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L'Inde un enjeu cognitif et réflexif. Etude des voyageurs de l'Inde et des populations diasporiques indiennes

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par Anthony GOREAU
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - DEA 2004
  

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2- L'exotisme indien.

« Ce qui assure une unité du lien et une jointure dans les visions du monde de l'Antiquité au XVI siècle, malgré les ruptures et les progrès technologiques inégaux, c'est la commune appréhension de l'altérité. Autrui, qu'il se présente sous la figure du juif, du berbère, de l'africain, de l'indien, du fait qu'il est imaginé avant d'être perçu, est prédiqué de deux valeurs opératoires essentielles : le lointain lié à l'état de la géographie et de la cartographie d'une part, la bonté et la beauté paradisiaque d'autre part. Cette double prédication analytique de l'altérité va forger les symboles emblématiques sous lesquels l'Autre sera aperçu et conçu, à savoir qu'il est toujours exotique puisqu'il est d'un ailleurs par définition inconnu, et qu'il est dès lors porteur des fonctions traditionnellement accrochées à cette modalité. Ces qualités sont nécessairement ambivalentes puisqu'on ignore la provenance et l'essence du sujet : cruel et doux, beau et laid, blanc et basané, brut et humanisé »37(*).

L'imaginaire fantasmagorique, le merveilleux ou le monstrueux offrent à l'Inde une forte base « exotique » qui s'émancipe dans la cuisine, l'architecture, le climat (la mousson indienne), la flore, la faune, les couleurs et la population. Le dépaysement est d'autant plus sensible que l'on visite mentalement ou physiquement des sociétés et des paysages qui différent de ceux qui nous entourent, il s'agit de l'altérité radicale.

L'exotique, du grec « exôtikos » (étranger), est frappé du sceau du divers, de la différence. Dans le domaine de la physique, les particules exotiques sont celles dont les caractéristiques divergent et diffèrent notablement des caractéristiques habituelles. L'exotisme serait donc un principe de changement, de discontinuité, de rupture avec le quotidien, le routinier ; en bref une façon d'échapper à la modernité, à la standardisation.

De cette manière, l'exotisme serait la matérialisation de la rencontre avec l'altérité, de la confrontation entre nous et eux (français et indiens), mais plus encore, l'exotisme serait une synapse entre la normalité et le divers où se manifesterait l'expression du désir insatiable d'occuper un espace vierge.

Ce désir va de pair avec le mythe de la terre sauvage, où pour avoir la prétention de l'atteindre il faut sortir des « sentiers battus », ravir l'engouement personnel pour l'aventure (toute proportion gardée), c'est rechercher des ambiances, des impressions méconnues. De multiples lieux de l'Inde paraissent satisfaire cette volonté de nu, de mystérieux. Par exemple Gingee, gros bourg rural à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Pondichéry allie « petits monuments datant du XVI siècle éparpillés dans une végétation sauvage, peuplée de singes, de bruits inconnus dans les buissons, le tout comme semi abandonné, quasiment désert »38(*) et altérité radicale, l'ensemble confortant un dépaysement gradué en fonction de l'expérience de l'ailleurs et de l'imaginaire. Radicalisation de l'altérité et de l'exotisme atteignant leur paroxysme dans les îles Andaman et Nicobar du fait de la présence d'éléments de population autochtone (deux groupes principaux sur les Andaman : des populations de type Mongoloïdes arrivées par bateau, par petites embarcations du Sud-est asiatique (Malaisie et Birmanie) et de type Négroïdes qui seraient les descendants des bushmen africains) d'une part et par la difficulté d'accès à cet archipel d'autre part ; l'Etat indien hésitant encore entre préservation et développement d'un tourisme haut de gamme focalisé sur les ressources naturelles (récifs coralliens, forêts, grandes étendues sablonneuses, mangroves...) à l'instar des Maldives.

Photo 4 : Les îles Andaman : banalement tropical pour un géographe, mais figure même de l'exotisme pour le profane ((c) Goreau, A. Îles d'Havelok, février 2003).

L'exotisme est doté d'un pouvoir d'illusion, d'attraction et/ou de répulsion. Ensemble de sensations qui répondent à des dualités prononcées tout en lui étant substantiellement lié. Par exemple, l'opposition duale entre le développement et le sous-développement (première altérité qui naît d'une discontinuité économique large), ou encore entre la tradition et la modernité auxquelles s'ajoute, s'adjoint l'opposition entre eux et nous, entre indiens et français.

En effet, la tradition vécue par le spectateur comme un retard, lié à un état d'anomie économique, est source de distinctions, de différentiations, voir même de synesthésies39(*) ; la différence suscitant la comparaison (revêtant parfois des allures de néo-colonialisme). On a forcément à l'esprit cet exotisme indien du présent où le « pittoresque » des campagnes (entendons ici misère et dur labeur) rappelle la France de jadis.

Toutefois ce même écart crée motivation et désir d'ailleurs, une envie d'aller voir sur place, de rejoindre l'Inde. Cette même tradition peut être instrumentalisée, stéréotypée pour en faire des clichés dotés d'un fort pouvoir de communication et de vente. Ça et là, les voyagistes et autres tours-opérateurs s'orientent sur deux thèmes phares pour caractériser l'Inde : civilisation et tradition (selon cette même nomenclature40(*)Madagascar serait plutôt tournée vers « la nature et les grands espaces », « au fil de l'eau » conviendrait pour les Seychelles...) qui sont les piliers d'un édifice de multiples circuits s'orientant tous vers un exotisme du passé. « Les couleurs du Rajasthan » (avec un crochet tout de même en Uttar Pradesh, il ne faudrait pas manquer de voir le Taj Mahal à Agra), « parfums du Sud » ou encore « légendes sacrées » sont autant d'itinéraires revisitant « les superbes témoignages de la vieille civilisation indienne, mélange de culture hindoue, bouddhique, musulmane, et britannique »41(*), se targuant d'éléments architecturaux (le temple de Khajurâho, de Kanchipuram, mosquée de Delhi et autres palais des maharadjas). Il s'agit donc ici d'un exotisme du passé.

Cette opposition duale transcende tout en la corroborant la première acception de l'exotisme. Cet adjectif à l'origine s'attache à signifier une nature qui n'appartient pas au monde européen. Ainsi l'Inde tropicale, l'Inde des forêts, la jungle de Kipling, renfermant tigres et éléphants font figure du divers, de dépaysement.

Mais c'est plus le différentiel économique que l'image banalement stéréotypée d'un paysage tropical qui attire (la possibilité de trouver dans l'ailleurs la solution à ses envies.....). « Voyager dans le tiers monde est sans doute la forme de tourisme qui occasionne le dépaysement le plus grand à un habitant de pays tempéré développé : paysages et sociétés sont radicalement exotiques car correspondant à un climat différent (en général tropical) [...] Il semblerait que le sous-développement soit générateur d'exotisme. »42(*)

Ce différentiel contribue à accroître l'image d'une Inde idyllique, d'une Inde étape sur les chemins de Katmandu, aux utopies grandissantes à la manière d' Alex Garland43(*) mais de façon renouvelée par les nostalgiques des années 1960 (des néo-psychédéliques post « soixante-huitards », empreints de beat génération et de culture hippie).

Image qui se concrétise dans des Etats comme celui de Goa (« Goa est un petit paradis bourré de cocotiers, de rizières verdoyantes, de jardins en fleurs et de longues plages de sable. La population semble avoir hérité de la nonchalance des Portugais, et se contentait jusqu'il y a peu des prodigieux cadeaux de la nature »44(*)). Goa évoque pour la population française et occidentale, la liberté, à la fois sexuelle mais aussi via les psychotropes bons marchés ; ces deux consommations : sexuelle et drogues, faisant partie intégrante selon le Economic and Political Weekly45(*) de l'exotisme.

L'exotisme est frappé des stigmates de la différence, c'est l'espace où le Français et plus généralement l'Européen plongent avec fascination. Ainsi, dans le procédé, l'exotisme agit à l'instar du bovarysme : il s'agit de fuir dans le rêve l'insatisfaction, la frustration éprouvée dans la vie. Mais la configuration n'est point la même, cette fuite ne s'exerce pas dans le rêve (du moins a demi-mot, via le prisme de l'imagologie) mais dans l'ailleurs, dans l'étrangeté, dans l'insolite, dans le merveilleux, dans l'inattendu, dans le surprenant voir même dans le mystérieux ; en bref dans tout ce qui est autre (l'hétérogène, le divers, le multiple).

« L'exotisme n'est donc pas cet état kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur mais la réaction vive et curieuse au choc d'une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance »46(*)

Mais, cette individualité est de plus en plus soumise à de multiples facteurs d'usure qui prennent la figure de la standardisation de la diversité via le progrès technique, la mondialisation, la multiplication des rencontres qui génèrent plus de non-lieux que de lieux anthropologiques. Et au total, l'espace exotique découvert par les Français, ou fantasmé comme tel, apparaît fort différent de l'espace indien.

* 37 Affergan, F. Dépaysement. In : Affergan, F. Exotisme et altérité. France, Paris : Ed. PUF, 1987, p27-132.

* 38 Guide du routard. Inde du Sud. France, Paris : Ed. Hachette Tourisme, 2003, 419p.

* 39 De comparaisons, à la manière de Mircea Eliade : « Parfois je me joignais à un groupe pour deux ou trois jours, afin d'aller à Ghoum visiter l'un des monastères bouddhistes, ou pour aller contempler à l'aube, depuis la colline de Tigu, la cime blanche et nacrée de l'Everest qui se dressait 200km plus à l'ouest. [...] Quand parfois il faisait froid et qu'il y avait du brouillard, j'avais l'impression de retrouver le ciel des Carpates. »

* 40 Dans le dépliant Jet tours, hiver 2003/2004.

* 41 Landy, F. Le tourisme en Inde ou l'exotisme sans le vouloir. In : l'information géographique. France, Paris : Ed. Vol 57, NUM3, 1993, p92-102.

* 42Landy, F. Le tourisme en Inde ou l'exotisme sans le vouloir. In : l'information géographique. France, Paris : Ed. Vol 57, NUM3, 1993, p92-102.

* 43Garland, A. La plage. France, Paris : Hachette littérature, 1998, 545p.

* 44Lonely planet, South India, 2003.

* 45Routledge, P. Consuming Goa. Tourist site as dispensable space. In : Economic and political weekly. India, Delhi. 2000, p2647-2656.

* 46 Segalen, V. Essai sur l'exotisme, une esthétique du divers. France, Paris : Ed. Fata Morgana, 1978, 91p.

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