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Du mouvement de révolution circulaire dans la pensée de Platon

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par Guillaume RIVET
UFR Poitiers - M1 sociologie et M1 philosophie 2008
  

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b. La providence divine

L'autonomie des vivants, qui s'est avérée être catastrophique161 car les vivants ne retiennent pas les leçons divines, prend fin avec le retour de la divinité et avec le début du règne de Zeus. Le monde est alors sauvé de l'anéantissement par le retour de la divinité. Il faut préciser que Kronos et Zeus sont la divinité ; celle-ci a des noms différents puisqu'elle accomplit des fonctions différentes. Le nom de Kronos désigne donc une époque, et le nom de Zeus une autre époque, époques qui désignent chacune une relation différente entre la divinité et le monde162. Une fois l'ordre de l'univers rétabli, la divinité commence un nouveau cycle dans lequel l'administration des vivants et leur mode de génération et de subsistance changent beaucoup par rapport à celui qui prévalait lors du règne de Kronos. Les vivants sont privés de la providence des démons, ce qui a pour conséquence de rendre les bêtes sauvages et souvent agressives envers elles-mêmes ainsi qu'envers les hommes. Comme les hommes se font facilement dévorer et qu'ils sont dépourvus de technique, d'industrie et de moyen pour satisfaire leurs besoins, les dieux olympiens viennent à leur secours afin d'éviter l'extinction des humains. Prométhée enseigne aux hommes le feu, Héphaïstos et Athéna les arts, Dionysos la vigne, Déméter, sa fille Koré et Triptolème l'agriculture163. Mais c'est Prométhée qui dérobe le savoir aux dieux pour le donner aux hommes, comme il est dit dans Protagoras : « Prométhée, ne sachant qu'imaginer pour donner à l'homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car, sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l'homme. L'homme eut ainsi la

160 Op. cit., pp. 115-116 (Le Politique 273 d).

161 Le mot catastrophe vient d'ailleurs du grec katastrophé, aíçéæçðïèÞ, qui signifie renversement.

162 Ibid., Introduction, p. 41 (Le Politique).

163 Op. cit., p. 327 (Les Lois, VI, 782 b).

science propre à conserver sa vie ; mais il n'avait pas la science politique164 ». Malgré les divines gratifications, les hommes continuent à périr, faute d'avoir la science politique. Ils ne savent pas s'unir pour vivre dans des villes et ne connaissent pas l'art de la guerre qui leur permettrait de se défendre contre les bêtes sauvages. Aussi Zeus, qui prend pitié des hommes en voyant le risque d'extinction qui les menace, envoie Hermès porter à chacun d'eux la pudeur et la justice. Épiméthée se charge de la répartition des qualités spécifiques des vivants, mais comme il n'est pas prévoyant, il lèse les hommes. Son frère, Prométhée, fait une première rectification en donnant aux hommes les arts, autrement dit en leur donnant les bases de la civilisation. L'homme (anthrôpos, Üíèðþðïñ) est alors doté de technologie, de l'agriculture, du langage et de la religion. Zeus et Hermès s'occupent de la seconde rectification en donnant la science politique, c'est-à-dire en donnant aux hommes la sociabilité et la notion de justice.

Le mythe semble remplacer l'explication historique par une succession de cycles. La répétition et l'inversion des cycles l'emportent sur la chronologie, et l'explication factuelle est remplacée par l'évocation d'un âge d'or lointain ainsi que par des interventions de Divine. Platon est en opposition avec l'idée que l'humanité s'est constituée par son seul mérite quand il reprend la tradition mythologique. En effet, les hommes sont entraînés par des forces qui les dépassent, ils sont emportés avec le reste des vivants par un mouvement d'origine divine et cosmologique. La présence ou l'absence de la cause extérieure détermine l'inversion des cycles : « c'est que le monde est tantôt accompagné par une cause étrangère, un dieu, et qu'il acquiert alors à nouveau la vie en recevant de son démiurge une immortalité restaurée, et tantôt laissé à lui-même, lorsqu'il suit son impulsion propre et qu'il a été lâché au moment opportun afin de parcourir en sens inverse plusieurs milliers de révolutions165 ». En un sens, Platon ne rompt pas radicalement avec la tradition grecque lorsqu'il plébiscite l'explication cosmologique et reste, dans le prolongement de la tradition, en continuant à accorder aux mythes une valeur explicative. Pourtant, Thucydide, historien grec auteur de l'Histoire de la guerre du Péloponnèse, dont la naissance est vraisemblablement antérieure de trente-deux ans à celle de Platon166, s'était le premier inquiété des difficultés d'une enquête et de la façon de disposer les évènements selon une chronologie ayant une valeur universelle. Tout comme

164 Op. cit., p. 53 (Protagoras 321 c).

165 Op. cit., p. 109 (Le Politique 270 a).

166 Né vers 460 av. J.-C. et décédé vers 411 av. J.-C. selon ROM ILLY Jacqueline, Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Livre I, Paris, Les Belles Lettres, 1990, Introduction, pp. VII-XV.

Anaxagore, Périclès, Hippocrate de Cos et les sophistes à l'enseignement utilitaire tel Antiphon, il s'opposait aux croyances populaires afin de les expliquer de façon rationnelle par une raison naturelle. Et surtout, contrairement à Platon, Thucydide écarte les explications faisant appel à la Providence et aux dieux et rejette l'idée d'un âge d'or, se concentrant sur les faits, dans l'intention d'établir des enchainements ayant presque une valeur nécessaire. Car Thucydide pense qu'il existe une part de prévisible dans les évènements humains -- ce sur quoi les stratèges militaires comptent pour gagner des batailles --, et que par conséquent l'histoire n'est pas anecdotique, elle est une science humaine qui porte en elle une vérité. Ce point de vu rationaliste qui cherche à trouver de la causalité et de la vérité dans l'histoire des hommes semble le plus souvent écarter par Platon. Mais Platon n'ignorait pas l'existence de Thucydide, ni même sa méthode, qu'il utilise d'ailleurs dans le Critias lorsqu'il insiste sur la fiabilité de ses sources et de ses preuves167. Il s'agit donc de la part de Platon d'une prise de position : il préfère à l'explication historique de l'avènement de l'humanité une explication cosmologique et divine, en supposant les hommes incapables par nature de savoir bien se gouverner sans aide extérieure. Le changement essentiel se résume donc à un changement de sens de rotation, celui-ci impliquant tous les autres changements particuliers. Il y a une logique sous-jacente à la prépondérance de la circularité, qui a par ailleurs déjà été évoquée168. Ceci nous ramène à la définition du temps, image immobile de l'éternité, laquelle ne peut être que circulaire puisque seul le cycle permet de conserver l'identité dans le mouvement, un cercle pouvant tourner sur lui-même sans qu'il subisse de changement visible. La géométrie l'emporte donc sur la chronologie.

Le point de vu historique n'est pas seulement écarté dans le mythe de Kronos ou dans le cycle des gouvernements politiques, il fait partie de la dialectique de Platon d'une manière générale. Signalons la manière singulière dont sont exposés les hypothèses et les mythes de Platon. Les dialogues écrits dans les différents livres qui nous sont parvenus ont plusieurs particularités qui le différencient de ceux de Socrate ou des pré-platoniciens. Platon ne fait pas une histoire de la philosophie et cela pour deux raisons essentielles. La première raison tient au fait qu'avant lui il n'existait comme source de savoir pour les grecs que des poèmes, en particulier ceux d'Homère, des enquêtes sur la Nature chez les présocratiques et enfin de la sophistique. Les sophistes, c'est-à-dire Protagoras, Gorgias, Lycophron, Prodicos, Thrasymaque, Hippias, Antiphon, Critias et d'autres encore, firent de la science et de son

167 Op. cit., Introduction, p. 321 (Critias).

168 Voir Chapitre I, 2, a, p. 16.

enseignement leur moyen de subsistance et leur métier. Leurs doctrines étaient en fait assez diverses, mais ils avaient pour point commun un même moment historique, une même origine sociale, c'est-à-dire la classe moyenne, ainsi qu'une réflexion commune sur le langage et sur le rapport entre la nature et la loi169. Platon préfère donc remanier la tradition grecque afin introduire son discours, plutôt que suivre la voie des sophistes.

La seconde raison vient de l'usage dialectique des dialogues, qui minimise l'importance de la chronologie au profit de rencontres de pensées actualisées par ce dialogue polyphonique. Autrement dit, « si la pensée est pour lui, en elle-même, étrangère à la dimension de l'histoire, Platon n'a pas de prédécesseurs, il n'a que des interlocuteurs » 1 70 . Les présocratiques, c'est-à- dire Héraclite, Protagoras, Parménide, Pythagore, Empédocle, Anaxagore, Démocrite, Hippocrate, Gorgias, Théodore de Byzance, Evénos de Paros, Théétète, Thalès, Xénophane, Zénon d'Elée, Mélissos, Diogène d'Apollonie, Prodicos, Hippias, Critias, etc. se nommaient « sages » ou « savants » (sophoi, æïèüñ) et se distinguent, selon G. Colli, par le fait que leur pensée « affirme sans restriction le concept de sophia (æïèßa), par contraste avec la phase de déclin que représente la philosophia (èéëïæïèßa), qui entretient un rapport étroit et en partie secret avec la pensée des origines, surtout chez Socrate et Platon »171 . La procédure la plus répandue dans le dialogue platonicien est de faire intervenir fictivement la parole de ces Anciens : « Voici en effet de quelle façon je dis qu'il faut poursuivre notre recherche, en nous informant auprès d'eux comme s'ils étaient présents en personne »172 . Les personnages célèbres sont fictivement présents dans le dialogue essentiellement pour exposer des modèles possibles de discours et de pensée. La théâtralisation permet aux penseurs anciens ou contemporains de discourir et de confronter leurs arguments en exposant les présupposés des doctrines, en montrant leurs conséquences, dans le but d'enrichir la réflexion et d'exposer des vérités. Là encore, l'exposition des arguments est prioritaire sur la véracité chronologique.

169 ROMEYER DHERBEY Gilbert, Les sophistes, Paris, PUF, Collection Que Sais-je ?, 1985. Platon présente d'ailleurs le personnage du Sophiste comme un être honteux, véritable hydre à plusieurs têtes qui n'hésite pas à flatter les ingénus pour leur vendre, en gros ou en détail, la nourriture dont l'âme a besoin. Op. cit., pp. 44-45 (Protagoras 312 a et 313 c) ; Ibid., p. 140 (Euthydème 297 c). Op. cit., p. 121 (Phèdre 248 e).

170 DIXSA UT Monique, B RANCACCI A ldo, Platon, source des présocratiques-exploration, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2002, Introduction, p. 14.

171 COLLI Giorgio, La Sapienza greca, t. I-III, Milan, Adelphi, 1977-1980, traduction Française : La Sagesse Grecque, t. I-III, Combat, Edition de l'Eclat, 1990-1992, in ibid., Introduction, page 11.

172 L'apport des Anciens n'est pas forcément explicitement signalé dans les dialogues de Platon, mais il est indéniable : « il faut suivre la méthode qui consiste à supposer qu'ils sont devant nous » CORD ERO Nestor- Luis, Platon Le Sophiste, Paris GF Flammarion, 1993, p. 141 (Sophiste 243 d 6-8). Socrate se réfère à « ce que disait tout à l'heure Protagoras » Op. cit., p. 100 (Théétète, 168 c).

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