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La vision de l'antiquité gréco-latine dans les hunger games de Suzanne Collins, première partie


par Samuelle BARBIER
Université d'Artois - Master recherche 2015
  

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1.4 Le mythe de l'Androgyne: de Platon à Collins

De par ses caractéristiques à la fois féminines et masculines, on ne peut s'empêcher de se demander si l'on ne pourrait pas établir un parallélisme entre le personnage de Katniss et le mythe de l'androgyne tel qu'il nous est raconté par Platon, à travers le personnage d'Aristophane, dans Le Banquet:

«Notre nature était autrefois différente : il y avait trois catégories d'êtres humains, le mâle, la femelle, et l'androgyne. De plus, la forme humaine était celle d'une sphère avec quatre mains, quatre jambes et deux visages, une tête unique et quatre oreilles, deux sexes, etc. Les humains se déplaçaient en avant ou en arrière, et, pour courir, ils faisaient des révolutions sur leurs huit membres. Le mâle était un enfant du soleil, la femelle de la terre, et l'androgyne de la lune. Leur force et leur orgueil étaient immenses et ils s'en prirent aux dieux»26(*)

La famille de Katniss, au départ, présente une structure traditionnelle: son père, mort dans une explosion, était mineur, tandis que sa mère restait à la maison. Ce n'est que plusieurs mois après la mort de son mari qu'elle se remet à exercer sa profession de pharmacienne et de soigneuse , qu'elle exercait avant son mariage. Le pouvoir dans Panem est détenu par les hommes, le chef du district 12 est un homme, qui se trouve être le père de Madge, la meilleure (et seule) amie de Katniss et le pays est dirigé par le président Snow . Par contraste, dans le troisième tome on découvre que le district 13 est dirigé par une femme, qui sera également le chef de la rébellion contre le Capitole, dont Katniss sera le symbole.

Katniss se caractérise dès le début du premier tome par le fait qu'elle sort des rôles traditionnels. Elle ne le fait pas de manière délibérée, ou consciente, mais parce que c'est dans son caractère mais surtout que la mort de son père ne lui laisse pas le choix. A la mort de son père, sa mère s'enfonce dans une profonde dépression et n'assume donc pas son nouveau rôle de chef de famille. Ce rôle échoira à Katniss, du haut de ses onze ans, qui devra protéger sa mère et sa soeur et les nourrir. Elle prend donc en charge la survie de sa famille, tout d'abord en vendant leurs affaires, puis en allant illégalement chasser dans les bois, comme le lui avait appris son père. Elle acquiert une grande habileté au tir à l'arc et remplace donc dorénavant son père comme chef de famille.

La mort de son père a également forgé son caractère , la rendant courageuse et déterminée, mais froide et dure, comprenant qu'elle ne pouvait se permettre aucune sentimentalité car cela mettrait l'équilibre et la survie de sa famille en danger. Tout au long de la trilogie, Katniss n'est guidée que par son instinct de survie, tandis que Peeta a plutôt tendance à se laisser guider par ses sentiments. Pourtant elle se sent «inférieure» à lui.

Cependant, une fois dans l'arène, il n'y a aucune distinction de genre, garçons et filles se trouvant, a priori à égalité. Pourtant, d'instinct, Katniss parierait plus sur les garçons forts physiquement que sur les autres.

Pourtant, à partir du moment de la Moisson, sa condition de femme est sans

cesse rappelée à Katniss: dans sa préparation physique tout d'abord : à peine arrivée au centre de préparation elle est épilée, maquillée , et donc féminisée: «je me tiens là, nue comme un ver, pendant qu'ils tournent autour de moi , à traquer les poils récalcitrants avec leurs pinces à épiler»27(*)

Ce rappel de la féminité n'est pas présent que dans sa préparation physique, en effet, elle subit une pression constante de la part de ses mentors , Haymitch et Effie, pour apparaître désirable , afin d'être repérée par des sponsors une fois dans l'arène. S'agissant d'une obligation pour survivre, elle se plie au jeu. Obéissant à Cinna, elle envoie des baisers au public lors de sa présentation au public. Elle s'entraîne pendant toute une journée afin de charmer les sponsors, alternant marche en talons hauts et cours afin d'apprendre «comment» sourire; journée qui s'achèvera sur ce constat d'échec de la part d'Haymitch: «pour l'instant, tu as à peu près autant de charme qu'une limace crevée.»28(*)

Pour l'interview précédent les jeux, toutes les concurrentes portent une robe , alors que pour leur entrée dans l'arène , garçons comme filles revêtent le même uniforme, sans aucune distinction de genre.

Le corps tient une place centrale dans les Hunger Games : affamé, blessé, torturé, dans le district 12; il est, lors de la présentation des Tributs au public, modifié, manipulé, exhibé, afin de plaire au plus grand nombre. On ne retrouve pas dans le roman les thèmes habituels liés à l'adolescence et à la puberté: la modification du corps, la maladresse... Katniss pense à son corps en matière de survie uniquement. Elle se préoccupe de ses blessures, et non pas de l'aspect esthétique.

Cependant, par opposition aux corps décharnés des districts, ce sont les habitants du Capitole , vêtus de couleurs criardes et bien nourris, qui choquent le plus les lecteurs, car ils vivent dans le luxe et la débauche au détriment des populations pauvres qui s'amassent dans des districts aux allures de bidonvilles.

Outre les tenues, Katniss est brutalement rappelée à sa condition de femme lors des interviews par la déclaration d'amour publique et télévisuelle que lui fait Peeta. Alors que Katniss est furieuse, car elle pense que cela la met en fâcheuse position face aux autres Tributs, Haymitch lui fait la leçon, en lui expliquant que loin de l'avoir rendue faible cela l'a rendue désirable, (littéralement «an object of love») ce qui «ne peut pas lui faire de mal»:

«--Il t'a rendue désirable ! Voyons les choses en face : tu avais besoin d'un

sérieux coup de main, dans ce domaine.

Tu étais aussi attirante qu'une motte de terre jusqu'à ce qu'il déclare t'aimer.

Maintenant, ils t'aiment tous. On ne parle plus que de vous. Les amants maudits du district Douze ! crache Haymitch.»29(*)

Et en effet, le public ne se laisse pas impressionner par sa force mais par le simulacre d'histoire d'amour tragique que jouent Peeta et Katniss, montrant

ainsi à Katniss que les sentiments ne sont pas forcément une preuve de faiblesse, la forçant à laisser un peu de côté ses caractéristiques masculines. D'ailleurs, c'est étonnant de voir à quel point le côté «homme» de Katniss trouve son parfait équilibre avec le côté «féminin» un peu sentimental de Peeta.

L'un des points forts de cette trilogie ne serait il pas justement sa mise à distance des notions de «genre», vues et vécues par Katniss dans ce roman à la première personne comme ce qu'elles sont, c'est à dire des constructions et non des caractéristiques naturelles, innées? Le genre masculin/féminin serait donc un ensemble de contraintes et de normes , et non pas une donnée biologique inhérente. Katniss transcende cette notion de genre , et ne se laisse pas aliéner par elle.

Cependant dans ces trois tomes, Katniss passe petit à petit du statut d'enfant à celui de femme, puis de mère, tout d'abord grâce à son hésitation constante entre les deux «hommes» de sa vie, Gale, celui qui est là pour elle depuis leur enfance, et avec lequel elle partage la même haine et les mêmes ambitions. De l'autre côté il y'a Peeta , qui est son exact opposé, sensible et rempli de gentillesse. Les deux jeunes hommes sont parfaitement au courant du dilemne qui anime la jeune femme, comme le prouve d'ailleurs ce passage du tome 3 des Hunger Games, lorsque tous deux en discutent, croyant Katniss endormie:

«Après un long silence, Peeta reprend la parole.

-- C'était drôle, ce qu'a dit Tigris. Comme quoi personne ne savait quoi faire d'elle.

-- Regarde nous, on n'a jamais su, dit Gale.

Ils rient tous les deux. C'est étrange de les entendre discuter comme ça. Presque comme deux amis. Ce qu'ils ne sont pas. Et n'ont jamais été. Même s'ils ne sont pas précisément ennemis.

-- Elle t'aime, tu sais, dit Peeta. Elle me l'a plus ou moins avoué après ta flagellation.

-- Ne crois pas ça, réplique Gale. Sa façon de t'embrasser pendant l'Expiation... Je peux te dire qu'elle ne m'a jamais embrassé comme ça.

-- C'était seulement pour la caméra, lui dit Peeta d'une voix où perce tout de même une pointe de doute.

-- Non, tu as su la gagner. Tu as tout sacrifié pour elle. C'est peut-être la seule manière de la convaincre qu'on l'aime. (S'ensuit un long silence.) J'aurais dû me porter volontaire pour prendre ta place dans les premiers Jeux. Je l'aurais protégée.

-- Tu ne pouvais pas, lui rappelle Peeta. Elle ne te l'aurait jamais pardonné. Tu devais prendre soin de sa famille. Elle y attache plus d'importance qu'à sa propre vie.

-- Bah, tout ça n'aura bientôt plus d'importance. Il y a peu de chances que nous

survivions tous les trois à cette guerre. Et quand bien même, ce sera le problème de Katniss. Savoir qui choisir. (Gale se met à bâiller.) On ferait mieux de dormir.

-- Oui. (J'entends les menottes de Peeta glisser au bas du barreau tandis qu'il s'allonge.) Je me demande quels seront ses critères.

-- Oh, ça, je le sais. (J'entends à peine les derniers mots de Gale à travers ses fourrures.)

Elle choisira celui qu'elle estimera le plus nécessaire à sa survie. «30(*)

Les deux jeunes hommes, par ce dialogue prouvent qu'ils connaissent mieux Katniss qu'elle ne se connaît, ce qui n'est en rien étonnant car elle ne prendr que peu de temps pour réfléchir à ses sentiments et à sa vie future. D'ailleurs, entendant cette conversation à leur insu, Katniss pense que si elle devait choisir à cet instant, elle n'en choisirait aucun des deux. Cependant à la fin , elle décide de vivre avec Peeta, prenant peut-être conscience pour la première fois que la discussion des deux jeunes hommes dans la cave de Tigris comportait une grande part de vérité:

"...je comprends que tout cela ne pouvait pas se terminer autrement. Que pour survivre, je n'ai pas besoin de la flamme de Gale, nourrie par sa rage et sa haine. J'en ai déjà bien assez en moi. Ce qu'il me faut c'est le pissenlit au printemps. Le jaune qui évoque la renaissance plutôt que la destruction. La promesse que la vie continue, en dépit de nos pertes. Qu'elle peut être douce à nouveau. Peeta est le seul à pouvoir m'offrir ça."31(*)

Si Katniss choisit Peeta, c'est parce qu'il la complète, et, tout comme dans le mythe platonicien, les deux parties d'un tout sont réunies. Nous pouvons noter également la récurrence de l'image du «pissenlit au printemps» , qui était déja, dans le premier tome de la trilogie, le symbole de la survie de la famille de Katniss, qui leur avait permis, associé au pain que leur avait donné Peeta, d'être enfin rassasiées. Le pissenlit était donc déja, indirectement certes, associé au personnage de Peeta.

Ce mythe de l'androgyne sera mis à l'honneur dans le livre Salmacis-L'Elue, écrit par Emmanuelle De Jesus, grande gagnante du tremplin d'écriture organisé par les éditions Blackmoon, qui a basé la trame de son roman sur le personnage d'Andréa, dont la famille est victime d'une malédiction condamnant les enfants à passer sans cesse d'un corps d'homme à un corps de femme, jusqu'à ce qu'ils trouvent leur élu(e) , ce qui fera cesser les transformations. Cependant, si il se trompe d'élu(e), il (ou elle) sera condamné à errer entre le statut d'homme et de femme toute sa vie, sans jamais trouver sa place.

En trouvant sa «moitié», Peeta, Katniss met un terme aux hésitations qui ont ponctué sa vie. En devenant la femme de Peeta, et la mère de ses deux enfants, elle choisit d'assumer pleinement sa condition de femme, sans plus chercher à s'en défendre. Le fait de devenir mère, une chose qu'elle refusait catégoriquement au début de la trilogie, prouve qu'elle a définitivement tiré un trait sur son passé et sa crainte de voir ressurgir les Jeux. De plus, elle a un garçon et une fille, parfaite représentation des tributs «mâles» et «femelles» qui étaient envoyés dans les jeux chaque année, mais loin de se battre, ses enfants jouent ensemble sur ce qu'ils ne savent pas être un cimetière. Les adultes ne leur diront pas, probablement afin de conserver leur innocence intacte, comme le dit Katniss dans les dernières lignes de la trilogie:

« Mes enfants, qui ne savent pas qu'ils jouent sur un cimetière.

Peeta dit que tout ira bien. Nous sommes ensemble. Et nous avons le livre. Nous saurons leur expliquer d'une manière qui les rendra plus courageux. Mais un jour, il faudra bien leur parler de mes cauchemars. D'où ils me

viennent. Pourquoi ils ne s'effaceront jamais complètement.

Je leur apprendrai comment je survis. Je leur dirai que certains matins, je n'ose plus me réjouir de rien de peur qu'on me l'enlève. Et que ces jours-là, je dresse dans ma tête la liste de tous les actes de bonté auxquels j'ai pu assister. C'est comme un jeu. Répétitif. Un peu lassant, même après plus de vingt ans.

Mais j'ai connu des jeux bien pires.»32(*)

* 26 Le Banquet, Platon, ed. poche

* 27 Hunger Games, Tome 1, Suzanne Collins, ed. Pocket Jeunesse P.72

* 28 Hunger Games, Tome 1, Suzanne Collins, ed. Pocket Jeunesse, P.138

* 29 Hunger Games, tome 1, Suzanne Collins, ed. Pocket jeunesse, P.157

* 30 Hunger Games, la révolte, Suzanne Collins, ed. Pocket jeunesse, P190

* 31 Hunger Games, la révolte, Suzanne Collins, ed. Pocket jeunesse P.222

* 32 Hunger Games, la révolte, Suzanne Collins, ed.Pocket jeunesse, P223

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