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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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B- Le discours du père Auzanneau, un discours évolutif

L'administration coloniale désignait sous le terme « évolué ", les Africains ayant un mode de vie occidentalisé acquis soit par une éducation de type européenne, soit par la richesse. Il s'agissait d'un groupe social qui servait d'intermédiaire entre les Européens et les autochtones. C'est donc une « création " du colonisateur qui avait besoin de pallier au manque de personnel dans l'administration.

Pour certains observateurs de l'époque, la signification méme de cette notion est problématique. Emmanuel Mounier dans son ouvrage L'éveil de l'Afrique qualifie le terme de « un nom ridicule, très XIXe siècle341. » Pour Georges Balandier, il est « singulièrement équivoque et imprécise342. » Cette formule n'est pas bien vue par les Africains, puisqu' « elle sous-tend une certaine relation du Noir et du Blanc, celle de maitre à élève, qui est étroitement liée au rapport de dominant à dominé tel qu'il s'exprime sur le plan politique343

341 MOUNIER, Emmanuel, L'éveil de l'Afrique noire, p. 108

342 BALANDIER, Georges, Sociologie des Brazzavilles noires, p. 234

343 Idem

Le Père Auzanneau, pour sa part, parle d'une notion confuse qui lui est incompréhensible. " Un évolué ?... Non, je ne sais pas ce que c'est », dit-il. De son avis, l'« évolution », c'est l'« accession à des biens, incorporations à son existence de valeurs

saines. » Il ne s'agit pas d'un titre vantard : " Monsieur l'Evolué, content de soit (quiressemble beaucoup à un parvenu), me fait hausser les épaules344. »

Il apporte également, à travers son article, un regard critique sur la colonisation. Pour lui, la colonisation était une nécessité, un acte d'humanisme : « Sans croire qu'avant l'arpentage complet de la terre habitée, certaines populations étaient absolument vautrées dans un fatras d'insanités et de grossièretés, il faut reconnaitre qu'elles manquaient beaucoup de biens : bien du corps, biens matériels, bien de l'esprit, bien du coeur, bien sociaux, Souverain Bien... Les nations plutôt pourvues allaient leur apporter ces biens345. » A comprendre cette phrase qui résume l'argumentation humanitaire souvent évoquée pour défendre l'entreprise coloniale, on se rend compte que l'auteur fa it preuve d'une prudence non moins remarquable. A une époque où en Occident on commence à découvrir et défendre certaines valeurs des peuples colonisés, - ce qui met à mal la mission dite civilisatrice de l'homme blanc -, le missionnaire se garde de dire que les autochtones en étaient totalement dépourvues. En effet, il s'agit d'un « manque de biens», mais non d'une absence de « biens ». Cette précaution est aussi perceptible dans la façon dont il parle de l'Europe : « les nations plutôt pourvues ». L'adverbe « plutôt » signifie, dans ce cas, assez ou relativement. Ce n'est donc pas un discours dithyrambique faisant l'apologie de l'Occident détenteur incontesté de La Civilisation.

L'oeuvre coloniale, le poitevin la perçoit comme une action ayant « des motifs plus ou moins purs ». C'est une « entreprise humaine », et en tant que telle, « affectée du signe + ou du signe À », " le bien et le mal s'y mêlent, s'entortillent346. » C'est aussi " un stade provisoire des rapport entre les peuples » et donc, la colonisation soit être forcément passagère. Le missionnaire, au courant des nouvelles idées développées sur la colonisation dans La semaine sociale de Lyon ainsi que dans la thèse de Joseph Fiollet sur le travail forcé aux colonies qu'il cite, se rend compte de l'imminence de la fin du système colonial. Selon

344 « L'évolution vue de ma fenêtre », cité par ERNOULT, Jean, Op. cit., p. 257

345 Idem

346 Idem

lui, le stade de la colonisation est dépassé et « appelle les attentions sur les aspirations des peuples d'Outre-mer347. »

C'est en ce sens que le père Auzanneau approuve la Conférence de Brazzaville quiexprime une volonté de transformations limitées mais profondes des structures coloniales. Le
missionnaire voyait dans cette conférence, « une initiative de belle audace. » En effet, du 30
janvier au 8 février 1944, le gouvernement provisoire du général de Gaulle organise à
Brazzaville, capitale de l'A.E.F. (Afrique Équatoriale Française), une réunion destinée à
rétablir son autorité dans les colonies françaises d'Afrique. Le général de Gaulle, à travers
cette conférence, souligne la nécessité d'amener les Africains à participer à la gestion de leurs
propres affaires, mais avec une restriction importante : « Les fins de l'oeuvre de civilisation
accomplie par la France dans les colonies,
dit-il, écartent toute idée d'autonomie, toute idée
d'évolution hors du bloc français de l'Empire ; la constitution éventuelle À même lointaine À
de self-governments dans les colonies est à écarter
348. » C'est avec un air de satisfaction que
le père Auzanneau saluait les résultats de cette réunion, en particulier la suppression de
l'indigénat et la création de l'Union française. La fin de l'indigénat est pour le missionnaire
un « déblayage préalable pour asseoir d'autres fondements... » Cette décision « mettait en
vigueur des relations nouvelles de la métropole avec les territoires qui auparavant
s'appelaient colonies. »
Il considère l'Union française comme la conséquence logique de la
mise à l'écart de ce statut inférieur accordé aux populations des colonies françaises depuis le
début de la colonisation moderne. Il voit déjà dans le nouveau régime une évolution qui peut
déboucher sur l'autonomie, voire l'indépendance. Le spiritain ne se montre nullement opposé
à une telle éventualité : « Cette initiative (Union française) est très louable. L'A.E.F. peut-elle
viser plus haut et penser à son autonomie, à son indépendance ? Nous missionnaires qui nous
proposons d'établir ici l'Eglise catholique locale, comment pourrions-nous faire à cette
éventualité une objection de principe ? Si les conditions se trouvent
réunies... qu'empêche ?349 »

347 Idem

348 Claude Wauthier, « Décolonisation : la conférence de Brazzaville »
http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/PolitiqueDiplomatie/1659.asp. Consulté le 29/05/2011

349 « L'évolution vue de ma fenêtre », cité par ERNOULT, Jean, Op. cit., p. 258

Le gouverneur du Tchad, Félix Éboué, petit-fils d'esclave originaire de Guyane, qui s'est rallié dès 1940 au général de Gaulle, figure parmi les principaux inspirateurs du discours de l'organisateur de la Conférence. Parlant d'Eboué, le père Auzanneau écrit : « je le comparerais à ce que les savants naturalistes nomment dans l'évolution des espèces, un changement brusque, plus exactement, `une variation brusque,' ce qui acheminerait d'un seul coup des individus d'une espèce vers un destin nouveau à un spectacle supérieur350. » Grand humaniste, membre de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) jusqu'en septembre 1939 et franc-maçon, Félix Eboué marqua son temps. Son engagement au côté de la France libre fut décisif dans la politique de De Gaulle en Afrique. D'esprit ouvert, le gouverneur combattit pour l'insertion de la bourgeoisie indigène dans la gestion locale et souhaita que les autochtones puissent conserver leurs traditions. L'auteur de La Nouvelle Politique indigène pour l'Afrique équatoriale française, gagna la sympathie du père Auzanneau qui loue un de ses travaux en le qualifiant de « monument de sagesse351. »

De l'analyse qui précède, on peut voir que le père Auzanneau adopte une position qui s'adapte à la réalité du moment. En se mettant en phase avec les vicissitudes que connait l'histoire coloniale, le missionnaire prouve sa perspicacité et se montre non moins moderne.

350 Idem

351 Idem

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