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Immigration volontaire ou forcée des allemands et des alsaciens-lorrains dans les Vosges (1911-1920)

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par Clément Thiriau
Université Nancy II - Master 2 d'histoire contemporaine 2007
  

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II - Une volonté de s'intégrer ?

Un grand nombre d'immigrés alsaciens et allemands s'installent durablement dans les Vosges et s'intègrent dans le pays d'accueil. Dans beaucoup de cas, les Alsaciens ont toujours voulu rester Français ou vivre comme des Français. Les Allemands de sang qui sont venus cherchaient essentiellement à améliorer leur condition matérielle. Même parmi ceux qui restent plus durablement en France, une fréquente instabilité professionnelle et géographique vient contrarier les éventuels projets d'intégration156. Dans les Vosges, les sources n'indiquent pas de communautarisme pour les immigrés allemands et encore moins pour les Alsaciens-Lorrains. Pour les Allemands purs, rien n'indique dans les sources d' « enclaves » nationales, ni active solidarité, conservation de leur langue ou leur dialecte, leurs habitudes culinaires, vestimentaires, festives. Le maintien de cette culture freine l'insertion dans la société française et entretient aussi la méfiance de certains autochtones, inquiets de voir naître des îlots étrangers voyants, jugés parfois trop autonomes. Cette crainte contribue à nourrir la xénophobie.

Au Val d'Ajol, durant l'année 1912, huit individus allemands exerçant une profession, un commerce ou une industrie, obtiennent le certificat d'immatriculation, dont Philippe Schoenle, né à Mulhouse le 2 mars 1881, jardinier (immatriculé n°34), Maria Wioland, née le 28 octobre 1897 à Ocrie (Haute-Alsace), domestique (n°59) ou encore Alphonse Huntz, né le 8 septembre 1887 à Guebvillers, ouvrier de filature (n°70)157. Pendant le seul mois de mars 1912 à Girmont (arrondissement d'Epinal), l'Allemand Jean Freiermuth, né le 28 avril 1862 à Kalhausen, ouvrier agricole, marié, seul établi en France (déclaration n°46, 11 mars 1912), est le seul étranger qui a satisfait à la formalité de la déclaration de résidence, en conformité des décrets des 2 et 27 octobre 1888158. Par ailleurs, en 1912, plusieurs déserteurs de l'armée allemande sont évoqués, comme le dénommé Kuster, tisserand, qui fait une déclaration de résidence à Mirecourt en mars. Il a déserté en 1905 l'armée allemande, a contracté deux engagements dans la Légion étrangère, réformé et renvoyé en Alsace à chaque fois. Il doit se marier avec une jeune fille de Mirecourt. Sa bonne conduite régulière n'inspire aucun soupçon et finalement en juillet il peut rester.

En revanche, un petit article du Mémorial des Vosges du 30 avril 1913, intitulé « Les reptiles », évoque le cas de deux Prussiens à Chambeauvert qui ne cessent de « baver des outrages à l'adresse des Français, de faire étalage de leur mépris pour nos soldats et de vociférer en allemand des chants insultants pour notre pays ». Le seul remède proposé est d' « infliger à ces reptiles teutons une correction bien méritée »159.

156 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « un projet de séjour temporaire », « mobilité professionnelle ».

157 A.D.V., 4 M 421, état nominatif des étrangers qui ont obtenu le certificat d'immatriculation : Val d'Ajol, 1912.

158 Ibid, recensement par arrondissement (Remiremont), étrangers, 1912.

159 A.D.V., 8 M 189, surveillance des étrangers.

Le désir de devenir ou de redevenir Français est bien souvent un signe de volonté d'intégration et d'envie de s'installer de la part des Allemands et des Alsaciens-Lorrains des Vosges. La question de l'acquisition de la nationalité française par voie de naturalisation est cruciale. Le groupe des naturalisés attire l'attention par sa croissance : en 1911, le département des Vosges compte 11 656 étrangers, 7046 naturalisés sur un total de 433 914 habitants160. De 1903 à 1913, sur 40 000 naturalisations en France, plus de 3 400 (8,5 %) concernent des AlsaciensLorrains161. La loi exige dix ans de présence continue en France, mais le plus souvent les intéressés dépassent largement ce délai : la moyenne s'établit à 25 ans de séjour. Pourquoi devenir Français trop jeune quand l'étranger échappe au service militaire, et quel bénéfice immédiat en tire un ouvrier puisque les conditions de travail restent les mêmes162. Dans les Vosges, en 1914, un Alsacien, Marie-Joseph Eugène Joannès, 48 ans, cultivateur à Fraize, fait une demande de naturalisation. Il est inscrit au carnet B, mais jamais aucun soupçon n'a pesé sur lui et il paraît peu intelligent aux autorités locales, il a de plus une femme et trois enfants. Il n'y a donc pas de raison de refuser et un avis favorable est rendu. Mais le préfet le 29 juin est d'avis qu'il y a lieu de rejeter ou tout au moins d'ajourner la demande du postulant163.

Mais, dans le droit français, la naturalisation proprement dite, qui est destinée à ceux qui n'ont jamais eu la nationalité française, n'est pas la seule manière de changer de nationalité. La réintégration dans la nationalité française peut bénéficier à ceux qui prouvent qu'ils l'ont possédée puis perdue (hors mariage). C'est le cas de figure le plus fréquent avec les Alsaciens-Lorrains : au cours de la période 1903-1913, sur un total de 12 469 réintégrés de toutes origines en France, on dénombre 4 147 Alsaciens-Lorrains164. A Epinal, on peut évoquer l'affaire Kolb en 1912-1913. Alphonse Kolb, né dans le Haut-Rhin de parents immigrés dans les territoires annexés, venu se fixer à Epinal en août 1901, a perdu la nationalité française à l'âge de 6 ans par suite de l'application du traité de Francfort (1871) et veut la recouvrer en 1912. Cet Alsacien, ouvrier moniteur à l'usine Berger de constructions métalliques de Thaon, est marié et a plusieurs enfants. Mais il a été sous-officier dans l'armée allemande, est inscrit au carnet B des suspects depuis 1909 pour nombreux agissements louches, il est soupçonné d'espionnage au profit de l'Allemagne. L'avis défavorable du préfet des Vosges en 1913 engendre un rejet de la requête165. A Saint-Dié, les époux Rosenthal-Phulpin, deux enfants, font une demande de réintégration dans la nationalité française en 1913. Rosenthal avait reçu la nationalité allemande et avait voulu la conserver en 1884. Leur attitude très incertaine suscite également un avis défavorable.

160 J. Ponty, op. cit., doc 53, le recensement de 1911, p. 87.

161 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474, naturalisations Alsaciens-Lorrains.

162 J. Ponty, op. cit., p. 87.

163 A.D.V., 8 M 189, surveillance des étrangers, demandes de naturalisations, avril-juin 1914.

164 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

165 Ibid, étrangers : réintégrations dans la nationalité française (Alsaciens-Lorrains).

Le dernier moyen d'acquérir la nationalité française est la « déclaration » qui intéresse ceux nés en France de parents étrangers et nés à l'étranger. A leur majorité, les jeunes Allemands et Alsaciens-Lorrains peuvent ainsi acquérir par un acte volontaire de déclaration la nationalité française. Au total, de 1900 à 1913, plus de 22 000 Alsaciens-Lorrains ont acquis la nationalité française - soit une moyenne annuelle d'environ 1 700.

A la veille de la Grande Guerre, en 1913, le mouvement d'acquisition de la nationalité française se poursuit. Au cours de cette seule année, 379 Alsaciens-Lorrains deviennent français par naturalisation. 960 bénéficient de la réintégration dans la nationalité française et 2 803 obtiennent cette nationalité par déclaration. A ceux-ci s'ajoutent 69 mineurs qui ont été « compris au décret des parents ». Au total, 4 211 Alsaciens-Lorrains sont devenus français en 1913. Les Alsaciens paraissent souvent très intégrés. C'est le cas des familles occupées à demeure à Portieux (verrerie). Ces gens ont quitté le territoire allemand sans espoir de retour, leurs enfants sont en général considérés par les Allemands comme insoumis, leur attitude à Portieux ne laisse rien à désirer et tous, dès qu'ils sont en position de le faire réclament soit la réintégration dans la qualité de Français, soit la naturalisation166.

Enfin, le refus de servir dans l'armée allemande est aussi une attitude constante des jeunes Alsaciens-Lorrains. Au cours de la seule année 1913, 1 023 Alsaciens-Lorrains ont contracté un engagement volontaire dans la Légion étrangère, chiffre qui n'avait jamais été atteint depuis 1871167.

166 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

167 Ibid.

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