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Francis Ponge et Bernard Heidsieck: exemples d'un parti pris du banal en poésie contemporaine

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par Delphine Billard-Kunzelmann
ENS-lsh Lyon - DEA stylistique 2004
  

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I] Le concept du banal selon Ponge puis Heidsieck

1) Ponge et la (ou les) notion (s) d'objet/chose

Un relevé des occurrences du mot « banal » et de ses dérivés nous révèle que Ponge emploie donc rarement le mot « banalité » mais ce qui demeure assuré, c'est son désir marqué de parler de la « beauté non reconnue », de « la faiblesse d'arguments », de « la modestie »9(*), dans « Je suis un suscitateur » en 1942. « Ceux qui n'ont pas la parole, c'est à ceux-là que je veux la donner », ajoute-t-il car «[r]abaisser les puissants m'intéresse moins que glorifier les humbles ». Dans Entretiens de F. P. avec P. S.10(*) , Ponge dit vouloir chercher ses sujets dans les « objets les plus indifférents possibles »11(*), il parle d' « un naïf programme »12(*) : on retrouve ce menu dans une note accompagnant le texte « Pierre Charbonnier »13(*) :

N'importe quel objet ou motif. Parce que tout s'agence sans nous dans la nature. Et tout donc et n'importe quoi nous intéresse, de ce point de vue. Nous choisirons même plutôt ce dont le caractère désert, étranger n'est pas particulièrement reconnu d'habitude. Tout ce que l'on a sordidement d'habitude le sentiment d'avoir annexé, conquis, domestiqué, surpris : les choses les plus « communes », les paysages les plus « simples ». 

Et pourquoi pas le chat ? se demande Ponge lors d'un entretien avec Jean Ristat en mars 1976. Parce que le chat est déjà trop poétique. « Je pense qu'il vaut mieux choisir des objets beaucoup plus communs, qui ne sont pas poétiques, montrer qu'ils sont aussi intéressants que n'importe quels autres. »14(*) Cette neutralité devient condition du choix de ses sujets.

Il est donc question d'un paradoxe puisque Ponge se veut poète de l'épidictique, de l'éloge, au sens étymologique du terme « paradoxe », à savoir : « éloge d'un objet que nul ne songe à louer, parce qu'il ne le mérite pas. »15(*)

On observe ainsi, dans un premier temps, que Ponge oscille sans arrêt entre ces deux termes « choses » et « objets » comme s'il ne faisait pas de distinction entre eux. En ouvrant Le petit Robert, il se dessine effectivement dans le sens large une corrélation directe entre les deux. Ainsi un « objet » se définit comme « Toute chose (y compris les êtres animés) qui affecte le sens et spécialement la vue. » Donc un objet n'est pas seulement inanimé et contredit la première partie de la célèbre citation : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme (...) ? »

Ponge veut traiter n'importe quel objet ou chose sans critère d'animation ou d'absence d'animation, (l'homme compris ramené à cet état ou des parties d'homme : « Ebauche d'une main ») à la condition d'avoir affaire à notre espace commun, de tous les jours, à notre « quotidienneté », à notre espace banal. Certes, on observe une prédilection de Ponge pour les objets solides et non liquides ou gazeux. Mais il s'en explique en parlant d'un premier état de sa réflexion :

Si mon esprit s'est appliqué d'abord aux objets solides, sans doute n'est-ce pas par hasard. Je cherchais un étai, une bouée, une balustrade. Plutôt donc qu'un objet liquide ou gazeux devait bien me paraître propice un caillou, un rocher, un tronc d'arbre, voire un brin d'herbe, et enfin n'importe quel objet résistant aux yeux par une forme aux contours définis, et aux autres sens par une densité, une compacité, une stabilité relatives également indiscutables. Les sens de l'homme et la densité relative de son corps font ici, serait-ce inconsciemment, office de critère.16(*)

(Et ici Ponge prend le mot « objet » dans son sens visuel.)

Cependant ce n'est pas Le petit Robert qui a servi de référence à Ponge, mais Le Littré. Qu'en est-il de la distinction entre « objet » et « chose » ?

« chose » signifie dans un premier sens : « Désignation indéterminée de tout ce qui est inanimé ». Il semble que Ponge ait oscillé entre les sens 10 et 11 qui apportent les nuances respectives suivantes : « peu de chose, chose inutile et sans valeur » et « grand'chose, quelque chose qui a de l'importance ».

« objet » signifie « Tout ce qui se présente à la vue » et en deuxième sens « Tout ce qui affecte les sens ». Une troisième signification ajoute cette nuance : « Tout ce qui est en dehors de l'âme. Par opposition à sujet qui exprime ce qui est en dedans de l'âme : l'objet et le sujet ». Une quatrième acception nous apprend : « chose dans un sens indéterminé » et une cinquième « Tout ce qui se présente à l'esprit, tout ce qui l'occupe ». Dès lors, il semble bien qu'il y ait un rapport à la vue et un rapport sensuel de l'objet avec celui qui le considère.

A priori les choses et les objets ne font pas vraiment l'objet d'une distinction chez Ponge.

C'est la raison pour laquelle, nous nous sommes interrogé sur les différents emplois des mots « objet » et « chose » en nous demandant quelles « choses » du Parti pris des choses sont-elles désignées comme des « objets » ?

Il y a en première place « Le cageot » : « cet objet » est « agencé », utilitaire puisqu'il est d'entrée de jeu désigné par sa fonction : « vouée au transport »17(*). Or il s'agit d'une chose créée par l'homme et c'est important car elle est « agencée ». Le deuxième est « Le Pain » qui doit rester « moins objet de respect que de consommation ».18(*) Le troisième est « La Crevette ». Ce dernier peut sembler étonnant par son classement dans la catégorie des « objets ». Mais Ponge s'explique à ce propos en multipliant les références à la vue. En effet, tout un champ lexical se dessine : « gibier de contemplation », « vue », « hallucination », « aperçoit », « vision », « surimpression », « yeux », « vision », « représentations », « trouble de la vue », « se montre », « l'oeil », « aperçoit », « regards », « illusion », « reflet », « ombre », « formes », « forme », etc. Et Ponge d'insister sur ce caractère d' « Objets pudiques en tant qu'objets ». Il s'en explique en faisant la distinction entre chose et objet.

« Chose » (terme qui n'est pas nommé mais qui va de soi ici) relève de la « réalité » (et l'on pense au De natura rerum de Lucrèce), « objet » relève de la « contemplation ». La crevette est objet car elle est difficile à percevoir par la vue tant elle se déplace rapidement, d'où cette mention de la « cinétique » et non de l' « architecture ».19(*) Ainsi même « Le cageot » est décrit comme objet et non chose peut-être non pas parce qu'il est de fabrication humaine mais parce qu'il « luit » et qu'il est en « bois blanc », d'où un rapport à la vue non négligeable, puisque, en effet, Ponge veut nous le « faire voir » cet objet qui traîne à nos pieds et qui n'est pas élevé à hauteur de notre regard. Idem pour « le pain » qui offre une « surface (...) merveilleuse (...) une impression quasi panoramique ». Le texte insiste sur les superpositions de couches et donc son aspect multidimensionnel.

Parmi celles désignées comme des « choses », nous avons la mer qui est « une chose simple », puis l'eau20(*), le coquillage (dans « Notes pour un coquillage ») est « une petite chose » que l'on peut « démesurer »21(*). Le « Galet » n'est pas « une chose facile à bien définir »22(*) et bizarrement il devient « objet » quand il est question de l' « introduire réellement dans nos yeux » pour permettre sa « contemplation ».23(*) Quand il est question de son rapport « en réalité » à la « nature », il redevient « chose »24(*). Et enfin, quand il question, cette fois pour le galet, de parler de sa forme (« leur dos forme un parterre incommode »), alors il s'agit de « ces objets du dernier peu »25(*). Il en est de même dans une lettre adressée à Bernard Grothuysen où le galet est tour à tour « objet » quand il est question de « perception sensible », et de « chose » quand il est question de langage, « mille compositions de qualités logiques ».26(*)

On pourrait à ce moment reconnaître par l'emploi du mot « objet » une sous-catégorie des choses. En effet, quand il s'agit de « choses » naturelles, au sens où elles sont l'objet de la création de la nature, en un rapprochement avec les « choses-rerum » de Lucrèce, Ponge emploie le mot « chose ». On ne peut perdre de vue en effet que Ponge avait envisagé comme titre de ce qui s'intitulera Le Parti pris des choses « l'approbation de la nature » et c'est à lire comme un rappel du titre de Lucrèce.27(*) Par contre quand elles s' « objectent » à la vue et la contemplation et qu'elles sont de fabrication humaine comme le cageot et le pain, il s'agit d'objet. Même la crevette se ramène par là à un objet dans la mesure où cette nécessité de la voir et de la contempler se veut la raison d'en faire un texte, donc de l' « objecter ».

On est en droit de se demander dès lors : qu'en est-il des choses (ou objets) qui ne sont désignées ni par l'un ni par l'autre des deux termes ? Ainsi le premier texte intitulé « La Pluie » ne comporte aucune mention de l'un ou de l'autre. La pluie n'est désignée ni comme « chose » ni comme « objet ». Et pourtant le premier verbe du PPC, donc extrait de ce texte est « regarder »28(*) : « La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. » Ponge a-t-il hésité à la désigner comme « objet » sachant qu'elle est phénomène naturel et donc davantage « chose » ? Alors pourquoi ne pas l'avoir désignée comme « chose » si elle est « res naturae », chose de la nature ? Il semble que Ponge ait laissé planer le doute et ait décidé de ne pas prendre parti. Pourtant il la décrit sous la forme de petites gouttes différenciées selon leur taille : « Ici elles semblent de la grosseur d'un grain de blé, là d'un pois, ailleurs presque d'une bille ». Puis il ajoute plus loin : « Chacune de ses formes a une allure particulière ». La forme est vraiment au coeur de la description de la pluie décomposée en gouttes. Il semblerait que la pluie soit donc à classer dans les objets.

Ainsi dans Proêmes, « Introduction au « Galet » », il est question pour Ponge de reprendre et d'expliquer cette nuance. Il parle des « objets » quand il s'agit de « contemplation » et de « contemplation d'objets précis » car ils s'opposent à l'informe, à l'indéfini. Quant aux « choses », Ponge en parle clairement quand il évoque le De natura rerum dans le but de faire également une « cosmogonie » : plonger dans « l'épaisseur des choses » , en retirer des « qualités », « faire des discours entièrement composés de déclarations inédites », mais « fixer son attention sur », « observer », « décrire », « contempler » les « objets ».29(*) Donc c'est un but de traduction de nos perceptions des « choses » mais c'est un but de contemplation qui occupe les « objets ». Et c'est bien le sens de l'emploi du mot dans natare piscem doces : « Le poète ne doit jamais proposer une pensée, mais un objet, c'est-à-dire que même à la pensée, il doit faire prendre une pose d'objet ». Finalement, quand Ponge parle de faire parler les choses, il s'agit de faire parler l'homme qui ressent les choses. On est très proche de la théorie de Merleau-Ponty qui déclare que la perception des choses se fait par les sens humains et Ponge le reconnaît dans « Raisons de vivre heureux » : « on ne peut aucunement sortir de l'homme ».

On pourrait penser à la lecture du titre Pièces (1962, mais les textes ont été composés entre 1924 et 1959) que ce recueil dès lors aurait pour but de s'opposer au choses du Parti pris des choses (1942) et donc de traiter cette fois plutôt des objets dans la mesure où ces « pièces » comprises dans le sens n°12 du Littré de « différentes parties d'un appartement » vont être l'objet de description de leur contenu. Le titre peut aussi être lu comme les pièces d'un puzzle, ou comme le démontre Jean-Marie Gleize dans sa Lecture de Pièces de Francis Ponge, comme les pièces d'un échiquier, ou le « palimpseste » d'une poésie « mise en pièces » (en effet, de nombreux textes sont inachevés)30(*) ou même de « pièces de théâtre », en un « théâtre de la banalité »31(*). Ce puzzle constituerait le bazar à objets ou le dictionnaire des objets, le PPC constituant le dictionnaire des choses 32(*) ou s'il s'agit d'un théâtre de l'objet, c'est bien le regard et même l' « observation »33(*) qui serait au centre de ce recueil. En effet, on observe une majorité d'objets traités et très peu de choses.

Il est certes question en troisième position du recueil de « La Robe des choses » mais en fait elles deviennent des « objets » car elles sont placées dans un rapport à la lumière 34(*) (celle des « ampoules » d'une scène de théâtre ?) ; l'expression « parti pris » est citée et on peut la lire comme une référence explicite au premier recueil de 1942. Ce texte semble vouloir faire le lien entre deux réalités que Ponge en fait n'oppose pas mais qu'il complète.

Puis « objet » réapparaît en compagnie de « bibelot » pour un retour sur « La Crevette » devenue « dans tous ses états ». Il est fortement question de la vue puisque c'est « l'objet le plus pudique qui soit au monde, celui qui met le mieux la contemplation en défaut ». Dès lors, l'entreprise de Ponge est d'en faire vraiment un « objet » de vision et donc de rompre la « [p]udeur de l'objet en tant qu'objet », à savoir nous le décrire avec audace, « dans tous ses états ».35(*) Dans « La Maison paysanne », Ponge évoque des « objets bruts en bois dans les marrons à la Rembrandt », or ce sont des objets et non des choses car ils sont l'objet d'un perception visuelle.36(*) Mais quand Ponge évoque « quelques choses », il s'agit de désigner des « choses » extérieures à la maison et qui appartiennent au domaine de la nuit. Elles sont donc par voie de conséquence invisibles. Par contre, quand il est question de « Paysage »37(*), alors Ponge parle de « la réalité même des choses » ce qui nous ramène au sens phénoménologique du terme traité par Lucrèce. Dans « La Danseuse », il est à nouveau question de « la robe des choses » par jeu de mots simplement avec le texte précédent puisque Ponge évoque « les choses » qui tournent bien « quand sa robe tourne en tulipe »38(*). Donc il n'est pas question de sens de la vue mais d'objectifs atteints par la danseuse. Dans « L'édredon », Ponge parle du désir de « contempler quelque chose » et il n'emploie pas le mot « objet » car il s'agit de « plumes » qui sont cachées à la vue. Donc elles restent indéterminées.

Un autre objet est désigné par ce terme : « La Lessiveuse ». Aussitôt, fidèle à sa définition implicite, Ponge parle de « l'étincelle de la considération » à faire jaillir.39(*) Ensuite c'est « La Cruche » qui est appelée « objet ». Certes cette appellation intervient lors de sa description, mais il semble que ce soit son côté utilitaire qui en justifie ce nom. C'est un « objet médiocre », « un objet utile », un « objet de basse-cour. Un objet domestique », un « objet médiocre », « un objet dont il faut nous servir quotidiennement »40(*). Ponge insiste même, dans cette distinction qui s'opère entre les deux mots, pour que la cruche ne soit pas mélangée avec les « choses ». Bien sûr cela signifie qu'elle risque de se casser en entrechoquant une chose, mais il semble que l'insistance de Ponge veuille dire que cet ustensile est à classer parmi les « objets ».

Ce rapport de l'objet à la lumière et donc à la vue réapparaît dans « Le volet, suivi de sa scholie » où il est question de « l'apparition du monde extérieur, de tout le train des objets dans son flot » au moment de l'ouverture du volet. « L'assiette » est également un « objet de tous les jours », « un objet qui prête à vivre plus qu'il n'offre à réfléchir ». Or c'est sa beauté qui ravit Ponge, cette beauté nacrée, née de la mer en un rapprochement ni plus ni moins avec Vénus. Encore une fois, c'est le sens de la vue qui est sollicité. Quant aux roses dans « La parole étouffée sous les roses », elles sont des « choses » et comme il est question de leur « robe » on ne peut que penser à l'expression « la robe des choses ».

Le soleil lui-même, pourtant directement lié à la nature est classé parmi les objets quand il est question de sa clarté éblouissante : « éblouissante (...) tenant à la nature du Soleil (...) au coeur même de notre objet »41(*). Plus loin il ajoute : « Qu'est-ce que le soleil comme objet ? -- C'est le plus brillant des objets du monde. » Mais Ponge est obligé de reconnaître que devant l'impossibilité de « contempler » le soleil, il ne peut le classer parmi les objets. Il n'obéit pas à la « condition même du regard »42(*) Et pourtant Ponge hésite puisqu'il le désigne plus loin comme « cet objet éblouissant »43(*). Il est donc « objet » et condition d'être des « objets » : « Le soleil est l'objet dont l'apparition ou la disparition produit, dans l'appareil du monde comme sur chacun des (autres) objets qui le composent, le plus d'effet et de sensation. »44(*) De ce fait, il est objet car il est objet de regard ou du moins il le permet sur le monde. Mais, en même temps : « Pourquoi le soleil n'est-il pas un objet ? Parce que c'est lui-même qui suscite et tue, ressuscite indéfiniment et retue les sujets qui le regardent comme objet »45(*). Cette image de la nuit et du jour conserve au soleil son statut d'objet seulement lorsqu'il est visible.

Par contre il se pose un problème avec « L'abricot » et « La figue » définies toutes deux comme des « choses », l'une à cause de sa forme, l'autre à cause de son remodelage possible. Qu'est-ce que cela signifie ? Ne sommes-nous pas dans le domaine de la vue ? Cela n'est pas sûr. En effet, il semble que nous soyons non pas dans la contemplation de l'objet mais dans l'appréhension tactile de la forme, d'où le recours au mot « chose ».

On déduit de cette brève étude portant uniquement sur Le Parti pris des choses et Pièces, que Ponge semble faire une distinction dans ses emplois des deux termes. Dans un premier temps, on ne peut nier que « objet » désigne une sous-catégorie de « chose ». De plus, il ressort que lorsqu'il s'agit de sonder l'épaisseur, la diversité des choses et donc de leur donner la parole, Ponge préfère le mot « chose ». Il s'agit sans doute de vouloir faire le lien avec Lucrèce. Cet aspect formel de mondes en épaisseur, de déformation des choses pour les appréhender tactilement renvoie au terme « chose ». Mais quand il est question de vue et de mise en lumière, alors Ponge emploie le mot « objet ». Ainsi le soleil est objet en tant qu'il est source de lumière et permet de faire voir les objets. Donc, par transfert il est lui-même objet. Mais dans la mesure où il est impossible de le regarder fixement (de même que la mort, selon La Rochefoucauld), il quitte sa désignation d'« objet ». Certes, on peut dire comme Christian Jacomino46(*) que les objets de fabrication humaine, appelés « objets » pour cette raison, sont les préférés de Ponge. Mais c'est surtout la mise en lumière des choses devenues alors « objets » par ce procédé de description qui intéresse Ponge. Peu importe qu'ils soient d'origine humaine ou naturelle. Il semble que c'est la « considération » ou plutôt le manque de « considération » qui soit la cause des préférences de Ponge. Donc quand il est question du « Cageot » placé au rang d'objet, et il faut comprendre ce processus de hiérarchisation dans le choix des termes de Ponge, il faut lire un vrai souci de le mettre en lumière pour qu'il « luise bien de l'éclat » mais rempli de respect -- et non de vanité -- dû à la « considération » et la « contemplation ».

La plupart des critiques aboutissent à une équivalence entre « objet » et « texte » dans la mesure où Ponge s'évertue à faire prendre à ses textes des poses d'objet. Certes, on ne peut le nier tout en reconnaissant chez Ponge l'égalité de statut entre les différents états d'un texte qui dès lors sont autant d' « objets » paradoxalement de l'objet. Ceci dit, cette affirmation confirme notre définition de l' « objet » qui emprunte à la vue ses critères. Ainsi dans le PPC, cette mise en avant de l'objet-texte trouve son application dans l'aspect formel des « buissons typographiques » des « Mûres » : « Aux buissons typographiques constitués par le poème sur une route qui ne mène hors des choses ni à l'esprit, certains fruits sont formés d'une agglomération de sphères qu'une goutte d'encre remplit ». Tout se mêle : les buissons de fruits, donc comparé-objet, sont mêlés, fondus au comparant-texte : « typographiques », « poème », « goutte d'encre », en une métaphore où le comparé et le comparant, le point de départ de la métaphore et son point d'arrivée se mélangent et s'échangent leur statut. Qui est à l'origine de qui ? On aboutit donc à un objet hybride, une agglomération des deux notions d'objets qui finissent par mûrir après les « efforts patients » du poète, en un résultat homogène. L'objet-texte se nourrit de l'objet-référent.

Certes, ce combat en faveur des choses et notamment des « bibelots », au sens d'objets de moindre importance, est également à lire comme lutte contre cet « aboli bibelot d'inanité sonore » de Mallarmé, ce « réicide », dans le sens où lutter contre la poésie lyrique, surtout après ce maître de la rue de Rome, doit passer en toute logique par une réintroduction du « bibelot » et cette fois c'est de la rue Lhomond que viendra la « réification » de la poésie. Cette poésie de l'éloge se lit dès les titres du PPC qui se révèlent pour la plupart encomiastiques : « Ode inachevée à la boue », etc.

Enfin, il est certain qu'on ne peut ignorer non plus l'étymologie de « choses », comme le souligne Jean-Pierre Bobillot qui lit ce mot comme « causes ». Ainsi ce Parti pris des choses serait la « cause des causes », au sens de prendre fait et cause pour. Evidemment « chose » se voit justifié et « objet » de même puisqu'il faut y lire aussi ce souci de la poésie de considérer les « objections, objecteurs de langage » que sont les choses, donc les « objets ».47(*)

Il nous reste à relire avec attention « My creative method » qui de manière très indirecte semble donner un semblant de distinction. En effet, il est question dans un texte daté du 27 décembre 1947 de la distinction entre idées et choses, les unes étant l'objet d'une profonde déception pour Ponge tandis que les choses sont le « prétexte », à savoir l'objet du texte pongien, l'avant-texte. Il semble inclure dans ces choses : « Les objets, les paysages, les événements, les personnes du monde extérieur » car ils « me donnent beaucoup d'agrément au contraire ».48(*) Ces choses ne deviennent objets que lorsque Ponge en a corrigé les fausses interprétations :

Ainsi ces choses : mon oeuvre, ma personnalité, je puis les considérer maintenant comme tout autre chose, et écouter (répondre à) l'appel a minima qu'elles objectent aux explications qui en ont été données. Il faut que je corrige leurs fausses interprétations (ou définitions).49(*)

C'est là que de choses on passe à objets. Ces objets doivent aboutir à l'objet littéraire :

créer des objets littéraires qui aient le plus de chance (...) de s'opposer (s'objecter, se poser objectivement) avec constance à l'esprit des générations, qui les intéressent toujours (comme les intéresseront toujours les objets extérieurs eux-mêmes), restent à leur disposition, à la disposition de leur désir et goût du concret, à l'évidence (muette) opposable, ou du représentatif (ou présentatif).

Il s'agit d'objets d'origine humaine, faits et posés spécialement pour l'homme (et par l'homme), mais qui atteignent à l'extériorité et à la complexité, en même temps qu'à la présence et à l'évidence des objets naturels. 50(*)

Donc, s'objecter signifie se placer en position de combat contre le regard commun, et l'objet-texte en constitue l'arme.

Nous ne pouvons clore (momentanément) cette étude distinctive sans convoquer Jean-Paul Sartre qui établit une étonnante distinction entre « choses » et « objets ». En effet, il définit les objets comme la donnée humanisée des choses :

Voilà donc une mère de famille et un trapéziste pétrifiés. Ce sont des choses. Il a suffi pour obtenir ce résultat de les considérer sans ce parti pris d'humain qui charge de signes les visages et les gestes des hommes. On s'est abstenu de leur coller sur le dos les étiquettes traditionnelles « Haut » et « Bas », de leur supposer une conscience, de les considérer, enfin, comme des poupées sorcières. En un mot, on les a regardés avec les yeux des behaviouristes. Et tout à coup les voilà rentrés dans la Nature ; le gymnaste, entre le singe et l'écureuil, devient un produit naturel ; la jeune mère est un mammifère supérieur qui a mis bas.

A présent, nous avons compris qu'un objet quelconque apparaîtra comme une chose dès qu'on aura pris soin de le déshabiller des significations trop humaines dont on l'a paré alors.51(*)

Il est évident que nous n'aboutissons pas à cette conclusion et qu'il semble plus évident qu'une notion de vue intervienne.

* 9 F. P., Nouveau nouveau Recueil I , OEuvres complètes, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2002, t. II, p. 1171.

* 10 Seuil, Gallimard, 1970.

* 11 Ibid., p. 122.

* 12 Ibid., p. 121.

* 13 L'Atelier contemporain, OEuvres complètes, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2002, t. II, p. 571.

* 14 Entretien avec Francis Ponge, « C'est très jeune que j'ai commencé à ouvrir le dictionnaire », Digraphe, décembre 1988, n°46, p.12-13.

* 15 Nous reprenons le constat de Paul J. Smith, « Ponge épidictique et paradoxal », Francis Ponge, CRIN 32, 1996, p. 36-37

* 16 « La Seine », OC, t. I, p. 246.

* 17 Le Parti pris des choses, OC, t. I, p. 18.

* 18 Ibid., p. 23.

* 19 Ibid., p. 48.

* 20 Ibid., p. 32.

* 21 Ibid., p. 38.

* 22 Ibid., p. 49.

* 23 Ibid., p. 52.

* 24 Ibid., p. 53.

* 25 Ibid., p. 55.

* 26 [à propos du « Galet »], OC, t. I, p. 67-68.

* 27 Pour un Malherbe, Gallimard, 1965, p. 186.

* 28 Le regard est en effet au centre de la poétique de Ponge beaucoup plus que les autres sens. Claude Evrad le montre dès l'intitulé de son premier chapitre : « L'Ecriture du regard », Francis Ponge, Ed. Pierre Belfond, 1990.

* 29 « Introduction au « Galet » », Proêmes, OC, t. I, p. 201-205

* 30 J.-M. Gleize, Lectures de...Pièces de Francis Ponge, Les mots et les choses, coll. « Dia », Belin, 1988, p. 9.

* 31 Ibid., p. 32.

* 32 Nous reprenons ainsi ce que Ponge appelle son « dictionnaire encyclopédique » dans My creative method et qui en sixième phase devient distinction entre Nature et objets.

* 33 J.-M. Gleize montre en effet la forte présence de la métaphore du « spectacle » du banal non dans son aspect spectaculaire, théâtral mais le mot « dramatique » est cité à plusieurs reprises : « l'apparition de la plus banale forme aussitôt vous saisit » précédé de « ces extraordinaires dramatiques quoique ordinairement inaperçus événements sensationnels ». « La Robe des choses », Pièces, OC, t. I, p. 696.

* 34 Pièces, OC, t. I, p. 695.

* 35 Ibid., p. 703/709.

* 36 Ibid., p. 713.

* 37 Ibid., p. 721.

* 38 Ibid., p. 723.

* 39 Ibid., p. 737.

* 40 Ibid., p. 751-752.

* 41 Ibid., p. 776.

* 42 Ibid., p. 781.

* 43 Ibid., p. 782.

* 44 Ibid., p. 788.

* 45 Ibid., p. 790.

* 46 Christian Jacomino, « Temps et création (à propos de Francis Ponge) », NRF, n° 407, 1er décembre 1986, p.50-63.

* 47 Jean-Pierre Bobillot, « Notes pour un Ponge ou D'un s/ça/voir qui ne serait pas de m/êtrise », Action poétique, Ponge, 26 fois & Québec aujourd'hui et autres, Hiver/printemps 1998-1999, p.153-154.

* 48 « My creative method », Le Grand Recueil, Méthodes, OC, t. I, p. 517.

* 49 Ibid., p. 519.

* 50 Ibid., p. 520.

* 51 J.-P. Sartre, « L'homme et les choses », Critiques littéraires (Situations, I), NRF, Gallimard, 1947, p. 311.

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