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Les exiles de l'Ocean Indien (Iles Chagos)

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par Aline Mandrilly
Université Bordeaux II - Anthropologie de la sante - Licence anthropologie monde africain 2006
  

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III Déracinement, entre souffrance et résistances :

Déportation et Arrivée : le début du cauchemar

Nous sommes un peuple déraciné,

Nous venons de là-bas, de l'autre côté,

De l'Archipel des Chagos.

Nous sommes un peuple déraciné,

Vivant dans la plus grande pauvreté,

Nous n'avons pas d'identité,

Nous sommes un peuple déraciné.2(*)7

Selon M., avant l'arrivée des Américains, ils menaient une vie sans perturbations : « On pouvait boire et manger ce qu'on voulait. On ne manquait jamais de rien. A part les habits qu'on portait, on n'achetait jamais rien là-bas !»2(*)8. En 1961, une enquête secrète, menée par la Marine Militaire américaine, estime qu'il faut « balayé et nettoyé [Diego Garcia] ». Robin Mademootoo, avocat des Ilois, raconte que cela a commencé par la privation et l'arrêt des envois des aliments de base sur l'île : le lait, l'huile, le sucre, le sel, les médicaments... Puis la rumeur concernant un éventuel bombardement de l'île a commencé à circuler, performant lentement un travail de terreur dans tout l'Archipel. En 1973, Sir Bruce Greatbratch, alors Gouverneur des Seychelles, donne l'ordre de tuer tous les chiens. Environ mille animaux de compagnie seront ainsi gazés en quelques jours. « Les enfants criaient et pleuraient. Ils étaient détruits par les sort réservé à leur chien, et ils pensaient subir la même chose après. Tout le monde pensait que les Anglais étaient sans pitié et qu'ils allaient nous faire la même chose qu'avec les chiens »2(*)9. Lors de l'arrivée du Nordvaer, ils n'ont le droit d'emporter qu'une seule valise par personne. Sur le bateau, pendant la traversée, les conditions sont des plus déplorables : « On était des animaux sur le Nordvaer. On avait qu'un seul matelas, même si y'en a qui avait plusieurs enfants »3(*)0. Dans « Le Silence des Chagos », La mère de Désiré, enceinte de sept mois, n'a légalement pas le droit d'être embarquée sur un bateau. Qu'importe son état ! L'infirmier la déclare apte à embarquer. Le bateau attend la tombée de la nuit, pour que personne ne puisse voir ce qu'ils quittaient vraiment, ni même inscrire dans leurs yeux une dernière image de leur île, de leur vie. Pourquoi ne se sont-ils pas rebellés contre cette déportation ? Peut-être par peur des représailles, par fatalisme, par docilité ? M. m'a dit que « la colère ne ramène pas le ciel bleu »3(*)1. Un premier arrêt est fait aux Seychelles. Quelques personnes sont débarquées et menées dans une prison détruite depuis, où elles seront gardées dans une cellule, avant d'être transportées à l'Ile Maurice. Arrivés à l'Ile Maurice, certains attendent sur le quai que le prochain bateau les ramène chez eux. Mais il n'y aura jamais de bateau de retour. « Votre île a été vendue, vous ne rentrerez jamais chez vous !». « Mon mari, en entendant ça, a eu une crise cardiaque. Ca lui a paralysé le bras et la bouche. Il est mort quelques jours plus tard, à l'hôpital »3(*)2.

Les anciens habitants des Chagos sont alors conduits dans des « Housing Estate », sorte de logement social géré par l'Etat. En arrivant dedans, M. se rappèle que les maisons de Estate Beau Marchand « n'avait ni eau, ni électricité. Tout était envahi par les animaux et il y avait des poubelles partout. Il n'y avait ni porte, ni fenêtre. Il n'y avait pas de sanitaires, juste un trou dans le sol. Quand il pleuvait, y'avait de l'eau partout. C'était l'enfer ». M. se souvient de sa première case de paille, à Cassis : « On n'avait pas un sou pour manger, c'était la misère »3(*)3. La manque de nourriture saine a des conséquences rapides et dramatiques sur l'état de santé de ces nouveaux habitants dans les quartiers pauvres de l'Ile Maurice. Les gens sont obligés de s'entasser dans des cités étouffantes et bruyantes, où la promiscuité ajoute à l'enfer extérieur. Dans « Le Silence des Chagos », Charlesia tente de fuir cette vision cauchemardesque. « la même façon de donner le dos, comme une muraille hérissée de barbelés, à la ville qui grouille derrière elle », p.72. Les conditions de logement restent malheureusement très précaires, même aujourd'hui. Charlesia résume toute sa souffrance, lorsqu'elle parle de sa terre d'avant et de ce pays nouveau, qui n'a rien d'accueillant. Ce contraste montre la douleur de ces exilés, dépossédés de leur vie. « La terre, l'autre terre. La vraie... La terre d'avant. D'avant la peur, l'incompréhension. D'avant la solitude et l'angoisse folle de la mer. D'avant le bateau voleur qui avait fait douleur ce qui aurait dû être grande joie. D'avant cette nouvelle terre aux montagnes hautaines et indifférentes, aux habitants distants et méprisants. D'avant la colère. D'avant la fausse résignation pour empêcher que l'incompréhension et la rage impuissante explosent en folie », p.87-883(*)4. En faisant allusion à la récente visite sur son île, M. explique : «Je me suis rendues dans mon paradis, mais il a bien fallu retourner dans cet enfer, dans ma pauvreté ici.»3(*)5

Prenant ainsi connaissance de ces cas extrêmes de misère et de promiscuité, les dirigeants politiques ne peuvent, encore moins qu'auparavant, ignorer que les Ilois mènent une vie misérable dans l'enfer mauricien et qu'ils conservent dans leur coeur la nostalgie de leur paradis chagossien. L'auteur du Rapport Sylva sur les conditions de vie des Chagossiens à l'Ile Maurice s'évertue à les convaincre que toute compensation ne vaut rien si des efforts réels, devant permettre la réhabilitation et la réinsertion du peuple chagossien dans la vie mauricienne, ne l'accompagnent pas. L'enquête Sylva souligne que le problème du logement est prioritaire. Avant leur déracinement et leur débarquement inhumain dans l'indifférence générale, les Chagossiens étaient très fiers de leur appartenance au peuple mauricien. C'était toujours avec plaisir qu'ils profitaient du moindre déplacement à l'Ile Maurice, du moindre retour dans la « Grande Terre mauricienne », pour se retremper dans la vie locale. Ils en profitaient pour faire leurs emplettes et acquérir ce qu'ils ne pouvaient trouver dans leurs îles. Mais tout est bouleversé depuis leur déracinement. Les vacances touristiques à l'Ile Maurice sont devenues une condamnation à perpétuité, sans espoir aucun de salut ni même de sortie, dans un univers indifférent, inhumain, hostile et infernal. Voilà des Ilois, n'ayant aucune expérience de l'argent, et vivant au jour le jour dans un environnement où ils n'avaient qu'à se baisser, à cueillir les fruits de la terre et de la mer et autres ressources naturelles pour satisfaire leurs besoins essentiels, condamnés désormais à vivre dans un monde où l'on doit acheter, même quand l'argent vient à manquer, tout ce dont on a besoin, même pour survivre. Hervé Sylva signale des cas où des cuisines, des salles de bains, ont été transformées en chambres à coucher. Aux Dockers' Flats, une vingtaine de Chagossiens vivent dans les deux pièces d'un minuscule appartement insalubre. A Cité La Cure, une quinzaine d'entre eux partagent la pièce unique d'une maisonnette. A Pointe-aux-Sables, un groupe de déracinés chagossiens trouvent refuge dans une étable. D'autres dans un parc à cabris. Comment survivre et s'adapter, dans des conditions pareilles ?

* 27 « Stealing a Nation », John Pilger

* 28 Extrait d'entretien avec M.

* 29 Extrait d'entretien avec M.

* 30 Ibid.

* 31 Ibid.

* 32 Ibid.

* 33 Ibid.

* 34 Patel Shenaz, « Le Silence des Chagos », Editions de l'Olivier/Le Seuil, 2005

* 35 Extrait d'entretien avec M.

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