WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Immigration volontaire ou forcée des allemands et des alsaciens-lorrains dans les Vosges (1911-1920)

( Télécharger le fichier original )
par Clément Thiriau
Université Nancy II - Master 2 d'histoire contemporaine 2007
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

Chapitre 1 : Les secteurs d'activité des Allemands et Alsaciens.

La situation commerciale et industrielle du département des Vosges est toute particulière, par rapport à l'emploi de la main-d'oeuvre. Avant la campagne de 1870-71, les Vosges étaient une région essentiellement agricole et il n'y existait que de rares usines : les papeteries de Docelles et de Lépanges, dans la vallée de la Vologne ; à Epinal, l'Imagerie Pellerin, les fonderies Méline et Joly, les Grands Moulins, étaient les seules industries et on ne comptait qu'une petite filature de coton, celle de M. Winckler, qui existait dans les bâtiments actuels de l'usine électrique et fut détruite par un incendie60. L'expansion du capitalisme, les décisions politiques, ainsi que les effets bénéfiques de la révolution industrielle, favorisent sitôt après un essor prodigieux de l'industrie dans les Vosges. A partir de 1872, de vastes espaces industriels s'établissent à proximité des lignes de chemin de fer, des rivières, puis du canal de l'Est61.

En premier lieu, l'industrie cotonnière vosgienne connaît un développement sans précédent62. Comme on l'a vu, après le Traité de Francfort et l'annexion de l'Alsace, les fortes industries cotonnières des environs de Mulhouse et de Colmar, émigrent et viennent s'installer dans les Vosges63. En quelques années, les vallées de la Moselle, de la Vologne, de la Moselotte et du Correy, se peuplent de filatures et tissages de coton, qui progressent rapidement. Ces usines fonctionnent tout de suite avec les spécialistes et ouvriers déjà occupés en Alsace, et qui, pour la plupart, ont opté pour la France en quittant leur région d'origine. Les liens avec l'Alsace restent longtemps étroits. Les usines vosgiennes continuent ainsi d'y recruter des ouvriers et des techniciens et d'y acheter des machines. Mais, sur le plan commercial, il est vite nécessaire de s'émanciper, car les droits de douane entre la France et l'Allemagne ne cessent de s'élever64.

Véritable mono-industrie de la montagne, le textile se situe, dans les dernières décennies du XIXe siècle, au premier rang et stimule les autres branches d'activité dans lesquelles s'implante un certain nombre d'Allemands et d'Alsaciens65. Les fonderies et les constructions mécaniques peuvent alors diversifier leur production en fournissant les pièces des métiers à tisser et autres machines, chaudières et turbines. Des bénéfices considérables sont réalisés dans la métallurgie et la brasserie où se construisent de grosses fortunes. En revanche les industries traditionnelles (verreries, papeteries, tuileries, féculeries) connaissent des difficultés ou se trouvent en déclin. Alors que la machine à vapeur représentait la principale source d'énergie, l'énergie électrique se développe après 1900.

60 A.D.V., 4 M 403, 01/07/1912.

61 J.-P. Claudel, op. cit., p. 83.

62 F. Roth, op. cit., chapitre «le roi coton», pp. 211-230.

63 ADV, 8 M 189, op. cit.

64 Ibid.

65 J.-P. Claudel, op. cit., p. 83.

Sans surprise, les rapports des sous-préfets vosgiens de janvier 1913 sur la situation des étrangers employés dans les grandes entreprises industrielles, commerciales et agricoles de leur arrondissement font apparaître un fort contingent allemand, souvent le plus important. L'élément allemand « de souche » est toutefois très rare dans les usines vosgiennes. Une seule industrie fait exception, la manufacture de draps Pierson et Cie à la Gosse de Golbey, avec deux sousdirecteurs, inscrits au carnet B66.

Depuis la signature du traité de Francfort, Epinal est devenue un puissant centre commercial et industriel67. L'agglomération comporte de nombreuses usines dans lesquelles l'élément alsacien est représenté, notamment dans le textile. Pour la totalité des établissements, on compte environ 600 Allemands de nationalité, en grande majorité Alsaciens, puisqu'on ne relève qu'une trentaine d'Allemands de sang - Saxons, Wurtembergeois ou Badois - sur un effectif de 800 étrangers. Mais aucune entreprise industrielle, commerciale ou agricole de l'agglomération n'appartient en 1912 à des étrangers ni à des sociétés étrangères, sauf la succursale de la Banque de Mulhouse à Epinal68. Peu d'Allemands d'origine alsacienne y occupent même un poste de direction, trois exactement, dans trois usines de coton : Alphonse Kolb, sous-directeur chez David et Maigret, au champ du Pin, inscrit au carnet B ; M. Biehler, directeur de tissage dans la société anonyme des Tissus de Golbey, Ancienne Maison Geistold et Kiener ; et M. Benner, sous-directeur de tissage chez Kahn-Lang et Cie, aux Grands Sables69.

Par ailleurs, l'arrondissement de Saint-Dié compte en 1912, 772 étrangers sur un total de

8 350 ouvriers (9,25 %) dans ses entreprises, dont 459 Allemands, première nationalité devant les Italiens et les Suisses. Les Alsaciens devenus Allemands sont embauchés par relations. Dans les restaurants de la ville, les sommeliers et quelques garçons de salle sont d'origine allemande. L'exemple le plus significatif est le canton de Raon-l'Étape avec un effectif de 84 Allemands sur 137 ouvriers. En ce qui concerne l'arrondissement de Remiremont le total des ouvriers étrangers est de 504 sur 8810 (5,72 %) dont 188 Allemands, 166 Italiens, 138 Belges. Dans les établissements industriels, on recense 192 Allemands et Alsaciens sur 9 243 ouvriers, soit

2,07 % (contre plus de 250 Italiens). Dans les arrondissements de Mirecourt et Neufchâteau enfin, on trouve un nombre d'ouvriers allemands ou italiens très faible, notamment dans les hôtels de Contrexéville, Vittel ou Martigny-les-Bains70.

66 ADV, 8 M 189, correspondance préfet des Vosges - président du Conseil, Ministère de l'Intérieur, sûreté

générale: Récapitulatif des renseignements demandés par la circulaire confidentielle n° 165 du 14/12/1912 pour le département : 3 catégories : Entreprises appartenant à des étrangers / entreprises où personnel dirigeant étranger / entreprises avec ouvriers étrangers), 20/2/1913. Pour le carnet B, voir l'introduction p. 12.

67 J.-P. Claudel, op. cit, p. 83.

68 ADV, 8 M 189, op. cit., 20/2/1913.

69 Ibid.

70 Ibid.

I - Textile et Habillement.

Le quart de siècle qui précède la Grande guerre se caractérise par une extension généralisée de l'industrie cotonnière et par l'apparition ou le développement d'autres activités textiles dans le département des Vosges. Le député de Remiremont Jules Méline, fondateur du « Syndicat général de l'industrie cotonnière française », en apparaît comme le principal artisan71. En l'espace d'une génération, les ateliers ruraux qui traitaient la laine indigène, le chanvre et le lin, disparaissent à jamais. A Gérardmer quatre maisons continuent la tradition des toiles de fil ; toutes les autres affaires travaillaient le coton72. Cette croissance, qui se fait sous protection, modifie l'environnement et engendre de nouvelles formes de vie. Depuis les années 1870, l'émigration alsacienne du textile a continué jusque dans les années 1910 : accompagnés de matériel, les ouvriers viennent nombreux d'Alsace pour remplacer dans les usines leurs compatriotes disparus ou incapables de continuer le travail. Il n'y a point d'agences, ni en Alsace, ni en France, pour ces embauchages : les ouvriers se remplacent par relations. Certes les ouvriers qui, de la sorte, viennent s'occuper dans les usines de la région, sont de nationalité allemande, au sens légal du mot, mais il y a lieu de considérer selon les autorités qu'ils sont Alsaciens annexés, fils ou descendants de Français73.

Malgré de nouveaux problèmes en 1908, 1910 et 1911, provoqués essentiellement par les mauvaises récoltes de la matière première et les tensions politiques entre la France et l'Allemagne, les manufacturiers parviennent à stabiliser la situation74. Des mesures adaptées permettent même un redressement significatif, si bien qu'en 1913 l'industrie textile vosgienne est dans une position satisfaisante. Beaucoup de filatures et de tissages sont de petites unités familiales ne dépassant guère la centaine d'ouvriers. Quelques sociétés sont plus importantes et gèrent parfois plusieurs sites : Géliot à Fraize-Plainfaing, Jules Marchal à Saint-Dié, les Héritiers de Georges Perrin à Cornimont, les usines Laederich à Rupt-sur-Moselle. A la veille de la déclaration de guerre en 1914, les Vosges comportent plus de 200 usines textiles75. Le total des broches de filatures est d'environ 1 700 000 et celui des métiers à tisser de 44 000. Dans les tissages, les métiers automatiques à changement de canettes ou de navettes ont commencé à se répandre, ce qui permet de donner aux tisserands un plus grand nombre de machines à surveiller. L'industrie de la broderie se trouve également très prospère : le département des Vosges est alors le premier producteur de France76. Le coton à broder provient en grande partie des établissements d'Epinal.

71 J.-P. Claudel, op. cit., p. 90. J. Méline fut ministre de l'agriculture puis président du Conseil.

72 F. Roth, op. cit, pp. 211-230.

73 A.D.V., 8 M 189, op. cit, situation professionnelle.

74 J.-P. Claudel, op. cit., p. 90.

75 G. Poull, op. cit, in Le Pays de Remiremont, 1979, pp. 27-49.

76 J.-P. Claudel, op. cit., p. 90.

Avant la guerre, les entreprises textiles vosgiennes les plus nombreuses et les florissantes sont donc celles de la vallée de Moselle. Dès 1872, Epinal est devenue le centre de l'industrie cotonnière de toute la région. Devenu en 1890 le siège du syndicat cotonnier de l'Est, elle se substitue à Mulhouse, avec son école de filature et de tissage. Le contrat signé entre les deux organismes prend fin le 31 décembre 1910 ; pendant deux ans, l'école poursuit son enseignement avec un statut provisoire. La construction de nouveaux bâtiments débute en 1912 pour s'achever durant l'été 1913 : les cours y commenceront le premier octobre suivant77. En 1912, l'élément alsacien est fortement représenté dans 16 établissements spinaliens, notamment chez Vogelweith à la Gosse, Kahn et Lang, Boeringer et Guth, Juillard-Hartmann, Kullmann et Cie, Laederich.

Dans le canton d'Epinal plusieurs établissements emploient en 1912 de la main-d'oeuvre allemande et alsacienne. A Darnieulles le tissage de coton Perrin et fils fait ainsi travailler 22 Allemands sur un ensemble de 250 ouvriers et le ratio est de huit sur 40 ouvriers à la fabrique de draps Althoffer et Cie d'Archettes78. C'est dans le canton de Châtel que le phénomène est le plus marqué. A Châtel même le tissage de coton Calame Bégnin emploie 150 ouvriers dont 30 Allemands. Vingt et un Allemands travaillent à la filature Kahn Lang et Cie d'Igney sur un total de 240 ouvriers. Enfin à Thaon, l'ensemble formé par les Blanchisserie et teinturerie Lederlin et Cie, qui avec 2 000 salariés vient en tête de toutes les entreprises du département79, la filature Cuny Mollard et Cie et la filature et tissage Germain Willig et Cie (née en 1883), emploie 3500 ouvriers dont 170 Allemands.

A Mirecourt, la Cotonnière occupe des éléments de nationalité allemande, qui plus est à des fonctions clé. En effet, le chef de service est allemand, le dénommé Louis-Auguste Muller, jusqu'à ce que, inscrit au carnet B, il soit remercié le 31 décembre 1912 ; il demande alors la réintégration comme Alsacien-Lorrain. De plus l'établissement compte un contremaître allemand, le chef de filature Prang. Cette société n'a pas d'agences pour le recrutement des ouvriers étrangers, ils viennent presque tous des usines similaires de la région80.

Par ailleurs, l'arrondissement de Remiremont a connu le phénomène de manière très importante. Dans la vallée de la Moselle d'abord, plusieurs établissements appartiennent à des sujets étrangers alsaciens devenus ou non Allemands. Ainsi le tissage du Thillot appartient à l'entreprise Gros-Stamm Petit & Cie, industriels à Wesserling (Alsace) et il emploie 300 ouvriers environ dont une quinzaine d'Alsaciens embauchés volontairement. Ils font quelques affaires commerciales avec l'Allemagne mais ne représentent selon les autorités aucun danger pour la

77 J.-P. Claudel, op. cit., « Collèges et écoles industrielles, l'école de la république », pp. 264-280.

78 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

79 F. Roth, op. cit., chapitre 12, pp. 211-230.

80 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

défense nationale. Les propriétaires du tissage Kiener au Ménil-Thillot, Jean Kiener fils & Cie, habitent Grensbach en Alsace, et possèdent dans ce pays plusieurs établissements similaires. Ils sont devenus Allemands et font quelques affaires en Allemagne, mais paraissent eux aussi présenter toutes les garanties voulues au point de vue de la sécurité nationale81.

En outre, les entreprises françaises employant des Allemands dans l'arrondissement de Remiremont sont très nombreuses. A Remiremont même plusieurs établissements sont concernés, notamment la filature Schwartz, Antuszewicz et Cie, filature de la Madeleine construite à partir de 1871 par les frères Antuszewicz, Polonais réfugié en Alsace après 1830, avec 12 Allemands sur 350 ouvriers environ. Dans le canton, Saint-Etienne n'échappe pas au fait : les filatures et tissages de la Société H. Géliot et Cie, appartenant à Géliot, puis à Lederlin, comptent 500 ouvriers dont 17 Alsaciens de nationalité allemande. Dans la vallée de la Moselotte, les filatures et tissages des Héritiers Perrin à Cornimont, qui ont longtemps fonctionné en Alsace, comptent 29 ouvriers alsaciens sur 1200 et les Filatures et tissages Chagué et Cie 10 sur 400. Plus particulièrement encore, la vallée de la Moselle a accueilli de nombreuses usines textiles et des Alsaciens en masse. Ainsi, les Tissages Kientzy de Bussang emploient 55 ouvriers dont 3 Alsaciens et le directeur est d'origine alsacienne. A Ferdrupt, le gérant du Tissage France et Cie (75 ouvriers environ), acheté par C. Kohler du Ménil-Thillot en 1874, est Alsacien mais a épousé une Française. A Rupt sur Moselle la Filature et Tissage de la Société cotonnière (établissements Laederich et Géliot) compte environ 350 ouvriers dont 12 Allemands. Enfin au Thillot, le Tissage de la SA des tissus de laine des Vosges comporte 500 ouvriers environ dont 12 Alsaciens82.

Enfin, les entreprises textiles vosgiennes des vallées de la Combeauté, de la Vologne, de la Meurthe et de leurs affluents embauchent quelques Allemands et Alsaciens. A Saint-Dié même, les filatures Marchal et Cie - Jules Marchal, né à Rothau, a conservé des liens avec l'Alsace - emploient 30 étrangers sur 400 ; la Filature Kempf, filature de la Vaxenaire fondée par Eugène Kempf après 1903, originaire de Mulhouse, 18 sur 150. Les usines du canton de Fraize emploient quant à elles 128 étrangers, dont 82 Allemands. A Fraize, au sein des établissement N. Géliot & Fils, 45 Allemands sont occupés dans des filatures qui ne relèvent d'aucun établissement situé à l'étranger et un directeur et un sous-directeur sont Allemands, les dénommés Schremer, né en 1868 à Saint-Amarin, et Saller, né en 1881 à Kaysersberg. Enfin à Plainfaing, chez Géliot également, travaillent 21 Allemands83.

81 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

82 Ibid.

83 Ibid.

précédent sommaire suivant






La Quadrature du Net