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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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Chapitre III
LE PERE AUZANNEAU : ELEMENTS D'UNE BIOGRAPHIE

Si ce présent travail se donne pour tâche de faire ressortir la représentation du Père Auzanneau sur le monde africain, il ne saurait laisser de côté la vie du personnage lui-même. Loin d'être une biographie complète, ce chapitre s'intéressera à une présentation à grands traits de la vie du personnage. L'accent sera surtout mis sur l'engagement de l'ancien soldat pour son pays, ensuite sur le côté intellectuel du missionnaire, puis sur son engouement pour propager l'Evangile.

A- Un fervent patriote

Louis Joseph Auzanneau, dit plus tard Mazano par ses fidèles africains, a pris naissance à Usson-du-Poitou, bourg situé à 40 km au sud de Poitiers, le 15 mars 1897, dans une famille de neuf enfants dont il était le septième.

Si l'on lit le début de Le nationalisme français59 de Raoul Girardet tout comme La Patrie60 de Raymond Chevalier, l'on se rend compte que les termes nationalisme et patriotisme en France ont un sens qui varie en fonction des circonstances historiques du pays. Pour s'en tenir à notre période, R. Chevalier montre qu'après la défaite de la France devant l'Allemagne en 1870, il y a eu un « regain de patriotisme ». En effet, la victoire des troupes de Bismarck à Sedan et la perte de l'Alsace et la Lorraine en 1870 a traumatisé les Français qui construisent, à travers la Troisième République, un véritable patriotisme. Jusqu'à la Grande guerre, ce sentiment de revanche qui anime le peuple français devait aiguiser tout au long de cette période le patriotisme et le nationalisme en France. Ces deux mots ne sont pas à confondre : « Le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme, c'est la haine des autres. »

Cette citation de Romain Gary permet de comprendre la subtilité qui existe entre le patriotisme et le nationalisme. En effet, même si ces deux concepts reposent sur l'idée d'un

59 GIRARDET, Raoul. Le nationalisme français. Anthologie 1871-1914, « Points », Seuil, Paris 1983

60 CHEVALIER, Raymond. La Patrie. « Que sais-je ? », PUF, 1998

amour inconditionnel de la patrie, une recherche de gloire nationale et la volonté de protéger les intérêts nationaux, il existe néanmoins une différence. Alors que le patriotisme est toute forme d'attachement sentimental au territoire oü l'on est né, le nationalisme est souvent considéré comme un patriotisme exacerbé à outrance, selon Raoul Girardet, qui sert à désigner la préférence aveugle et exclusive pour tout ce qui est propre à la nation à laquelle on appartient.

Pierre Larousse définit le patriote comme « une personne qui aime ardemment sa Patrie61 . » Le parcours du Père Auzanneau durant sa jeunesse semble répondre complètement à cette définition et fait de lui un patriote inconditionnel.

Il parait que l'entourage même du futur missionnaire le conditionne à être prêt à se dévouer ou à se battre pour sa patrie afin d'en défendre les intérêts. Son père, François-Xavier Auzanneau, fut zouave62 en Afrique du Nord. Il est donc fort probable qu'il entendit souvent exalter les vertus patriotiques. Et l'exemple de son père ne pourrait pas ne pas l'influencer, comme ce fut le cas pour son frère Xavier qui, dès 1912 répond à l'appel des armes. Il fait partie des premières victimes sur le front français en septembre 1914, après avoir participé à la première conquête du Maroc et combattu sous les murs de Fez63.

Après ses études au Petit séminaire de Montmorillon à Poitiers, sa ville natale, Auzanneau devait rentrer au Grand séminaire en 1914, mais les circonstances de la guerre l'en empêchent et l'amènent à faire autre chose. En effet, la mobilisation générale du 2 août qui touche bon nombre des professeurs, ne permet pas au Grand séminaire, bientôt transformé en hôpital, d'accueillir des élèves qui voulaient s'y inscrire.

Entre temps, le Père Auzanneau s'engage à travailler comme professeur au collège Saint Stalisnas dans la ville de Poitiers pour remplacer les professeurs mobilisés, avant de l'être à son tour. Sa volonté de remplacer des professeurs indisponible pour cause de guerre traduit dans une certaine mesure son attachement pour sa patrie.

61 LAROUSSE, Pierre, Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle t. 18 p. 408

62 Les zouaves étaient des unités d'infanterie appartenant à l'Armée d'Afrique qui dépendait de l'Armée de terre française

63 ERNOULT, Jean, Mazano. Le Père Joseph Auzanneau (1897-1967) Missionnaire au Congo. Congrégation du Saint-Esprit, Archives générales, 1994, p. 36

La mort de son frère et celle de son père64 survenue au cours de la même année ne lui enlèvent pas le désir de défendre la cause de son pays. Que le sort de son ainé devienne sien, cela lui importe peu. En effet, mobilisé en octobre 1916 dans un régiment de marche N° 40065, on le retrouve derrière les tranchées. Sa présence dans la guerre parait retenir l'attention de ses supérieurs qui le nomment vers la fin de la guerre sergent et lui donnent une croix de guerre à deux étoiles. Cette expérience de guerre maquera, semble-t-il, toute sa vie en laissant sur sa langue le goût du combat, au moins pour servir son pays. Lors de la deuxième Guerre mondiale, alors qu'il était à Kibouendé, il se montre prêt à répondre en 1939 à l'appel des armes pour défendre une fois de plus son pays contre l'Italie :

« Les Italiens, ou d'autres, viendront-il jeter le bouleversement dans le monde ? Je crois qu'en ce moment, ou bientôt, se débat la question des colonies : qu'en sortiraÀt-il ? S'il y avait la guerre, nous serions mobilisés à l'extreme Nord de la colonie d'AEF66, au Tchad, frontière commune avec les Italiens. Je ne vois pas comment je pourrais chausser les godillots militaires ; il faudrait me mobiliser en savate... à moins que je sois chef de poste comme garde-voie sur le Congo-océan67. »

Il apparait clairement que les propos du missionnaire révèlent qu'il se trouve irrésistiblement poussé par les vertus patriotiques qui l'habitent, contre lesquelles il ne peut pas lutter ; il est fortement déterminé à prendre les armes pour défendre sa patrie. Il est donc en présence de deux formes de lutte. L'une qui vise à combattre les « forces des ténèbres » en Afrique dont l'expression est l'ensemble de ses activités missionnaires qu'il mène chez les Noirs et l'autre qui consiste à prendre les armes pour défendre sa patrie face aux ennemis de

64 ERNOULT, Jean, Le Père Joseph Auzanneau (1897-1967) Au jour le jour à Kibouendé. Correspondance 1926-1941. Congrégation du Saint-Esprit, 1996, p. 3. Nous sommes en face d'une petite difficulté pour cette date, puisque l'auteur donne deux dates, 1914 et 1915, pour le même événement dans deux documents différents. Dans la publication des lettres du missionnaire, c'est écrit 1914 (p. 3) En revanche, dans une petite biographie du Père, il écrit 1915 (p. 11) Convenons, pour faire court, qu'il s'est produit entre ces deux années.

65 ERNOULT, Jean, Mazano... Op. cit, p. 36

66 Afrique Equatoriale Française était un gouvernement général regroupant au sein d'une même fédération plusieurs colonies françaises en Afrique Centrale: Gabon, Moyen-Congo, Tchad, Oubangui-Chari.

67 « Lettre du 9 mars 1939 », cité par ERNOULT, Jean, Le Père Joseph Auzanneau... Op. cit., p. 238

celle-ci. Devant ces deux devoirs, servir Dieu ou la Patrie, l'ancien Poilu68 envisage le deuxième, comme le confirme cette citation ci-dessous :

« Nous avons été informés de la mobilisation à 7 h du soir (le premier septembre). A

10 h du soir, l'ordre du départ arrivait. Le lendemain matin à 6 h, je rejoins Brazzaville où j'ai été habillé et équipé. Pas pour longtemps car j'ai été avisé que j'ai été mis en sursis jusqu'au 2 décembre parce qu'étant, parait-il, de la deuxième réserve et aussi pour cette raison que le Gouverneur ne voulait pas que les missions soient toutes laissées vacantes69. »

Ce sentiment de patriotisme qui guide constamment le poitevin jusqu'à le porter à vouloir laisser ses fidèles en Afrique pour aller prendre la défense de la nation française se trouve, parait-il, partagé par plusieurs autres missionnaires de son époque, si ce n'est l'ensemble. Monseigneur Augouard, poitevin et spiritain comme le Père Auzanneau, ne s'indigne nullement lorsqu'on tente de le comparer d'avantage à un colonisateur qu'à un prédicateur. Il dit lui-même qu'il se sent plus Français que missionnaire70.

Jules Simon71, dans un discours prononcé en juin 1895, utilise, en parlant des missionnaires, une expression qui résume parfaitement ce double visage des apôtres dont le Père Auzanneau : « La croix d'une main, le drapeau national de l'autre72. » Le poitevin n'a jamais laissé passer une occasion pour montrer qu'il est à la fois Français et missionnaire. En témoignent les vibrants sermons qu'il a l'habitude de prononcer à Brazzaville lors des cérémonies patriotiques et religieuses, en particulier lors de la fête de Jeanne d'Arc73. Ses prises de position en faveur des figures historiques de la France font de lui un homme célèbre parmi les coloniaux. L'administrateur de l'époque, Ch. Maillet, écrivait en 1955 : « Le grand

68 BOUQUET, Jacques, Op. cit., p. 43 L'auteur souligne que Joseph Auzanneau a participé militairement à la guerre de 1914-1918

69 « Lettre du 9 mars 1939 », cité par ERNOULT, Jean, Le Père Joseph Auzanneau... Op. cit., p. 238

70 Voir à ce sujet LAMOUR BECHET, Antoine. Les Noirs dans le regard du Père Augouard. Un missionnaire spiritain à la rencontre des peuples du Gabon et du Congo. 1877-1890. Mémoire de Master I sous la direction de Frédéric CHAUVAUD, Université de Poitiers, juin 2007. ff° 93 à 95

71 Député républicain à l'assemblée constituante de 1848, puis de 1863 à 1871 sous l'Empire.

72 Cité dans LAMOUR BECHET, Antoine, Op. Cit. f°78

73 Depuis 1429, on célèbre en France entre fin avril et début mai, le souvenir de la délivrance de la ville d'Orléans par Jeanne d'Arc pendant la guerre de Cent ans. Jeanne d'Arc qui s'est imposée parmi les principales figures de l'histoire de France est revendiquée tant par le milieu religieux, philosophique et politique en France.

succès du Père Auzanneau a été, tout récemment, la fête de Jeanne d'Arc, où il a prêché en présence des hautes autorités civiles et religieuses74. » C'est dans ce discours à caractère finalement épique qu'il célèbre la grandeur du général de Gaulle qu'il appelle le « général du Grand Refus75. » Discours qui connait un grand retentissement assuré par sa diffusion intégrale par la Radio du Canada.

Les durs moments qu'il connut dans sa vie de soldat pendant la Grande Guerre n'ont pas pu ternir la flamme de cet ardent sentiment qui s'exprime dans la reconnaissance de ses responsabilités et ses devoirs de citoyen. Au contraire, les douleurs vécues dans les tranchées ont été supportées avec fermeté et courage, si l'on se base sur ces vers qui sortent de la profondeur de son âme en revenant de la guerre en 1918 :

« Ce n'est pas d'être rompu, brisé, crevé par la fatigue,

Ereinté par la marche, par une marche militaire,

Par le poids du sac qui meurtrit mes reins,

Par le lourd gonflement des musettes qui tiraillent les épaules, Ce n'est pas d'avoir le front en sueur et les pieds en sang,

Ni de camper sous la tante,

Ni de coucher sous la paille ;

Le sac bouclé, l'arme au bras

Ce n'est pas de n'avoir qu'un crouton de pain dur pour sa faim Un creux de rocher comme repos

Ce n'est pas cette rudesse, ces privations qui sont intolérables76. »

Toutefois, s'il est certain que le futur missionnaire fut d'abord un soldat prêt à donner sa vie pour sa patrie, on peut voir aussi à travers ses vers qu'il n'est pas moins quelqu'un pratiquant des activités créatrices de l'esprit. Abordons maintenant une autre facette de la vie du personnage.

74 ERNOULT, Jean, Mazano... Op. cit., p.10

75 Idem

76 Ibidem p. 9

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