WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

L'identité cosmopolitique. Etude de cas: citoyens du monde

( Télécharger le fichier original )
par Sebastian Peàa Marin
Université de Poitiers - Master I Conception de projets en coopération pour le développement 2010
  

précédent sommaire suivant

Introduction

« Le patriotisme est limité, petit, mais il est pratique, utile, il rend heureux et il apaise ; le cosmopolitisme est superbe, grand, mais presque trop grand pour un homme, l'idée est belle mais ce qu'elle entraîne, dans la vie d'un homme, c'est le déchirement intérieur »2. Voilà l'affirmation d'un certain Heinrich Laube au milieu du XIX siècle. Vrai ou faux ? Peu importe, M Laube était dramaturge et metteur en scène, et peut-être at-il dramatisé un peu. Cependant ce qui nous intéresse dans cette phrase, c'est ce qu'elle représente : écrite au milieu du processus de constitution des Etats-nations en Europe au XIXème siècle, la pesanteur symbolique de cette affirmation parait intacte aujourd'hui. A un siècle et demi de sa formulation on dirait même qu'elle a gagné de la pertinence replacée dans un contexte social mondial nouveau : la mondialisation.

Mais qu'est exactement la mondialisation ? On entend souvent des phrases du type « avec la globalisation et les technologies de communication, l'humanité toute entière peut suivre un événement médiatique en temps réel2 » ou « au jour d'aujourd'hui, nous pouvons déguster de la cuisine indienne dans les quatre coins de la planète3 » ou mieux encore « grâce au développement du transport aérien, on peut déjeuner à Paris et diner à New York 4». Nous pouvons soulever le caractère charmant de ces affirmations, cependant, il ne parait pas difficile de supposer qu'un paysan chinois du fin fond de la région de Xinjiang, près de la frontière du Kirghizstan n'est pas d'accord, de même pour le comorien sans électricité car, après tout, un quart de la population mondiale n'a tout simplement pas accès à l'électricité5.

Quoiqu'il en soit, et en dehors de ces formulations animées par une sorte d'empirisme frimeur, au cours des 50 dernières années, nous avons effectivement été témoins d'une explosion des échanges transnationaux. En effet, le nombre de mouvements transfrontaliers s'accroît en même temps que les formes et les logiques des déplacements se diversifient : travail, échanges, études, stages, voyages de longue durée, quêtes personnelles, migrations économiques, politiques ou climatiques. Toutefois, ce

2 Ulrich Beck, Qu'est ce que le cosmopolitisme ?, Paris Ed Flammarion, 2006

3 Idem

4 Magasin Edgar. N°17

5 Rapport 2009 Programme de Nation-unies pour le développement. Source www.un.org, mai 2010.

n'est pas tellement les déplacements humains qui ont forgé notre perception de la mondialisation, c'est avant tout la naissance du « bricolage transnational de produits de consommation6 », ainsi que l'idée de marché et la culture de masse à l'échelle mondiale qui nous interpelle le plus dans nos vies quotidiennes. Aujourd'hui il n'y a plus aucun produit industriel « pur souche » et c'est ainsi depuis un bon moment, « le modèle d'un vêtement dessiné à New York peut être transmis électroniquement à une usine de Taiwan, et les premiers lots du produit fini être reçus à San Francisco dans la même semaine » (Castelles, 19807).

Mais entre la somptueuse trajectoire internationale d'une chaussure assemblée au Bangladesh, entre nos cadeaux chinois pour noël et la triste histoire de la banquise du Groenland, il y a toute même des êtres humains en mouvement avec un rôle actif dans la mondialisation. Sous l'ombre de chaque container de marchandise il y a un émigrant, ou plutôt des émigrants : des professionnels et des moins professionnels, des travailleurs et des moins travailleurs, des humanitaires et des chefs d'entreprises, des intellectuels et des moins chanceux, des malfaiteurs et des scientifiques, des étudiants, des aventuriers, des touristes ou des amoureux qui, tous, rêvent d'une vie meilleure, chacun à leur façon. Et à moins de croire à l'avènement d'un suicide collectif de satellites ou d'un « black out » systémique à l'échelle planétaire, il n'y a aucune raison de penser que les mouvements migratoires vont s'arrêter. Leur augmentation, qualitativement et quantitativement parlant, interpelle de plus en plus notre rapport au monde ainsi que notre capacité à vivre ensemble et elle met entre parenthèses l'une des nos références les plus chères : l'Etat-nation ; et étant donné que l'humanité est organisée en nations, la question parait longue.

Il existe d'innombrables façons d'interroger la place de l'être humain dans la mondialisation et dans les logiques migratoires. Monique Chemillier Gendreau8 établit une approche juridique pour mettre en question les politiques d'immigration et la condition actuelle du droit à circuler. Elle appuie sa réflexion sur la Déclaration universelle de Droits de l'Homme, et de l'article 13 par exemple stipulant que « Toute

6 Ulrich Beck, Qu'est ce que le cosmopolitisme. Ed Aubier, 2006

7 Source www.persees.fr. Alejandro Portes, « La mondialisation par le bas. L'émergence des communautés transnationales », In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 129, septiembre1999. Délits d'immigration. pp. 15-25.

8 Monique Chemillier Gendreau, professeure émérite de droit public et de sciences politiques à l'université Denis-Diderot-Paris-VII

personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays 9».

Catherine Whitol de Wenden10 s'interroge sur le droit à la mobilité en fonction des données empiriques du phénomène migratoire, elle met en lumière les aspects paradoxaux de la mondialisation en dénonçant le manque de perspectives des politiques migratoires. Elle examine le problème de l'ouverture des frontières sous l'angle de la discordance entre la réalité du monde contemporain : la libre circulation des capitaux, des biens, des informations, des idées d'une part, et la fermeture des frontières d'autre part, qui bloque la libre circulation des humains.

Dans ce travail de recherche, et avec ma modeste expérience de chercheur, je veux interroger à mon tour, la valeur et le rôle de l' « expérience multiculturelle » dans les bouleversements de l'appartenance (nationale) et de l'identité. En effet, l'expérience multiculturelle peut avoir d'innombrables effets sur une personne : cela peut aller d'avoir la « tourista » jusqu'à la remise en question de la plus chère des certitudes, ou à l'effondrement soudain de la plus grande des convictions. Elle peut donner vie au plus noble des sentiments ou tuer le plus grand des espoirs. Une expérience multiculturelle peut renforcer le plus idiot des préjugés ou donner un tournant profond dans la conception de la vie et de la mort. Chaque personne vit la confrontation à la différence d'une façon particulière et cela peut déclencher une réaction conséquente.

Dans ce travail, j'interroge principalement la transformation du sentiment d'appartenance nationale, et la réorganisation de l'identité comme conséquence d'un acte migratoire entendu comme une « expérience multiculturelle ». Je parle plus précisément des répercussions de l'expérience multiculturelle dans la remise en question du caractère normatif de l'appartenance à une nation et la réorganisation de l'identité que cela implique. Le sentiment d'appartenance nationale est au centre de ma recherche et constitue l'origine de mon questionnement.

9 Source site web des Nations Unis www.un.org, Mai 2010.

10 Catherine Whitol de Wenden, Faut-il ouvrir les frontières ?, Paris Presses de Sciences Po, 1999. Coll. "La bibliothèque du citoyen".

Ma problématique est donc la suivante : Nous sommes tous nés quelque part et de quelqu'un. L'Etat-nation cherche à s'approprier ces deux faits en leur donnant une valeur et un sens propre, ce qui se traduit par l'appartenance nationale. L'appartenance nationale est un type de filiation identitaire fondée sur des faits objectifs et non objectifs réinterprétés afin de leur donner une cohérence au sein d'un système de représentation collective qui lui est propre et unique. Notre système cognitif est profondément influencé par ces formes de représentation de l'identité et cela conditionne nos rapports envers les autres univers nationaux.

Dans la première partie de ce mémoire, je cherche à éclaircir la place de l'étatnation dans la construction identitaire, Quel est le rôle de l'état-nation dans la construction de l'appartenance ? Comment l'appartenance nationale et l'arsenal symbolique de l'étatnation s'insèrent-t-ils dans nos systèmes de représentation ? Quelles sont les formes de réinterprétation politique de l'appartenance nationale et comment s'insèrent-elles dans le contexte de la mondialisation ?

Ensuite, et après avoir abordé les enjeux de l'identité dans le contexte de la mondialisation, je vais analyser l' « expérience multiculturelle » comme vecteur de l'évolution de l'identité, en me basant sur un travail de terrain et sur l'analyse sémiotique des documents. Quels peuvent être les répercussions de l'expérience multiculturelle dans le sentiment d'appartenance nationale ? Si l'expérience multiculturelle produit un effacement progressif de l'appartenance nationale et un bouleversement des repères identitaires chez certaines personnes, quelle sont les aboutissements de cette réorganisation identitaire ?

Cela nous amène au questionnement principal sur lequel je vais avancer des hypothèses : L'expérience multiculturelle peut-elle dessiner une identité qui s'affranchit progressivement des catégories rationnelles du national ? L' « Identité cosmopolitique11 » (Voir chapitre 2) est-elle le résultat de ce processus ? Quel est le rôle du rapport aux

11 J'appelle «Identité cosmopolitique» la réorganisation de l'identité suite à un acte migratoire entendu comme expérience multiculturelle. Ce concept est une transposition et une reconfiguration conceptuelle que j'ai construit à partir de la critique épistémologique de la sociologie et des sciences sociales développée par Ulrich Beck dans l'ouvrage « Qu'est-ce que le cosmopolitisme ? ». L'Identité cosmopolitique exprime la possibilité d'être natif d'un lieu et de toucher à l'universalité, sans renier sa particularité. Il s'agit d'un mélange de plusieurs identités et d'un sentiment d'appartenance au-delà des nations.

origines et du rapport à la société d'accueil dans la construction de l'Identité cosmopolitique ? L'Identité cosmopolitique se profile-t-elle uniquement suite à une expérience multiculturelle importante ?

Et enfin, cet effacement progressif du sentiment d'appartenance national laisse-t-il la place à un sentiment d'appartenance plus large, voire mondial ?

Les hypothèses avec lesquelles je vais tenter de répondre à ces questionnements sont les suivantes :

1. L'« expérience multiculturelle » produit chez certains individus, une « reconfiguration identitaire » qui s'inscrit dans un processus de détachement et de transformation du sentiment d'appartenance nationale12. L'Identité cosmopolitique est le résultat de ce processus, elle se traduit par une contestation et un affranchissement progressif des catégories rationnelles du national dans l'expérience du quotidien.

Sous hypothèses :

a) Ce processus se divise en deux phases : la première se définit en fonction du rapport que l'individu entretient avec son pays d'origine et la deuxième est déterminée par la relation que l'individu entretient avec les cultures d'accueil.

2. La constitution de l'Identité cosmopolitique est impossible en absence de l'expérience multiculturelle.

3. L'Identité postnationale correspond au stade qui précède l'Identité cosmopolitique

4. L'Identité cosmopolitique ainsi que l'Identité post-nationale se traduisent par un sentiment d'appartenance à une communauté globale.

12 Notion d' «Appartenance nationale» selon Gérard Noiriel Gérard, A quoi sert l'identité nationale, Paris 2007, Ed. Agone

Essayer de confirmer correctement ces hypothèses soulève d'importants problèmes épistémologiques. Premièrement, quel est l'angle le plus adéquat pour aborder l'état-nation et le sujet de l'appartenance nationale compte tenu des différences profondes entre les état-nations eux-mêmes? Combien de façon de comprendre l'appartenance nationale y a-t-il ? Quelles sont les adjonctions qui sont susceptibles de la faire évoluer en fonction des cas ? Nous pouvons en effet distinguer des différences colossales dans la conception de la nation entre un état-nation par excellence tel que le Japon et par exemple la Serbie ; les enjeux ne sont pas du tout les mêmes. Comment peut-on traiter par exemple, le sentiment d'appartenance nationale de France ou d'Israël sur le même plan ? Et puis il y a des Etats plurinationaux tels que le Liban ou l'Inde, des états organisés sous forme de confédération tels que la Suisse. Et qu'en est-il du sentiment d'appartenance chez les ressortissants de Hong-Kong, Singapour ou Macao ? Comment peut-on aborder l'identité nationale dans cet aussi large éventail culturel ?

Deuxièmement, chaque état-nation est inséré dans la mondialisation et dans le concert international des nations de façon différente. Il y a aussi de profondes inégalités en matière de développement. De toute évidence, approfondir l'analyse en prenant indépendamment l'identité de tous les états-nations du monde est un travail aussi impossible qu'inutile, et en même temps, choisir un état parmi tous les autres états risquerait d'être motivé par une démarche arbitraire.

Afin d'éviter les incohérences épistémologiques, dans la première partie de ce travail, je vais donc aborder les aspects qui sont communs aux processus de constitution des états-nations dans l'édification de l'appartenance nationale, c'est-à-dire, le secret de sa réussite : sa capacité à relier et à fédérer des forces.

Ensuite je vais expliquer les différentes façons de comprendre la mondialisation ainsi que les typologies de l'appartenance identitaire et politique qui en découlent.

Et enfin, le terrain sur lequel je vais appuyer le travail déductif est l'association Citoyens du monde. Il s'agit d'un collectif qui existe depuis 1948 et qui possède un parcours remarquable dans le domaine de la militance et de la contestation de la logique

des états-nations. Or, j'estime que le mouvement mondialiste est un terrain particulièrement fécond et pertinent pour appuyer ma recherche. La vaste expérience des Citoyens du monde en ce qui concerne la contestation de la notion de nationalité, non seulement politico-militante mais aussi humaine et intellectuelle, est pour moi une source indispensable afin de mener à bien l'ensemble de ma recherche.

précédent sommaire suivant