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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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CONCLUSION

Au XIXe siècle, et particulièrement au moment de la montée de l'impérialisme colonial, le discours et la vision des Européens sur l'Afrique et les Noirs ont été très négatifs. L'idéologie civilisatrice a été à l'origine de toutes les supputations et de toutes les imageries sur le Noir africain. La connaissance qu'on avait de ce dernier était fondée sur les clichés déformants dressés par les voyageurs et les missionnaires, largement diffusés dans l'opinion par les publicistes. L'Afrique était présentée comme un monde de mystères, d'hostilité et de peur avec des traits culturels choquants comme les coutumes sanglantes et le sacrifice humain. A cela il fallait ajouter la honte de l'esclavage. Ces aspects firent l'objet d'une forte contestation surtout de la part des missionnaires, venus remplacer le fétichisme porteur de superstitions par la «vraie religion», évincer l'Islam et répandre les lumières de la civilisation européenne empreinte de christianisme.

La civilisation européenne étant ainsi présentée comme la seule dont les valeurs sont universelles, ceci imposait à l'Europe le devoir de «civiliser» les autres parties du monde. L'idée d'une hiérarchie des valeurs dans l'échelle des communautés humaines constituait le postulat de base communément admis. Les cultures européennes, imprégnées du christianisme et du rationalisme, représentaient l'absolu de la civilisation, le sommet de l'évolution humaine. Au plus bas de l'échelle se trouvaient les sociétés africaines considérées comme primitives et représentant de ce fait le premier stade de l'évolution humaine.

La pensée anthropologique, qui se construit autour des descriptions des voyageurs et qui s'inspire de la théorie darwinienne de l'évolutionnisme, corrobore le concept fondamental d'une hiérarchie des cultures et des civilisations humaines.

Cette image infériorisante de l'Afrique bien ancrée dans les représentations collectives de l'Occident fut un produit d'une idéologie, lequel produira à son tour d'autres discours relativement identiques. Les Européens, en effet, dont la vision du continent africain fut modelée par de telles supputations émettront une image qui rabattra également l'homme africain. Tel fut le cas pour les missionnaires du XIXe siècle. Dans le portrait qu'ils dressèrent de leurs fidèles, on pouvait relever la persistance de certains éléments constitutifs du discours traditionnel élaboré depuis des siècles mais jusqu'alors entretenu sur le monde noir. La façon dont ils se figurèrent l'Afrique ne fut donc pas indépendante de l'époque oü ils vécurent.

Toutefois, le XXe siècle allait sinon changer du moins ébaucher une évolution dans ce « fond commun d'idées » sur l'Afrique. La théorie du pluralisme des civilisations a conduit à la reconnaissance de l'altérité des Africains et à la défense de leur identité, en tant que communautés ayant leur particularité. Le discours anthropologique s'orientait donc vers la réhabilitation des sociétés colonisées et énonçait la nécessité d'une protection de leurs valeurs menacées par le choc brutal de la domination européenne. Il se montrait accusateur de la colonisation considérée comme une action d'ébranlement des structures sociales et de déculturation du Noir. Le relativisme rejette la valeur absolue de la culture occidentale, donc de sa prétendue universalité et récuse tout jugement de valeur sur une culture étrangère, car ce jugement est dénué de fondement objectif.

A cela s'ajoute la participation des élites africaines qui se réveillèrent au cours des années 1930 et allaient saluer l'oeuvre des anthropologues en prenant en compte les acquis de leurs recherches. Elles allaient continuer l'oeuvre de réhabilitation des sociétés noires en apportant leur contribution pour montrer la richesse et la profondeur des valeurs culturelles africaines. En effet, elles n'entendaient pas laisser aux autres l'initiative de réhabiliter la personnalité négro-africaine car l'intellectuel africain mieux que quiconque était habilité à le faire. Elles s'attachaient surtout à montrer la signification de l'art africain et des lois de la civilisation négro-africaine et mettaient l'accent sur l'affirmation culturelle du monde noir en relation avec la libération de l'Afrique du joug colonial. Cette libération était la condition sine qua non de la reprise de l'initiative historique et par conséquent de la création culturelle. Le discours de réhabilitation fut fortement teinté de nationalisme et se révélait anticolonialiste.

Il n'en demeure pas moins qu'après la Première Guerre mondiale, les colonies françaises d'Afrique qui ont prirent part au conflit au côté de la métropole allait être vues d'une autre manière. Influencé par le cours des circonstances historiques, le rapport entre la mère patrie et les peuples dominés évolue. Un ensemble de transformations graduelles améliorait le lien dominant-dominé au point d'arriver à une agglomération qui exclut par principe l'idée de supériorité/infériorité.

C'est dans cette dynamique d'évolution que ce travail a souhaité appréhender la représentation du prêtre poitevin, Joseph Auzanneau, de l'Afrique et des Africains. Au terme de cette étude un premier bilan s'impose : comme tout homme de son époque qui occupait une telle place dans la vocation de civilisation de l'Occident, le spiritain a eu des points de

vue sur l'Afrique qui ne se démarquaient pas du discours traditionnel. Missionnaire européen, ses vues se justifient quand on se réfère aux motifs qui l'amènent en Afrique. Surtout au début de son contact avec les Noirs, l'image qu'il se faisait de ces derniers portait fortement la marque du passé. La comparaison avec ses homologues du XIXe siècle sur quelques points nous a permis de montrer dans sa vision la persistance de certains stéréotypes dont la conception remonte très loin dans le temps. Toutefois, le missionnaire a pu prendre de la distance par rapport à certains jugements lapidaires des apôtres du siècle précédent qui avilissaient démesurément l'homme noir. On constate dans certains passages des écrits du père Auzanneau une volonté de s'affranchir de sa vision européenne des choses. Le fléchissement de son européocentrisme, - perceptible à quelques points près -, est peut-être influencé par le respect des directives internes de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit qui insistent, s'il faut le rappeler, sur le fait que les missions ne doivent pas être des petites communautés européennes sur des terres étrangères. La personnalité de l'homme n'est pas non plus à ignorer. Intellectuel qu'il était, le poitevin qui s'intéresse, dit-il, aux biens de l'esprit, devrait sûrement apprendre à ne pas être l'esclave aveugle des idées reçues.

Les changements successifs que connut le système colonial n'est sans doute pas sans emprise sur l'évolution de sa vision. En effet, on l'a vu, la position du spiritain s'adapte aux circonstances historiques qui jalonnent les dernières phases de l'histoire de la colonisation. Face aux grandes mutations qui s'annoncent dans le système colonial menacé d'effondrement, le père Auzanneau n'affiche aucune opposition. Or, traditionnellement, en tant qu'agent de la colonisation, il devrait se retrouver dans le maintien du statu quo. S'agit-t-il d'un choix réaliste qui le pousse à s'accommoder, ou se sent-il satisfait de son travail de civilisation qui arriverait à son terme ?

En tout cas, le missionnaire lui-même, expliquant à ses lecteurs une recommandation faite aux missionnaires de son époque, la traduit ainsi avec ses propres mots : « Il faut être avec l'évolution, sinon elle se fera sans nous, elle se fera contre nous352. » En disant cela, le spiritain prouve qu'il est en phase avec son temps, donc il est « avec l'évolution ». Et c'était la préoccupation centrale de ce travail. Il s'agissait pour nous de montrer que le père Auzanneau représentait le carrefour où se sont rencontrées une vision de l'Afrique sur le point

352 « L'évolution vue de ma fenêtre », ERNOULT, Jean, Op. cit., p. 258

de disparaitre et une autre qui s'annonce. C'est en tenant compte de cette confrontation que l'on peut comprendre l'absence de cohérence dans sa représentation de l'Afrique.

Cette nouvelle image du monde noir qui commence à se dessiner en l'Occident au début du XXe siècle s'accentuera à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. La prétention des Occidentaux de répandre la « vérité absolue » fut formellement démentie par les intellectuels relativistes qui entendaient déconstruire le mythe de la supériorité de l'homme blanc. A chaque société, ses cultures, ses institutions, affirmaient les relativistes. Ils prônent l'échange entre les cultures. Le multiculturalisme des années 1960 fut la conséquence logique de cette conception. Au plan religieux, cette évolution conduit à la tenue du XXIe concile oecuménique de l'Église catholique romaine, le Vatican II, dont les résolutions ont marqué une rupture radicale avec le passé, notamment au niveau de la doctrine missiologique. Le dialogue interreligieux relancé lors du Concile prouve la volonté pour le christianisme occidental de s'ouvrir aux autres religions du monde.

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