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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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PREMIERE PARTIE : LA MISSION ET LE MISSIONNAIRE

Chapitre I

LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE EN FRANCE AU XIXe SIECLE

A- Le renouveau de l'idée missionnaire en France

A la fin du XVIIIe siècle, on constate en France une baisse progressive de toutes les activités religieuses. Le rationalisme des Lumières et la Révolution de 1789 en sont des facteurs explicatifs. En effet, les idées philosophiques développées et vulgarisées à partir de cette période ont entrainé une déchristianisation active et massive de la société. Selon Gérard Cholvy, cette inversion marquera profondément par ses conséquences les générations suivantes. Il explique : « L'enseignement des notables échappe par pans entiers à l'esprit des églises. Les élites européennes en France sont formées en marge de leur croyance10. » A la campagne comme en ville, cette désaffection pour les choses religieuses se fait ressentir. En 1805, souligne Martine Batard, le préfet de Rouen qui évalue la pratique pascale des hommes à 2 %, souligne que « parmi eux on ne remarque point de magistrats, de fonctionnaires publics, d'hommes influents ». La situation n'est pas différente dans la Nièvre, comme dans beaucoup d'autres départements, où " les paysans tombent dans l'abrutissement faute de prêtres pour les instruire. Dans beaucoup de communes, ils s'enterrent sans aucune formalité11L'Abbé Ernest Sevrin présente un tableau beaucoup plus sombre de la situation religieuse de la France après la Révolution de 1789 :

" Plus de cent paroisses vacantes, d'autres le devenaient par défaut de logement ou de ressources ; presque toutes les églises réduites à leurs murailles, sans mobilier, sans ornement sacrés ; un clergé décimé, vieilli, pauvre, composé en partie des anciens schismatiques dont les uns étaient aigris et mal disposés, les autres peu

10 CHOLVY, Gérard: « Y a-t-il une déchristianisation? » in, RAISON, Françoise (sous la direction de), 2000 ans de christianisme T.VIII, Paris, Hachette, 1980. Cité par BATARD, Martine. Mission catholique et culte du Vaudou. L'oeuvre de Francis Aupias (1877-1945) Missionnaire et ethnologue, PUF, 1998. p. 24

11 Ibid. p. 24

édifiants ; un peuple matérialisé, d'une ignorance profonde, où la dépravation des moeurs, l'impiété et l'indifférence pour la religion sont portées à leur comble12. »

Cette totale indifférence dont fait montre la population à l'endroit du fait religieux constitue un des problèmes les plus urgents auxquels l'Église doit remédier en re-évangélisant les peuples des villes et des campagnes. Le Père Fortis, général des Jésuites, répondait ainsi en 1825, à une demande de missionnaires qui lui a été adressée : « l'Europe est aujourd'hui pire que l'Inde. Notre Inde est l'Europe13. » Cette courte réponse explique que l'Europe a autant besoin d'être christianisée que les autres continents. Il faut convertir à nouveau les individus, sauver les âmes une par une, partir en mission à l'intérieur de la France et dans toute l'Europe pour que la religion catholique retrouve sa place au sein de la société. Face à cette nécessite de « restauration », deux actions vont être envisagées : une qui consiste à faire « une reconquête interne » avec pour fer de lance le mouvement du catholicisme social14 - qui accouchera plus tard la Démocratie Chrétienne - dont le rôle consiste à christianiser les couches sociales qui se détournent de l'Église et une autre qui sera orientée vers les conquêtes extérieures, le mouvement missionnaire.

Ce deuxième mouvement vise à la conversion des peuples païens qui se trouvent dans d'autres parties du monde : Asie, Amérique, Afrique... Commencée depuis XVe siècle avec l'Espagne et le Portugal, l'oeuvre d'évangélisation d'outre mer sera renforcée par l'engagement de la France qui crée des nombreuses missions au Canada, en Chine et aux Indes. L'Angleterre fera son entrée dans cette entreprise à la fin du XVIIIe siècle et fonde la Société des Missions de Londres (LMS), Société des Missions de l'Église Anglicane (CMS). A partir de la première moitié du XIXe siècle, l'Espagne et le Portugal qui perdront leurs colonies en Amérique, devenues indépendantes, se verront évincés par la France et l'Angleterre. A eux seuls, ces deux pays vont fournir l'essentiel de l'effort missionnaire du XIXe siècle; la France, notamment, à la fin du XIXe siècle fournira les deux tiers des Missionnaires catholiques dans

12 SEVRIN, Ernest, Les missions religieuses en France sous la restauration (1815-1830) T. 1, Le missionnaire et la mission, p.12

13 Cité dans Les réveils missionnaires en France. Du Moyen-Age à nos jours (XIIe-XXe siècles), acte de colloque de Lyon, p. 209

14 Il s'agit d'une doctrine qui est apparue après la Révolution française de 1789 et au début de la Révolution industrielle, qui vise à promouvoir une politique sociale conformément aux enseignements de l'Église, ou même à bâtir une nouvelle société humaniste à base chrétienne, en opposition au libéralisme économique.

le monde15.

Si la France avait porté un grave préjudice à l'oeuvre missionnaire, la voici qui va la réparer en prenant la tête d'un renouveau apostolique, dès le début du XIXe siècle. « Elle retourne à ses sources chrétiennes pour renouer ses traditions atteintes par le culte de la raison16. » Dans cette démarche, l'apologie que fait Chateaubriand dans son Génie du christianisme jouera un grand rôle en utilisant dans la quatrième partie du livre quatrième intitulé Missions un langage émouvant visant les coeurs de ses lecteurs, ce qui lui a valu le titre « magicien du renouveau missionnaire17 ». L'élan des missions que la lecture de cet ouvrage entraine sera approfondi par les rééditions des Lettres édifiantes et curieuses des Jésuites du Levant, du Paraguay, des Indes et de Chine ; par la publication des Nouvelles Lettres édifiantes de 1818 à 1823 rédigées par les prêtres de la Société des Missions étrangères de Paris dans leurs Missions de Chine et des Indes orientales. A cela, s'ajoutent les effets de la revue Nouvelles reçues des missions fondée en 1822 qui deviendra en 1825 Annales de la Propagation de la Foi dont le rôle consiste à sensibiliser les chrétiens de France métropolitaine à l'oeuvre mondiale des missions catholiques de l'époque en portant à leur connaissance les difficultés qu'affrontent les missionnaires dans leur travail. Elles paraissent quatre puis six fois par an et sont composées de lettres récentes des missionnaires avec, une fois par an, le compte rendu des recettes par diocèse suivi d'un tableau de la répartition des secours entre les différentes zones d'évangélisation. Le nombre croissant des lecteurs des Annales témoigne son importance dans ce mouvement de renouveau missionnaire : Jean Claude Beaumont donne le chiffre d'environ 180 000 exemplaires tirés dans les années 1840.18 Elles sont traduites en « bas-breton » et en Allemand pour les Alsaciens ainsi qu'en lorrain en vue d'une plus grande réception de la revue.

Cet effort consenti par les responsables pour s'assurer d'un plus grand retentissement du journal montre combien elle était indispensable à la progression de l'OEuvre de la Propagation de la Foi. En effet, la lecture des Annales qui met à nu la condition des missionnaires face à leur travail d'évangélisation dans le monde devait susciter chez les chrétiens un engouement

15 BATARD, Martine, Op. cit., p. 33

16 SEDES, Jean-Marie, Histoire des Missions françaises. p. 41

17 Cité dans Les réveils missionnaires en France. Du Moyen-Age à nos jours (XIIe-XXe siècles), acte de colloque de Lyon, p. 205

18 BEAUMONT, Jean-Claude, « La renaissance de l'idée missionnaire en France au début du XIXème

siècle » Les réveils missionnaires en France. Du Moyen-Age à nos jours (XIIe-XXe siècles) p. 220

pour contribuer à rendre meilleure la propagation de l'Evangile. Car, " privé de cet aliment, l'oeuvre se refroidit19

Les directives suivantes sont très claires en ce sens : " Les correspondants sont priés d'user leurs moyens d'influence pour introduire la lecture des Annales dans les grands et petits séminaires, dans les maisons religieuses et dans les maisons d'éducations des deux sexes où cette lecture pendant le repas, non moins agréable qu'édifiante, servirait les intérêts de l'oeuvre20. »

L'importance de l'OEuvre dans la prédication de l'Evangile et dans le rayonnement de l'Eglise, mais aussi les avantages spirituels qu'ils peuvent en bénéficier poussent les chrétiens à disposer une partie de leur avoir pour contribuer à son progrès. Les dirigeants n'ont pas de doute :

" Qui pourra refuser de contribuer à une OEuvre si éminemment utile à la gloire de Dieu et au salut de cette multitude d'âmes rachetées par le sang de Jésus Christ, qui ne doivent qu'au malheur de leur naissance d'être privées de la connaissance de la Foi, et qui devront un jour à la charité de leurs frères de leur avoir ouvert les portes du ciel21. »

Cette mobilisation nationale des forces et ressources de ceux qui se reconnaissent dans ce mouvement n'a pas été sans résultats. Ces efforts ont finalement suscité des vocations partout en France qui pouvait se targuer à un certain moment d'être le « pays des missions ". La citation suivante met l'accent sur le rôle de l'OEuvre de la Congrégation de la Foi dans cette prise de conscience ayant accouché par la suite le renouveau apostolique :

" Il y a aujourd'hui dans les missions étrangères, vingt-huit millions de catholiques de plus qu'il y a cent ans : voilà ce qu'ont permis de réaliser les subsides de la Propagation de la Foi. Les quatre-cent-vingt millions de francs qu'elle a jetés depuis quatre-vingt-treize ans aux pieds des ouvriers apostoliques22. "

19 Ibidem

20 Circulaire des conseils centraux de la Propagation de la Foi, 1863. Cité par TAMAILLON, Stephane. Les missionnaires poitevins en Extrême Orient. (1831-1938) De la formation idéologique des apôtres aux problèmes physiques, sociopolitique et religieux que pose la question de la conversion. Mémoire de maitrise réalisé sous la direction de Catherine NICAULT. Université de Poitiers, 1997 f° 26

21 Lettre adressée à tous les associés de La Propagation de la Foi. 1840. Cité dans TAMAILLON, Stéphane, Op. cit. f° 28

22 Ibid.

Aller dans des endroits souvent inconnus, où l'on ne sait pas ce qui vous attend, requiert le don de soi, un esprit d'abnégation. Chateaubriand dans un passage de son ouvrage Le génie du Christianisme expose l'ultime sacrifice qu'est la vie missionnaire :

« Qu'un homme, à la vue de tout le peuple, sous les yeux de ses parents et de ses amis, s'expose à la mort pour sa patrie, il échange quelques jours de vie pour des siècles de gloire; illustre sa famille, et l'élève aux richesses et aux honneurs. Mais le missionnaire dont la vie se consume au fond des bois, qui meurt d'une mort affreuse, sans spectateurs, sans applaudissements, sans avantage pour les siens, obscur, méprisé, traité de fou, d'absurde, de fanatique, et tout cela pour donner un bonheur éternel à un sauvage inconnu... de quel nom faut-il appeler cette mort, ce sacrifice? 23 »

Ces « laboureurs de l'âme " vont braver plus d'un danger pour aller transporter dans les terres lointaines leurs pensées religieuses. Ils devaient affronter l' « indigène " qui est comme eux un être avec ses coutumes, ses moeurs, ses croyances. On luttera de la méme manière en Europe qu'on combat les vielles superstitions paysannes. Cette confrontation avec les autochtones les amène à les considérer comme des êtres « immatures ", des « enfants ". Le missionnaire importe la « civilisation " par des actes pédagogiques dont l'effet est de considérer systématiquement l'indigène comme inférieur : il ne sait ni lire, ni écrire. En liant la scolarisation à l'évangélisation, on légitime l'équation : christianiser, c'est civiliser24.

Cependant, ce renouveau missionnaire n'avait été possible que parce qu'il était le résultat d'un ensemble d'efforts consentis au niveau de la papauté qui trouve l'appui de l'Etat pour redonner au catholicisme son rayonnement non seulement au niveau local, mais aussi à l'échelle mondiale. Ce travail permettra de relancer totalement l'apostolat menacé et de susciter des vocations missionnaires parmi les jeunes chrétiens de la France entière.

En 1801, Napoléon Bonaparte se rend compte que le temps est venu de remettre la religion à l'honneur. Il signe le 17 juin de la méme année avec le Pape Pie VII un Concordat dont les termes prévoient la création de nouveaux diocèses tout comme la démission forcée

23 CHATEAUBRIAND, Le génie du Christianisme (1802). Garnir-Flammarion. t.II, livre IV, chapitre I, p. 135

24 COMBY, Jean, L'appel à la mission à travers les annales de la propagation de la foi (1822-1860), p. 71. Cité par BATARD, Martine, Op. cit., p. 35

des anciens Evêques. Si le Concordat ne fut pas totalement favorable à l'Eglise, il a épaulé d'une manière considérable la régénération des institutions missionnaires comme les Pères du Saint-Esprit, les Lazaristes, et les Missions Etrangères de Paris (M.E.P). Toutefois, cette participation étatique doit être nuancée puisque très tôt un conflit oppose le Saint Siège à l'Empereur qui dissout en 1809 les missions et les organismes s'y rattachant. C'est sous Louis XVIII qu'ils seront rétablis. Les M.E.P ne retrouvent une existence légale qu'en 1815. C'est en 1817 que Pie VII (1800-1823) réorganise la Sacrée Congrégation de la propagande de façon définitive et redonne vie à la Compagnie de Jésus. D'autres institutions ont vu le jour entre 1830 et 1880, une douzaine pour les hommes et une trentaine pour les femmes qui porteront toutes d'une manière ou d'une autre leur aide au secours des Missions25.

Cette renaissance institutionnelle devait remédier au problème de personnel, mais une autre question se pose : les moyens de financement. C'est ainsi que va se créer l'OEuvre de la Propagation de la Foi le 3 mai 1822. L'idée fut venue d'une jeune fille lyonnaise, Pauline Jaricot, qui consacrait sa vie au problème des Missions après avoir été guérie d'une grave maladie. Sa formule est simple : constituer des groupes de dix personnes dont chacune s'engagerait à former un nouveau groupe de dix À organiser ainsi les décuries en centuries, et ces dernières en groupes de mille À chacun présidé par un chef de groupe ; à tous les échelons, chaque membre avait l'obligation de réciter une prière quotidienne et de faire une offrande hebdomadaire pour les missions. Cette institution, en 1918, envoie un don de 451 000 000 francs aux missionnaires26. Devenue internationale et se voulant « catholique », elle entend soutenir toutes les missions sans exclusivité. L'organisation compte la France parmi ses plus généreux donateurs. Cette association connaitra peu après sa naissance un bond en avant considérable lié à l'action des responsables qui déploient un zèle exceptionnel, à la générosité de ses membres qui ne ménagent pas leurs poches pour financer les projets de l'oeuvre, mais aussi au soutien vigoureux qu'elle trouve en la personne de Grégoire XVI, le « pape des missions ». Celui-ci publie en faveur de l'oeuvre une encyclique en 1840 pour apprécier son caractère « un » et « catholique » au service de toutes les missions. Cet appui que l'institution reçoit du Saint-Siège est à la mesure de son importance dans la politique d'extension de Grégoire XVI qui se montre très actif pour une relance des missions.

25 SEDES, Jean-Marie, Op. cit., p. 42

26 Idem

D'autres structures françaises verront le jour toujours dans la perspective d'aider les missionnaires en terres étrangères. Il y a lieu de citer l'OEuvre apostolique fondée en 1838 qui s'intéresse aux objets liturgiques, les médailles et images pour satisfaire la curiosité des néophytes, les troupeaux des missionnaires. En 1843, l'évêque de Nancy, Mgr de ForbinJanson prend une nouvelle initiative d'aide aux missions, il fonde la Sainte Enfance dont l'objectif consiste à venir en aide aux enfants païens en collectant des dons venus des enfants de France. L'oeuvre de Saint Pierre Apôtre mise sur pied par Jeanne Bigard répondra aux problèmes de la formation du clergé indigène en réunissant les fonds nécessaires à la création et à l'entretien des séminaires en pays de Mission.

Voilà donc un ensemble de réalisations venant de la France pour permettre aux Missions de reprendre leur marche en avant. Grace à ces initiatives, l'idée missionnaire arrive à être popularisée dans « le pays des missions » tout au long du premier XIXe siècle.

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