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Les obstacles à la bonne qualité de l'eau dans les rivières péri-urbaines. L'exemple du bassin versant de l'Azergues (Rhône)

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par Nicolas Talaska
Université Lumière Lyon 2 - Maîtirise de géographie 2007
  

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Conclusion

La qualité de l'eau et plus largement celle des milieux aquatiques est évaluée de manière scientifique et cette méthode experte sert à définir une « bonne qualité » qui devient un objectif réglementaire dans le cadre de la DCE. Considérer ainsi, la « bonne qualité » tend à prendre un caractère absolu alors que la manière de la déterminer est bien relative. Elle relève de choix sociaux qui dépendent des fonctions et des usages attendus de l'eau par les hommes. Et même si le « bon état » vise à garantir une fonctionnalité naturelle des milieux aquatiques propre à conserver une certaine diversité biologique, les caractéristiques écologiques qui permettent cet état sont définies par les hommes. Autrement dit, ce qui semble être bon pour la nature est déterminé par les hommes. Dans le cadre de la DCE, bon état de la nature et bien être des hommes sont liés puisque un fonctionnement des milieux aquatiques pas ou très peu perturbé par l'homme (le « bon état ») devrait garantir aussi bien la diversité biologique que la satisfaction des usages anthropiques de l'eau.

Cette conception de l'eau est relativement récente, au moins en France, puisqu'elle n'apparaît politiquement qu'avec la première loi sur l'eau de 1964. La loi préconise d'utiliser l'eau avec précaution, sans quoi sa dégradation met en péril les usages nécessaires que les hommes en ont. Depuis la révolution industrielle l'eau était essentiellement considérée comme une ressource qu'il fallait maîtriser par tous les moyens pour le développement industriel, agricole et urbain. Cette conception utilitariste de l'eau a conduit à d'importantes dégradations de la ressource qui menaçaient certains usages de l'eau et donc le développement.

Peu à peu, et parallèlement à la montée sociale et politique des préoccupations environnementales, les milieux aquatiques font l'objet de politiques de protection qui ont autant un objectif utilitariste (protéger les milieux aquatiques pour garantir les usages de l'eau) que naturaliste (protéger les milieux aquatiques pour leur valeur écologique en soi). Toutefois la DCE franchit un pas supplémentaire en fixant des objectifs de qualité des milieux aquatiques ambitieux, et de surcroît basés sur la satisfaction des fonctionnalités naturelles du milieu avant les usages anthropiques de l'eau. Dans la philosophie de la DCE, la première condition garantira la seconde. « Du bon usage de la nature »143(*) dépendra les usages de l'eau.

Dans le bassin versant de l'Azergues, plusieurs masses d'eau risquent de ne pas atteindre le « bon état » dans les délais impartis par la DCE. Les obstacles pour parvenir au « bon état » sont identifiés par les responsables des politiques de l'eau, mais leurs résolutions rencontrent d'autres obstacles qui relèvent, selon notre hypothèse de départ, de représentations sociales différentes de ce qui fait la bonne qualité de l'eau des rivières.

Les enquêtes de terrain ont mis en évidence les divergences de perception de la qualité de l'eau de l'Azergues et de son évolution entre les acteurs impliqués dans la gestion de l'eau et aussi entre ces acteurs et les simples usagers. Ces divergences sont liées à l'utilisation de critères différents pour apprécier la qualité. Les élus considèrent essentiellement les caractéristiques physico-chimiques de l'eau, les riverains sont plus sensibles aux qualités esthétiques des paysages de la rivière, les acteurs de la pêche privilégient une approche biologique et physique des milieux aquatiques, et les responsables de la Police de l'eau s'attachent uniquement au respect de la réglementation quant aux interventions sur la rivière.

Si ces divergences de perceptions ne sont pas en soi des obstacles à la bonne qualité, ce sont plutôt les représentations, de ce qui fait la « bonne qualité » sous jacentes à ces perceptions, qui semblent créer certains problèmes. Ainsi la vision plutôt optimiste de la qualité de l'eau pour les élus fait écho aux efforts qu'ils consentent à faire sur l'assainissement. Pour eux la qualité de l'eau dépend essentiellement de la qualité physico-chimique, et la mise aux normes des systèmes d'assainissement permettra d'améliorer la qualité de l'eau. Si les rejets domestiques sont bien identifiés comme un problème majeur dans le bassin versant de l'Azergues, il existe d'autres types de dégradations auxquels les élus semblent beaucoup moins sensibles. C'est le cas pour les perturbations physiques de la rivière dont une partie est due aux aménagements contemporains en lit mineur et majeur pour faciliter les développements (péri-)urbains (remblais en lit mineur pour l'aménagement d'équipements sportifs, curage abusif de la rivière, enrochement de berges pour la protection des secteurs urbanisés). Les vifs conflits qui opposent les élus et certains agriculteurs à la Police de l'Eau quant aux techniques d'entretien de la rivière, pour les uns, et aux pratiques agricoles dans les zones humides alluviales, pour les autres, sont assez révélateurs des représentations divergentes sur la bonne qualité d'une rivière.

Il y a ainsi un décalage des représentations de la bonne qualité des milieux aquatiques entre les acteurs régionaux (Agence de l'eau, Police de l'eau, Fédération de pêche) et les acteurs locaux (élus, agriculteurs, pêcheurs). Les premiers s'inscrivent entièrement dans la conception de la DCE et oeuvrent pour parvenir aux objectifs de qualités qu'elle a fixé. Les seconds, sans remettre en cause le « bon sens » de la DCE144(*), critiquent les contraintes que ces objectifs imposent aux pratiques locales.

Ne faudrait-il pas voir ici un décalage temporel et spatial entre d'un côté l'adoption, par les acteurs régionaux, des conceptions naturalistes relativement récentes de la qualité des milieux aquatiques et d'un autre côté une conception des rivières plus en phase avec des logiques utilitaristes au niveau local ? L'approche écosystémique prônée par la DCE et reprise par les acteurs régionaux de la politique de l'eau entre t'elle en contradiction avec l'approche pragmatique que demandent les acteurs locaux pour ne pas faire peser trop de contraintes sur les usages de l'eau et les pratiques sur les milieux aquatiques ?

Ce décalage semble s'exprimer chez les acteurs locaux par une expression souvent citée : le passage « d'un extrême à l'autre ».

En moins de 50 ans, on est passé d'une eau qu'il fallait mettre au service de l'homme par tous les moyens (« avant on faisait tout et n'importe quoi, il y a eu des abus »), à une eau conçue comme un milieu de vie dont le « bon état » est un objectif éthique aussi bien qu'une nécessité pour garantir les usages anthropiques de l'eau. Cette conception des milieux aquatiques bouleverse les pratiques (« aujourd'hui on ne peut plus rien faire dans la rivière. On risque une amende si on écrase un poisson »). Encouragées jusqu'à récemment, certaines pratiques sont aujourd'hui bannies pour leurs impacts négatifs sur la qualité des milieux aquatiques. C'est le cas des zones humides alluviales dont le drainage à des fins agricoles a longtemps été subventionné par l'Etat alors que désormais cette pratique est strictement interdite. Ce constat pourrait aussi s'appliquer à l'utilisation des pesticides en agriculture, ou encore aux pratiques d'entretiens des rivières.

Ces approches divergentes entre les acteurs régionaux et locaux pourraient aboutir au réajustement des moyens, pour atteindre la bonne qualité, à la demande des acteurs locaux. C'est par exemple le cas, dans le bassin versant de l'Azergues, pour les programmes d'entretien de la rivière dont les conflits qui opposent les responsables des syndicats de rivières à la Police de l'eau sont susceptibles d'aboutir au tribunal administratif, et font d'ores et déjà l'objet de revendications auprès des députés. C'est aussi le cas pour les agriculteurs dont les revendications aboutissent à des discussions entre la FDSEA du Rhône et la DDAF (Police de l'eau) pour assouplir les conditions d'utilisation des zones humides alluviales (voir à l'annexe n°7).

Les analyses présentées ici doivent être considérées comme de nouvelles hypothèses car il serait nécessaire de mener plus d'enquêtes et sur des terrains différents pour les infirmer ou les confirmer.

De futures recherches, sur la thématique particulière de la restauration où la protection physique des cours d'eau, pourraient être très intéressantes car ce domaine d'action est susceptible de révéler avec force toutes les représentations divergentes sur la qualité d'une rivière. En effet le traitement des pollutions, s'il reste encore un pan important de la gestion de la qualité de l'eau, entre aujourd'hui dans une certaine routine car les réglementations et les techniques sont anciennes et rodées. En outre ce domaine très technique et relativement peu visible reste investi des experts mais peu des usagers-citoyens, hormis pour les pollutions ponctuellement importantes et visibles, ou temporairement catastrophiques. A l'inverse, l'action physique sur les cours d'eau, de par sa visibilité, mais aussi parce qu'elle concerne directement le patrimoine foncier privé et le domaine public, peut mobiliser de nombreux acteurs avec des conceptions diverses. Or l'intérêt croissant porté sur ce compartiment de l'hydrosystème fait l'objet de principes de gestion susceptibles de se heurter à des conceptions fort divergentes de la part de nombreux acteurs locaux.

La géographie a bien évidement toute sa place dans l'approche de cette question car elle est dotée d'une certaine ouverture disciplinaire pour aborder une problématique à quatre dimensions. La gestion physique des cours d'eau relève de l'hydromorphologie et de l'écologie des milieux aquatiques (le naturel) mais aussi de la sociologie et de l'économie (le culturel). En outre, la gestion physique intervient sur du matériel (la rivière) mais elle mobilise aussi l'idéel (les représentations). Toutes ces dimensions se situent dans des contextes géographiques particuliers qu'il est nécessaire d'expliciter. C'est peut-être sur la capacité à faire un constant aller-retour entre ces dimensions que la géographie pourrait révéler tous les enjeux et les potentiels obstacles aux politiques de gestion physique des cours d'eau.

* * *

* 143 En référence au titre de l'ouvrage de Catherine et Raphaël LARRERE, op. cit.

* 144 Les acteurs locaux ont presque toujours fait référence au « développement durable » en précisant que c'était aujourd'hui une démarche nécessaire.

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"L'imagination est plus importante que le savoir"   Albert Einstein