situation. Beaucoup parmi eux sont déjà morts en exil à Maurice ou aux Seychelles et parmi les survivants - nés aux Chagos - combien peuvent raisonnablement espérer revenir et s'installer sur les lieux de leur enfance avant de mourir ? Primo Lévi, dans « Si c'est un homme », explique : « Qu'on imagine maintenant un homme privé non seulement ... de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu'il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n'est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même »5(*)2.

Choisis ou imposés, les déplacements laissent des séquelles. L'absence de repères, les souvenirs des exilés, les pertes de l'environnement culturel, mais aussi l'alcool, le chômage, etc... sont à l'origine de pathologies qu'il faut apprendre à traiter de manière adaptée. Il faut pouvoir être capable d'apporter une réponse experte aux personnes migrantes en souffrance. Lors des enquêtes, il est parfois difficile de continuer un entretien vers l'objectif fixé au départ. La douleur des personnes interrogées est assez déconcertante, si on n'y est pas préparé. On ne peut pas ne pas partager cette douleur qui arrive par à coups, sans prévenir, au détour d'une phrase, d'un souvenir ou d'une image. La distance permet un peu d'estomper cette souffrance. Deux des entretiens ont donc été réalisés par Webcam, en interrogeant des personnes à l'Ile Maurice. Les résultats sur place, en France, on été plus étayés, mais aussi plus difficiles à mener, du fait de cette émotion toujours latente. Tout en essayant de ne pas se prendre pour ce que l'on n'est pas, il est capital d'écouter au maximum le vécu de ces personnes qui sont encore dans la souffrance aujourd'hui, pour être à même d'apporter une aide, ne serait-ce mineure. Pour pouvoir avoir une meilleure approche de la question de la santé, chez les migrants, en général, il apparaît donc nécessaire de faire appel à l'anthropologie, pour que les intervenants chargés des soins ou de l'accueil de ce public particulier apportent des réponses efficaces à leur vécu. A l'heure actuelle, beaucoup de chemin reste à parcourir dans ce domaine, mais ce serait là, peut-être, une occasion d'ouverture pour l'anthropologie...

Conclure... C'est, traditionnellement, établir un bilan, et si possible partir en laissant une porte ouverte, car rien n'est jamais clos. C'est aussi essayer de sortir d'un texte avec plus ou moins d'élégance, plus ou moins de regrets, d'intentions restées en cale. Cela est d'autant plus difficile que le sujet mérite qu'on ne conclue pas, pour toujours se souvenir de cet épisode tragique qui marque à jamais la chair des Chagossiens. On ne doit pas oublier que le sort des Ilois, dont les droits ne sont pas encore reconnus, est encore un nouvel exemple des tragédies vécues par les populations déplacées.

* 44 Patel Shenaz, « Le Silence des Chagos », Editions de l'Olivier/Le Seuil, 2005

* 45 Ibid.

* 46 Patel Shenaz, « Le Silence des Chagos », Editions de l'Olivier/Le Seuil, 2005

* 47 Soussan Judith, Les SDF africains en France, représentations de soi et sentiment d'étrangeté, CEAN Karthala, Paris, 2002.

* 48 Mésini B., Pelen JN., Roulleau-Berger L., Exclusions, inventions et résistance, Anthropos, Paris, 2001.

* 49 Wolff Eliane, Quartiers de vie : approche ethnologique des populations défavorisées de l'île de la Réunion, Meridiens Klincksieck, Paris, 1991

* 50 Extrait d'entretien avec M.

* 51 Extrait d'entretien avec M.

* 52 Piquet Daniel, Mal vu, Mal dit, in Dire l'exclusion, érès, 1999

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