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Francis Ponge et Bernard Heidsieck: exemples d'un parti pris du banal en poésie contemporaine

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par Delphine Billard-Kunzelmann
ENS-lsh Lyon - DEA stylistique 2004
  

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Francis Ponge et Bernard Heidsieck : exemples d'un parti pris du banal en poésie contemporaine

Introduction

On observe à la lecture des textes poétiques de ces deux auteurs du XX ème siècle un parti pris du réel, de la réalité prise dans ce qu'elle offre de plus ordinaire, commun, banal. Chez Ponge, il s'agit de donner la parole à ces « objets taciturnes, qui ne vivent que dans l'attente de leur plus juste expression » (1948) 1(*) en les isolant de tout contexte. Chez Heidsieck le parti pris est moins « objectiviste » (vs. humaniste), mais il se donne aussi le but de faire voir, entendre la vie de tous les jours. En effet, il y a dilution du banal objet dans un contexte. Leur point commun a priori ? Refuser d'idéologiser le réel, encore moins de le rendre idéal.

La double question qui se pose est : quelles motivations ont dirigé ce choix d'une part et d'autre part les motivations chez ces deux auteurs sont-elles comparables ?

Le contexte du XX ème siècle est évidemment à placer au centre de ce questionnement et nos deux auteurs s'inscrivent délibérément en position de rupture par rapport aux recherches du XIX ème siècle : le caractère égocentrique et anthropocentriste des thèmes, les registres lyrique et élégiaque. En bref, tout ce qui faisait une poésie hautaine et fière qui, soit détournait avec horreur le regard de la basse matérialité, soit la dramatisait à la manière de Victor Hugo dans une visée politique. On observe ainsi dans ce siècle la naissance d'un regard neuf posé sur l'objet, la chose, le banal. Georges Perec traite des Choses, écrit qui lui vaudra d'ailleurs le prix Renaudot en 1965. Il écrira également un texte intitulé Je me souviens, les choses communes. Et la lecture de L'Anthologie arbitraire d'une nouvelle poésie d'Henri Deluy2(*) qui « arbitrairement » rend compte de trente poètes entre 1960 et 1982, nous révèle des titres de poèmes pour le moins singuliers : Objet d'Anne-Marie Albiach3(*), ou Ménagerie quotidienne de Alain Lance4(*), ou Les Objets contiennent l'infini5(*), ou encore de James Sacré Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme)6(*).

Francis Ponge et Bernard Heidsieck sont du XX ème siècle et se revendiquent comme tels, même si Ponge aime à rappeler que sa naissance en 1899 lui permet d'avoir eu un pied dans ce XIX ème siècle qu'il remettra de nombreuses fois en cause.

Derrière le « parti pris de la banalité » se présente et s'affirme un parti pris poétique. Faisons de la poésie un outil de lecture du réel et non plus une vision fantasmée de cette réalité qui décevait tant les Romantiques. Parlons de ce que nous croyons connaître et que nous avons toujours sous-estimé. D'une part, on y verra peut-être de la beauté, d'autre part on pourra sortir la poésie de l'ornière des élites en parlant des choses que tout le monde connaît. De fait, une communication sera peut-être possible avec une plus grande partie de la population. Faisons de la poésie ouverte et compréhensible.

Ainsi nos deux poètes n'ont pas suivi la seule « fonction poétique » pour « faire » de la poésie -- et j'emploie « faire » à dessein à la place d' « écrire » -- non pas telle que la définissait d'ailleurs Jakobson, mais telle qu'elle a été comprise par certains poètes, mais ils ont voulu privilégier « la fonction conative » d'une poésie communicante. Le registre lyrique, en effet, à notre sens n'entre pas dans le schéma de communication établi par Jakobson. Au contraire, il se caractériserait par une attitude anti-communicative dans la mesure où il s'agit d'un discours qui prend son locuteur pour destinataire, donc une poésie dont la fonction resterait uniquement « émotive ». En effet, la fonction poétique qui caractérise le fait que, dans un raccourci nécessaire, le texte parle et non le locuteur, n'est donc plus privilégiée. Nous avons affaire à une poésie discursive, communicante. C'est moins le « noème » qui désigne chez Jakobson une pensée immanente que l'intention et le but du message qui importent chez l'un et l'autre de nos poètes.7(*) Ceci dit, nous insistons bien sur l'idée que certains poètes ont privilégié l'unique « fonction poétique » et que ce n'est pas le fait de Jakobson car lui-même insiste sur la nécessité de se référer à d'autres fonctions : « Toute tentative de réduire la sphère de la fonction poétique à la poésie, ou de confiner la poésie à la fonction poétique, n'aboutirait qu'à une simplification excessive et trompeuse. » C'est dans ce sens qu'il faut lire la visée de Ponge : « compte-tenu des mots » ne doit pas être séparé de « parti pris des choses ».

Donc leur point commun est bien de partir du réel sans l'idéaliser, mais en le prenant tel qu'il nous apparaît.

Des différences encore apparaissent. Ainsi si Ponge reste fermement attaché à la page, au support papier, Heidsieck n'en fait qu'un auxiliaire nécessaire à la poésie sonore (mais à des fins pratiques).

Ponge prend les objets un par un et les examine avec passion, les dotant d'une identité. Heidsieck les dilue dans des contextes de vie.

Ponge a un but révélé, même s'il le récuse à plusieurs reprises, mais tout à fait identifiable : sauver l'homme de lui-même ; de son égocentrisme, son nombrilisme puisqu'il s'agit d'ouvrir l'homme à autre chose que lui-même.

Heidsieck veut se poser contre la poésie du XIX ème siècle et renouveler le genre par les techniques nouvelles du XX ème siècle sans l'idée de sauver particulièrement l'homme.

Ponge ne manque pas de préciser que les sujets qu'il aborde sont l'objet d'une admiration voire d'un véritable amour tandis que Heidsieck reste relativement neutre sur le plan affectif.

Mais tous deux ont pris comme thème commun le banal. Et non seulement ils revendiquent ce sujet en usant de ce terme, mais ils en changent le sens : le banal, victime du processus qu'est la banalisation devient sous leur plume et dans leur bouche synonyme d'extra-ordinaire, de prodige. Tout simplement parce que le regard du spectateur s'est posé sur lui ou l'oreille de l'auditeur en a amplifié le son. La poésie devient alors vecteur, outil de « re-connaissance ».

D'autres différences sont décelables, notamment sur le plan d'une sensibilité attribuée au banal. Ponge revendique chez les objets ou choses un droit à la parole, dénonce l'injustice d'un manque de considération. Les « Escargots », en 1936, sont justifiés ainsi : « Justice pour l'escargot ! Cet animal vaut mieux que son pesant de morve. »8(*) Ici c'est un sentiment d'injustice qui nourrit le désir de l'étudier, une volonté de réparer une erreur humaine.

Quant à Bernard Heidsieck, il place ailleurs son devoir : ce ne sont pas des choses ou des objets qui sont traités sous le vaste sujet du banal, mais des situations banales, ordinaires, de tous les jours. Le but n'est pas de réparer une erreur humaine mais de rendre compte de situations.

Autre différence encore, quand Ponge examine ses objets de l'extérieur et de l'intérieur, il n'en reste pas moins à distance de ce qu'il appelle des « objets ». Il s'agit de choses « objectées », placées devant lui. Heidsieck au contraire s'imprègne du banal, non seulement en l'incorporant à ses textes tels que ses enregistrements et « biopsies » le lui ont livré, laissant une place non négligeable au hasard, mais en s'en imprégnant lui-même par des lectures-performances qui le poussent à choisir l'expression « poésie action » à partir de 1963.

Nous traiterons donc ces différents aspects selon le plan suivant :

I] Le concept du banal selon Ponge puis Heidsieck

II] Les buts du banal en poésie

* 1 « Prière d'insérer pour « le peintre à l'étude » », L'Atelier contemporain, OC, t. II, p. 612.

* 2 Henry Deluy, L'Anthologie arbitraire d'une nouvelle poésie, Flammarion, 1983.

* 3 Anne-Marie Albiach, Objet, coll. « Figurae », Orange Export Ltd, 1976.

* 4 Alain Lance, Ménagerie quotidienne, Orange Export Ltd, 1971.

* 5 Claude Royet-Journoud, Les Objets contiennent l'infini, coll. « NRF », Gallimard, 1983.

* 6 James Sacré, Bocaux, Bonbonnes, carafes et bouteilles (comme), coll. « CRIR é LIR », Ed. Le Castor Astral & Le Noroît, 1986.

* 7 Jakobson, Essais de linguistique générale, coll. « Points », Ed du Seuil, 1980, p. 218-220.

* 8 [L'escargot], Dans l'Atelier du Parti pris des choses, OEuvres complètes, Galld., Bibl. de la Pléiade, 1999, t. I, p. 58.

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