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Paix et Education chez Kant. Esquisse d'une pédagogie de la paix

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par Fatié OUATTARA
Université de Ouagadougou - DEA 2007
  

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I.3. Pédagogie et pédagogie de la paix

Le terme  ?pédagogie? est tellement ressassé qu'il fait l'objet de discours, de débats houleux compte tenu du fait que la psychologie, la sociologie et la philosophie (de l'éducation) en parlent beaucoup, souvent selon des indicateurs bien différents.

En effet, définir la pédagogie de la paix nous conduit à distinguer préalablement ?éducation? et ?enseignement? et ?éducation des enfants? et ?éducation des adultes19(*)?.

Etymologiquement parlant, ?Education? vient des deux vocables latins ?educatio? et ?educere? qui signifient ?éduquer? ou ?élever?. Elle est l'action qui développe les facultés physiques, intellectuelles et morales de l'homme, de l'enfant. Elle concerne surtout la connaissance des usages et des valeurs de la société ou de sa communauté politique locale. Elle est dans cette conception le « processus qui veut rendre possible, aux personnes et aux communautés, le développement de leurs capacités à s'interpréter elles-mêmes et le monde environnant, de manière à développer leurs aspects les plus créateurs. (Elle) fait oeuvre de conscientisation, dans un processus toujours inachevé qui ouvre sur la transformation du réel. (...). (Elle veut) mettre les personnes en condition d'apprendre à lire et écrire leur propre vie 20(*)».

Nous recevons de l'éducation en famille et dans la société avant qu'on entre à l'école comme cadre institutionnel où on instruit (instruere), enseigne (insignare) aux enfants des savoirs, des connaissances livresques, des informations se rapportant à diverses branches du savoir universel, tant à la vie politique nationale qu'internationale. Ces connaissances se renforceront au fur et à mesure que les jeunes gagneront en maturité ou entreront dans le monde des adultes. Ainsi prendront-ils place dans l'?éducation des adultes?. Seuls les moyens, les méthodes et les cadres viendront introduire les différences d'approche des questions dans les deux écoles de la vie. Car chacune a sa manière ou son art pour traiter de la question.

De son origine grecque, la pédagogie est perçue comme ?l'art d'enseigner un enfant?. Cette acceptation du terme fait du pédagogue celui qui a la charge de conduire ou d'accompagner les enfants à l'école où ils reçoivent instruction ou enseignement. C'est ainsi qu'en concevant l'éducation comme ?moyen? qu'on a fait de la pédagogie la ?science de l'éducation?, ou encore la ?science normative? de l'éducation (selon Vocabulaire technique et critique de la philosophie), car elle reposerait sur des valeurs et non sur des faits comme le sont les sciences exactes et positives. C'est alors que les points de vue divergents foisonnent, parmi lesquels celui de E. Durkheim.

Pour l'auteur de Education et Sociologie, « l'éducation est l'action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale »21(*), et la pédagogie la « réflexion appliquée le plus méthodologiquement possible aux choses de l'éducation en vue d'en régler le développement 22(*) ». Donc sans être la science de l'éducation la pédagogie réfléchit sur les systèmes de l'éducation, c'est-à-dire définir et examiner de façon critique les méthodes qui entrent dans l'éducation des enfants et même de l'adulte pour en savoir plus sur son caractère, sa personnalité, ses goûts, et ses aptitudes. De quelle manière convient-il de les éduquer afin qu'ils s'épanouissent et ne deviennent pas nuisibles pour la société au sens propre du mot ? En d'autres mots, la pédagogie cherche à déterminer les moyens, à réunir les conditions nécessaires pour dompter l'animalité ou la finalité toute destructrice de l'homme dès l'enfance. Cette idée est de résonance kantienne.

Selon Kant la pédagogie est l'art de l'éducation23(*). Elle se constitue de deux manières.

ü ?Seulement mécaniquement? en fonction des circonstances qui font que telle ou telle chose est nuisible ou utile à l'homme, elle doit comprendre beaucoup d'erreurs et de lacunes, car elle ne possède en ce moment aucun plan à son principe.

ü En cherchant à la raisonner (judiciös), à la perfectionner pour mieux éduquer les enfants ou la jeunesse, pour un meilleur état futur, l'art d'éduquer doit devenir une ?étude? : la ?science ?doit alors remplacer le ?mécanisme? dans l'art de l'éducation24(*).

Ce changement nous parait impératif chez Kant : d'où les mots et expressions « doit devenir... », « doit remplacer... », et « il faut que...». On voit clairement chez Kant que la pédagogie est d'abord fondée sur l'empirisme, la simple intuition sensible, circonstancielle des parents qui n'éduquent que pour le présent, avant qu'on ne veuille qu'elle devienne une étude à proprement parler ; « car autrement il n'en faut rien attendre et un homme que son éducation a gâté sera le maître d'un autre »,25(*) donc un ?mauvais maître? pour lui. L'appel kantien aura été bien entendu par Jean Laurain qui consacre une réflexion à la réconciliation de la science et de l'art de l'éducation.

Jean Laurain pense que la pédagogie est une « science certainement puisque nécessitant des connaissances psychologiques et sociales sur la nature de l'être à éduquer,  en même temps qu'elle est un art » puisqu' « utilisant des techniques et des méthodes qui relèvent de l'intuition, de l'imagination, de la sensibilité de l'éducateur, et aussi d'un certain sens de la relation humaine qui ne s'apprend pas dans les livres 26(*) ». Le mérite de cet auteur est que son point de vue est plus réconciliateur qu'on ne l'aurait pensé entre ceux qui pensent la pédagogie comme une science et leurs protagonistes qui en font un simple art.

Ce conflit d'Écoles, d'individus ou d'intérêts ne saurait nous détourner de notre objectif qui consiste à penser la pédagogie de la paix comme impérativement appelée à « considérer l'homme dans l'homme et l'enfant dans l'enfant, c'est-à-dire que l'enfant a ses manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres 27(*) ». Il est donc insensé de vouloir leur substituer celles des adultes sous peine de rompre avec l'ordre de la nature. En les considérant séparément nous devons pouvoir faire en sorte que l'enfant puisse entrer aisément le monde adulte où primeraient les bons principes.

Cette idée gagne en intérêt chez Kant quand il écrit qu'il «  faut partout établir les bons principes et les rendre susceptibles d'être compris et admis par les enfants. Ils doivent apprendre à substituer l'horreur de ce qui répugne et de ce qui est absurde à celle de la haine ; la crainte de leur propre conscience à la crainte des hommes et les châtiments divins, l'estime de soi et la dignité intérieure à l'opinion des hommes, --- la valeur interne des actions et de la manière d'agir à celle des mots et des mouvements de l'âme --- de l'intelligence du sentiment --- enfin l'allégresse et la pitié unies de la bonne humeur de la dévotion morose timide et sombre 28(*) ».

La pédagogie de la paix pour l'enfant vise à l'aider par des méthodes et techniques appropriées à développer ses virtualités, à faciliter son insertion dans la société, dans le monde des adultes. Elle n'entend pas former un enfant à l'exercice de la violence pour qu'il devienne un soldat. Car l'enfant soldat, en paraphrasant Rousseau, est formé tout à coup pour la guerre alors qu'il n'a pas encore les membres solides pour se tenir en équilibre, puisqu'il n'est pas né grand et fort pour connaitre et sentir le besoin de s'en servir et de se défendre avec des armes :

«Qu'on destine mon élève à l'épée, (...), peu importe. Avant la volonté des parents, la nature l'appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, (...), ni soldat (...) ; il sera premièrement homme ; tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne 29(*) ».

Pour parler en termes platoniciens, nous dirons que l'éducation à la paix poursuit le même objectif que l'éducation primitive chère à Platon, c'est-à-dire la Paidéia ou encore la mousiké 30(*) qui, en favorisant le développement de l'enfant par des voies esthétiques, l'aide à avoir la conscience morale de distinguer le bien du mal, d'aimer le bien, la paix et de haïr le mal, la violence ou la guerre.

La pédagogie de la paix pour l'enfant doit toujours être pensée comme un long processus enclenché avec l'enfant et qui se perfectionne, se professionnalise au stade adulte où l'accent n'est pas mis seulement sur le respect de l'Autre et de ses différences, mais surtout sur la reconnaissance et l'identification des causes des conflits, leur prévention, leur résolution par le dialogue ou la négociation afin de créer un climat de paix entre les hommes, les États dans les sphères politique, économique et culturelle.

In fine, la pédagogie de la paix a pour fondement « la prise de conscience de la personne à éduquer, c'est-à-dire de son être profond, de ses aspirations, de ses valeurs, de ses instincts, de ses habitudes, de ses préjugés, de l'orientation de l'intéressé lui-même de cet être complexe, de sa personnalité vers son idéal à la fois unique et universel, celui que lui indique sa conscience lorsqu'il l'interroge 31(*) ».

C'est pourquoi nous faisons et ferons toujours l'éloge de la conscience dans le cadre de la culture de la paix. Car elle parle le langage de la paix. Pour emprunter le mot à Rousseau, elle est cette voix immortelle et céleste qui guide l'ignorant et l'être borné vers la paix, elle est le juge infaillible du bien et du mal qui fait de l'homme l'égal de Dieu ; sans elle l'homme ne peut s'élever au dessus des bêtes féroces ; il ne peut que s'égarer d'erreurs en erreurs.

Conclusion partielle : Contexte général de l'éducation à la paix

L'éducation à la paix peut être considérée comme une notion tout à fait récente ; elle n'aura commencé qu'à la fin de la seconde guerre mondiale avec certaines institutions et organisations telles que l'ONU et l'UNESCO qui en consacrent beaucoup de recherches, de travaux d'intérêt général.

En effet, notre intérêt pour cette question de l'éducation à la paix s'inscrit dans le cadre de la poursuite des objectifs des Nations Unies pour le millénaire, conformément à l'acte constitutif de l'UNESCO, la Déclaration des Droits Humains et les Conventions de Genève du 12/10/1949 pour la protection des victimes de la guerre. C'est dans cette droite ligne de conduite que les Nations Unies avalisent le 06/10/1999 l'oeuvre de l'UNESCO en fondant le concept de "culture de la paix" et en adoptant ce programme d'action en huit points:

· Promouvoir la paix par l'éducation,

· Promouvoir le respect pour tous les êtres humains,

· Promouvoir la paix internationale et la sécurité par le désarmement, la résolution pacifique des conflits,

· Faire avancer la tolérance, la compréhension, la solidarité et le dialogue,

· Soutenir la participation démocratique en éduquant les citoyens à des pratiques responsables,

· S'assurer de l'égalité entre femmes et hommes,

· Améliorer un développement économique et sociale soutenables, et

· Soutenir la libre circulation des savoirs et de l'informatique.

En outre, en déclarant les Années 2001-2010 « Décennie internationale pour la promotion de la culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde », les Nations Unies demeurent convaincues que le monde peut se passer de la violence, que la paix est toujours possible, que la violence est évitable dans les rapports entre individus, groupes, communautés, peuples et nations. Ainsi, se donnent-elles les moyens de promouvoir une culture de paix sur la base d'une éthique universelle et préserver les générations futures du fléau de la guerre. L'UNESCO s'en est aussi fait une priorité dans ses missions : « Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élever les défenses de la paix».

Toutes ces Idées nobles d'une saveur kantienne sont partagées par l'Institut d'Oslo, l'Université de la paix de Namur, le Centre d'éducation à la paix de Naples, l'Université pour la paix de Stockholm, CIVI PAX, le Mouvement La Paix Maintenant et le groupe Education à la paix, pour ne citer que ceux là.

Au Burkina Faso nous notons le travail remarquable qu'abattent la Fondation Blaise Compaoré pour la paix, le Club des Amis pour la Paix et l'Intégration (CAPI) ainsi que les Colombes de la paix.

En vérité, il y a plus de deux cent ans que Kant prophétisait sur la possibilité de réaliser l'Idée d'une paix perpétuelle tout en indiquant ses conditions négatives et positives. La promotion de la culture de la paix est donc interne à ce vieux projet kantien si elle n'est pas sa résurrection ou sa re-actualisation complète sous nos cieux. En ce sens qu'aujourd'hui des instruments nationaux et internationaux, des déclarations, des programmes et des plans d'action formulés témoignent de l'existence de normes, de valeurs et d'objectifs constitutifs de la base d'une éthique universelle : chaque citoyen, chaque État est un acteur clé du traitement des causes des guerres et de leur prévention.

En ce qui est de notre esquisse de pédagogie de la paix, nous plaçons l'éducation au coeur de la prévention des conflits comme un moyen efficacement durable, depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte. Si la prévention suppose un minimum de formation, de connaissances des hommes, du terrain, il faut ajouter que des citoyens formés à la base pour la coexistence pacifique seront d'emblée prédisposés à identifier les causes des conflits et d'y faire front.

Ce qui revient à dire que la paix s'apprend comme l'a si bien dit Frederico Mayor : « Droit fondamental des citoyens, l'éducation est l'une des clés essentielles à la construction de la culture de la paix. Une éducation multilingue et multiculturelle développant la tolérance et la compréhension chez les citoyens libres de préjugés pour une culture de la paix et du dialogue entre les civilisations.32(*)»

De cette façon la question de la nécessité de l'éducation à la paix est plus que tranchée, car « sans la paix, il n'y a pas de développement, pas de justice, pas de démocratie. Pour passer d'une culture de la guerre et de la violence à une culture de la paix et du dialogue, nous devons changer les valeurs, attitudes et comportements du passé. Au lieu du proverbe cynique "si tu veux la paix, prépare la guerre", nous devons dire "si tu veux la paix, prépare la paix"', essaie de la construire 33(*) » par l'éducation et la culture du civisme. D'où la nécessité et la possibilité d'une pédagogie de la paix inspirée de la pensée éducative de l'auteur des Réflexions sur l'éducation.

* 19 L'on se rappellera toujours du vieux débat concernant la vocation du maitre-instructeur dont on voudrait qui dédouble sa fonction de celle de l'Éducateur, c'est-à-dire du ?bon père? ou de la ?bonne mère?. Aussi, dans bien de pays africains l'on a préféré l'appellation Ministère de (s) l'Enseignement (s) à celle de Ministère de l'Education nationale. Pourquoi ? Cela témoignerait de l'existence d'une difficulté à associer les deux notions.

* 20 « Désir et éducation » de Laura Ferreira dos Santos (Université de Minho-Portugal) à l'ouvrage Education et Philosophie, p.17.

* 21 Paris, Quadrize, PUF, 1989, p.51.

* 22 Idem, p.81.

* 23 Réflexions sur l'éducation, p.107.

* 24 Cette précision est très importante : Kant ne conçoit pas l'éducation comme une science, une connaissance, mais comme seulement un art qu'il lie à l'expérience. Il reconnaît que l'homme est liberté. Et de ce chef, si nous voulons faire de l'éducation une science ou une connaissance indépendante de l'expérience, une connaissance de l'essence de son objet de connaissance, il faudrait que l'homme ne soit pas libre, qu'il soit une chose dont l'essence détermine a priori l'essence, que la raison humaine égale Dieu qui, seul, connaît les êtres libres. Or, étant attachés à la liberté, il est évident que nous ne puissions connaître rien que les phénomènes et pas les noumènes. C'est pour cette raison métaphysique que Kant fonde résolument l'éducation sur l'empirisme.

* 25Idem.

* 26 Jean Laurain, p.133.

* 27 Rousseau, Emile, GF Flammarion, 1996, p.108.

* 28 Réflexions sur l'éducation, p.190.

* 29 Emile, p.42.

* 30 Les Lois 653a.

* 31 Jean Laurain, p.134.

* 32 Discours du DG de l'UNESCO au forum international de Moscou, 13-16/05/99.

* 33 Ibidem.

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