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Du mouvement de révolution circulaire dans la pensée de Platon

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par Guillaume RIVET
UFR Poitiers - M1 sociologie et M1 philosophie 2008
  

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3. Des cycles de transmigration

a. De la mythologie traditionnelle à la justice divine de Platon

Platon évoque la destinée des âmes dans plusieurs de ses ouvrages, en particulier dans Phèdre, dans L'apologie de Socrate, dans le Gorgias et dans La République. Les dialogues portent sur des aspects différents. Ainsi, le Gorgias insiste sur les avantages qu'il y a à bien se comporter et insiste sur la proportionnalité de la sentence ; Phédon montre que la mort (thanatos, èÜíctçïñ), c'est-à-dire la séparation de l'âme et du corps173, n'est qu'un accès des justes à la félicité, et qu'il ne faut donc pas la craindre ; La République évoque le choix d'une nouvelle existence avant la renaissance. Les développements sur la destinée des âmes sont présentés comme un mythe et non comme un dogme, bien qu'ils semblent empreints de religiosité. Nous ne pouvons pas écarter la dimension morale puisque l'âme est jugée post mortem pour les actes qu'elle a commis lors de son incarnation. La crainte du châtiment et l'espérance du bonheur sont autant d'incitations à bien se comporter de son vivant. L'espérance acquise est aussi un moyen de voir venir la mort avec une certaine sérénité, la perspective de l'immortalité de l'âme étant moins anxiogène qu'une disparition pure et simple de son être dans le néant, comme le fait savoir Socrate dans le Phédon. La justice divine fait en outre écho à la justice humaine, ce qui confère au mythe une dimension éthique.

Platon prolonge la tradition grecque, la poésie d'Homère et d'Hésiode174, ainsi que la mystique pythagoricienne et orphique -- mais il est vrai que les origines d'une croyance en la vie après la mort sont bien plus anciennes et qu'on les retrouve dans les civilisations sumériennes, égyptiennes et hébraïques --. Dès lors, il faut évoquer la tradition mythique dont Platon s'inspire, avant d'exposer ses propres apports. Selon Homère, le partage de l'univers se fait entre Zeus, Poséidon et Hadès : « Nous sommes trois frères, issus de Cronos, enfantés Rhéa : Zeus et moi, et, en troisième Hadès, le monarque des morts. Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J'ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d'habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l'ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages. La terre pour nous trois est un bien commun, ainsi que le haut

173 Op. cit., p. 213 (Phédon 64 c).

174 Op. cit., pp. 292-293 (La République, V, 468 d-469 a).

Olympe175 ». La description géographique est complétée ce même poète176, qui avait déjà décrit le chemin qui mène au royaume des morts : « Quand vous aurez atteint le Petit Promontoire, le bois de Perséphone, ses saules aux fruits morts et ses hauts peupliers, échouez le vaisseau sur le bord des courants profonds de l'Océan ; mais toi, prends ton chemin vers la maison d'Hadès ! À travers le marais, avance jusqu'aux lieux où Achéron reçoit le Pyriphlégéthon et les eaux qui, du Styx, tombent dans le Cocyte. Les deux fleuves hurleurs confluent devant la Pierre : c'est là qu'il faut aller177 ». Dans la mythologie traditionnelle grecque, le jugement des âmes ne comportait que deux options ; la première est réservée aux justes et conduit à la félicité dans les îles des Bienheureux. Ce lieu est déjà décrit dans un poème d'Hésiode : « Zeus, fils de Cronos et père des dieux, a donné une existence et une demeure éloignées des hommes, en les établissant aux confins de la terre. C'est là qu'ils habitent, le coeur libre de soucis, dans les Îles des Bienheureux, au bord des tourbillons profonds de l'Océan, héros fortunés, pour qui le sol fécond porte trois fois l'an une florissante et douce récolte178 ». L'autre destination est dédiée aux impies et les précipite dans le Tartare, lieu d'expiation et de peine.

Platon complète la mythologie traditionnelle en la rendant moins rudimentaire et plus équitable, grâce notamment à l'avènement du règne de Zeus, lequel fait suite au règne de Kronos179. Avant de parler du cycle des âmes, il faut donc à nouveau revenir au temps révolu de Kronos, car à cette époque la loi qui gouvernait la destinée des âmes différait. Selon Platon, l'univers, lors du règne de Kronos, est partagé entre trois dieux, Zeus, Poséidon et Pluton, qui règnent respectivement dans les cieux, dans les eaux et sur la terre180. Zeus est averti par Pluton que les jugements sont mal rendus, car trop hâtifs et rudimentaires. Le dieu des cieux remédie à ce problème en privant les hommes de la connaissance du moment de

175 MAZON Paul, Homère Iliade, Tome III (chants XIII-XVIII), Paris, Société d'Edition « Les Belles Lettres », 1949, p. 73 (Homère, Iliade XV, v. 187).

176 Précisons ceci à propos de l'oeuvre d'art qu'est l'Iliade d'Homère et des Travaux d'Hésiode : « Le texte qui nous est parvenu de l'Iliade est une ?vulgate?, et il était déjà sans doute une vulgate à l'époque où il fut apporté d'Asie Mineure en Grèce [...] Cela ne veut pas dire qu'il est impossible de le considérer comme remontant à un original unique, oeuvre d'un poète créateur. Cela signifie seulement que de très bonne heure le texte original est devenu un texte flottant ». MAZON Paul, Homère Iliade, Tome I, (Chants I-VI), Société d'Edition « Les Belles Lettres », 1937, Préface, p. V.

177 B ERARD Victor, L'Odyssée, poésie homérique, Tome II : chants VIII-XV, Paris, Société d'Edition « Les Belles Lettres », 1939, pp. 78-79 (Homère, Odyssée, X, L'évocation des morts, v. 504-51 2).

178 MAZON Paul, Hésiode, Théogonie- Les travaux et les jours- Le bouclier, Paris, Société d'Edition « Les Belles Lettres », 1972, p. 92 (Hésiode, Les travaux et les jours, v. 170).

179 Déjà évoquer Chapitre II, 2, a, p. 43.

180 Op. cit., p. 279 (Gorgias 523a-524 a).

leur mort, connaissance jadis enseignée aux hommes par Prométhée. Plongés dans l'ignorance à ce propos, les hommes sont dans l'obligation de penser à chaque instant à la fin de leur vie, au lieu d'attendre le dernier moment pour se préparer à passer devant le juge. Désormais l'appréciation du juge ne sera plus biaisée par la prévoyance des prévenus, puisque la comparution porte sur l'existence entière dudit jugé, et non seulement sur ce qu'ils étaient au moment de leur mort. Zeus prive alors les hommes de la possibilité de faire illusion lors du jugement en leur ôtant leur enveloppe charnelle lorsqu'ils paraissent devant le juge, car la beauté et la richesse ne doivent plus fausser la destinée des âmes en les faisant paraître plus belles qu'elles ne sont. Les hommes privés de corps et de vêtements, c'est la vérité nue des âmes qui apparaît dorénavant, et non plus les illusions du monde sensible. Il s'instaure par conséquent une égalité devant le jugement, les rois étant jugés sur les mêmes critères que les simples citoyens. La règle s'applique aussi aux juges, afin de régler le problème de la partialité et de rendre une justice de meilleure qualité. D'ailleurs, Zeus remplace les anciens juges, qui étaient des vivants sous le règne de Kronos, par ses propres fils, deux de l'Asie -- Minos et Rhadamante -- et un d'Europe -- Eaque --. Ils rendent leurs sentences dans la prairie où se situe le carrefour menant aux routes conduisant aux îles Fortunées et au Tartare. Aux nouveaux juges sont attribués des responsabilités spécifiques : Rhadamante juge l'Asie, Eaque l'Europe et Minos est là pour aider ses deux frères à trancher la décision en cas de doute sur la destination de l'âme jugée. Avec ce système, les âmes sont assurées d'être envoyées là où elles méritent d'aller, puisque les juges sont foncièrement équitables et qu'ils ont par nature une morale supérieure. La justice (dikê, äßêç), administrée par des dieux, acquière un caractère sacré, les hommes mis à nu devant elle ne pouvant que ressentir sa majesté181. Platon se sert de ce mythe pour exposer l'idée qu'il se fait d'un juste jugement (krisis, êðßæéñ) en plaçant comme idéal la recherche de la vérité. C'est ainsi que l'on passe du règne de Kronos à celui de Zeus.

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