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La politique chinoise de l'administration Bush après la répression place Tiananmen : l'interdépendance peut-elle apaiser les tensions politiques ? 1989-1993

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par Nicolas Le Guillou
Université Jean Moulin Lyon 3 - Master 1 Science Politique - Relations Internationales spécialité Sécurité & Défense 2014
  

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Partie 1 : L'interdépendance complexe comme cadre analytique

Tel que nous venons de l'introduire, Power and Interdependence de R. Keohane et de J. Nye constituera le corps théorique dominant de notre étude. A titre d'avant-propos nous débuterons notre recherche en situant l'école de l'interdépendance complexe dans la discipline des relations internationales. Cet exercice préliminaire nous permettra d'introduire cette école de pensée plurielle et multiforme finalement difficilement classable. A cette occasion, il s'agira de disséquer la théorie des deux universitaires américains afin de la définir, d'en faire une interprétation personnelle et d'en identifier les caractéristiques. Cette vaste réflexion conceptuelle s'achèvera par une appréciation plus empirique qui s'appliquera à déterminer les concepts clés de l'interdépendance complexe au regard de notre étude sino-américaine post-Tiananmen.

Titre 1 : Power and Interdependence dans la théorie des relations internationales

La manoeuvre peut sembler anodine mais elle répond pourtant à la logique de ce mémoire que nous avons préalablement définie : donner une clé de lecture théorique et historique sur l'évolution de la relation sino-américaine après Tiananmen. Par conséquent, replacer Power and Interdependence dans l'histoire des idées revient à livrer un avant-propos essentiel sur la dialectique générale de notre mémoire.

Chapitre 1 : Aux fondements du libéralisme

Le libéralisme classique puise ses racines dans toute une pensée philosophique de la paix dont le socle idéologique repose sur la croyance en la possibilité de moraliser les relations entre Etats.

Section 1 : Le libéralisme classique, fils de la philosophie libérale : Erasme, Locke, Montesquieu

De manière chronologique, Frédéric Charillon rappelle que le postulat selon lequel « la guerre ne paie pas » est le fruit de la pensée d'Erasme (1469-1536)29. Toutefois, lorsqu'Erasme écrit Complainte de la paix en 1517, son discours demeure fortement imprégné d'une idéologie

29 BLOM Amélie, CHARILLON Frédéric, Théories et concepts des relations internationales, Paris, Hachette Supérieur, 2001, p. 30.

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chrétienne. La guerre est avant tout décrite comme l'antithèse des préceptes des évangiles30. On est donc encore loin de la philosophie libérale. C'est avec John Locke, (1632-1704) que les premiers jalons du libéralisme sont posés. Celui-ci est effectivement considéré comme le père de l'idéologie libérale et de la doctrine des droits de l'homme31. Ses idées telles que le consentement du peuple comme assise du pouvoir ou le droit naturel des individus à la propriété posent les principes originels de la philosophie libérale et le spectre d'une toute autre pensée : l'économie politique32. Toutefois, dans la doctrine de John Locke, la sphère économique ne peut subsister sans institution politique laquelle trouve sa raison d'être dans la préservation de la propriété face aux dangers et désordres inévitables que génère l'état de nature. En ce sens, Locke conserve un point de vue clairement hobbesien33. Ce détail est fondamental puisqu'il signifie que même dans les profondeurs de la philosophie libérale, des interpénétrations avec l'approche réaliste existent déjà.

Montesquieu (1689-1755) à son tour développe une pensée riche sur le plan des relations internationales. Il s'intéresse ainsi au processus de pacification internationale, et souligne aussi le poids des échanges34, soutenant la thèse du « doux commerce » selon laquelle « l'effet naturel du commerce est de porter la paix »35. Bien que Montesquieu n'emploie pas directement l'expression de « doux commerce » (c'est Albert Hirschman qui l'a répandue), il reconnaît la capacité du commerce à réguler les passions violentes (passions politiques notamment) et établit ainsi une relation entre douceur et commerce: « c'est presque une règle générale, que partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces »36. Les effets pacificateurs du commerce décrits par Montesquieu s'appuient sur l'idée qu'en multipliant les échanges, les gens se rapprochent et multiplient les comparaisons, favorisant par conséquent la tolérance et l'adoucissement des moeurs permettant de « guérir des préjugés destructeurs »37. Très vite la thèse de Montesquieu est reprise par Jérémy Bentham (1748-1832) qui la popularise en Grande-Bretagne au XIXème siècle affirmant que « tout commerce est par essence avantageux et toute guerre par essence désavantageuse »38. Quelques temps plus tard, John Stuart Mill s'inscrira dans le prolongement de ces idées en soulignant que le commerce rend la guerre contre-productive.39

30 RAMEL Frédéric, Philosophie des relations internationales, Paris, SciencesPo Les Presses, 2011, p. 72.

31 Ibid., p. 176.

32 MANENT Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris, Fayard, 2012, p. 104.

33 Ibid., p. 107.

34 RAMEL Frédéric, Philosophie des relations internationales, op. cit. p. 244.

35 BATTISTELLA Dario, Théories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, p. 186.

36 LARRERE Catherine, « Montesquieu et le « doux commerce » : un paradigme du libéralisme », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n°123, 2014, pp 21-38. URL : http://chrhc.revues.org/3463. Consulté le 18 mars 2015.

37 Ibid.

38 Jeremy Bentham cité par Dario Battistella dans Théories des relations internationales, op. cit. p. 186.

39 RAMEL Frédéric, Philosophie des relations internationales, op. cit. p. 309.

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Section 2 : La paix kantienne

Au demeurant, dans la tradition libérale et pour les internationalistes, le Projet de paix perpétuelle en Europe (1795) de Kant demeure l'oeuvre la plus connue. Ce projet qui a inspiré la Société des Nations et les théoriciens de la paix démocratique40 est devenu depuis en Occident une vision archétypale qui ne retient que la finalité du projet kantien sans s'interroger sur les restrictions que le philosophe allemand s'était fixées. Frédéric Ramel rappelle à juste titre que Kant n'ignorait aucunement la réalité, ses propositions n'ont d'ailleurs rien de radicales ni de révolutionnaires et ne préconisent nullement l'établissement d'un gouvernement mondial41. Assez paradoxalement Kant participe même aux théories de la guerre nécessaire, postulant que parce qu'elle suscite la peur entre les Etats, ceux-ci renoncent à la violence. Par conséquent, comme Hobbes et Rousseau, Kant relève que l'état de nature est « plutôt un état de guerre : même si les hostilités n'éclatent pas, elles constituent pourtant un danger permanent »42. Ainsi, Kant finit-il par limiter volontairement son propos en définissant trois conditions à la paix : dans tout Etat, la constitution doit être républicaine (démocratique dirait-on aujourd'hui), le droit cosmopolite incarné dans le libre-échange et l'interdépendance économique et le droit des gens fondé sur un fédéralisme d'Etats libres43.

Section 3 : Une thèse nuancée

Assez largement réfutée depuis, Kant émet l'hypothèse de la nature intrinsèquement pacifique des démocraties fondée sur l'idée que puisque les citoyens décident et subissent les coûts d'une guerre, ils n'ont aucun intérêt à voter en ce sens. Le décalage d'une telle thèse à la réalité a forcé les chercheurs à nuancer et étoffer leurs études pour s'émanciper de la naïveté de la tradition kantienne. Ainsi, intégrant des variables supplémentaires, des études tentent malgré tout de réactualiser le champ empirique de la paix kantienne. Dans l'article «Causes of Peace: Democracy, Interdependence, and International Organizations, 1885-1992» les auteurs évaluent les effets de la nature du régime interne, de l'interdépendance, de l'implication ou non dans des organisations internationales et dans les cadres de discussion multilatéraux, sur la probabilité que deux Etats soient impliqués dans un conflit militaire. Sur ces bases-là et une échelle de temps s'étalant de 1885 à 1992, la conclusion tirée par les auteurs est la suivante : la probabilité qu'un conflit éclate entre deux Etats diminue de 86% si ces derniers sont dotés d'instances démocratiques, ont développé une

40 Thème amplifié par les travaux de Michael Doyle en 1983 dans son article Kant, Liberal Legacy and Foreign Affairs, cité par ROCHE Jean-Jacques, Théories des relations internationales, Paris, Montchrestien, 2004, p. 95.

41 RAMEL Frédéric, Philosophie des relations internationales, op. cit. p. 285.

42 Emmanuel Kant cité par Dario Battistella dans Théories des relations internationales, op. cit. p. 563.

43 ONEAL R. John, RUSSET Bruce, BERBAUM L. Michael, « Causes of Peace: Democracy, Interdependence, and International Organizations, 1885-1992 », International Studies Quarterly, art. cit. p. 375.

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interdépendance étroite et sont impliqués dans des organisations internationales44. Notre étude quant à elle s'attachera à évaluer l'influence de l'interdépendance sino-américaine sur l'apaisement des tensions politiques.

Largement inscrit dans l'histoire de la philosophie politique des idées, le libéralisme constitue donc un concept théorique incontournable des relations internationales. Au sein de cette école libérale d'importants courants se sont développés mais tous restent liés à la même volonté d'appliquer aux relations internationales les principes hérités de la philosophie du même nom.

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