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Les clés de l'offensive politico-diplomatique du Japon en direction de l'Afrique et du Cameroun depuis 1991

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par Serge Christian ALIMA ZOA
Université Yaoundé II - DEA 2008
  

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SECTION III : LA TICAD COMME TECHNOLOGIE DE CONSOLIDATION DE LA « DOCTRINE » AFRICAINE DU JAPON

La TICAD, organisée conjointement par le gouvernement du Japon, la CMA, le bureau du conseiller spécial de l'ONU pour l'Afrique, le PNUD et la Banque Mondiale est une initiative lancée en 1993 et organisée tous les cinq ans, en vue de promouvoir un dialogue politique de haut niveau entre les pays africains et leurs partenaires et de mobiliser le soutien de la communauté internationale pour qu'elle appuie les initiatives africaines de développement. Elle apparaît ainsi comme un modèle d' « affectio societatis » (A), présentant des réalisations somme toutes marquantes (B).

A- La TICAD comme modèle d' « affectio societatis »

Depuis sa création dans les années 1990 au moment où « les questions africaines étaient devenues de plus en plus marginales dans le système politico économique mondial avec la libéralisation économique et politique de l'après Guerre Froide » (Kamo,  2004 : 58), la TICAD a évolué en tant que processus destiné à promouvoir le développement africain. Elle est devenue au fil des années une « grand-messe » de la coopération japonaise avec le continent noir (1) par des actions opérationnelles qu'elle met à son actif (2).

1- Une « grand-messe » de la coopération japonaise avec l'Afrique

La TICAD telle qu'elle est souvent présentée par le gouvernement japonais, est un instrument qui vise à aider l'Afrique à mener les efforts nécessaires et adaptés aux priorités qu'elle s'est fixée pour son développement. Cette « grand-messe » incarne aussi une conception du développement de l'Afrique qui prend en compte le principe du partenariat mondial fondé sur l'égalité entre tous les partenaires44(*). Elle s'est déjà tenue en trois sessions connues sous les vocables de TICAD I (a), TICAD II (b), TICAD III (c).

a) La TICAD I

La première TICAD s'est tenue en octobre 1993. Près de 1000 participants issus de 48 pays africains, de 13 pays donateurs, de 10 organisations et plus de 45 pays et organismes venus en qualité d'observateur ont assisté à la conférence, dont notamment cinq pays africains conduits par leur Président à savoir l'Ougandais Yoweri Museveni, le Ghanéen Jerry Rawlings, le Burkinabé Blaise Compaoré, le Botswanais Keith Masire et le Béninois Nicéphore Soglo. La conférence s'est penchée sur des thèmes tels que la réforme politique et économique, le développement du secteur privé, l'intégration et la coopération régionale, l'expérience de l'Asie au service du développement de l'Afrique, ainsi que la coopération internationale. Le Premier ministre japonais, Moriteru Hosokawa a annoncé l'intention du Japon d'offrir son soutien à la démocratisation en Afrique et à l'ajustement structurel, à la coopération en matière de formation et d'environnement en priorité, ainsi qu'à l'exercice d'une aide efficace (Kamo, 2004 ; Morikawa, 1997). Les participants ont adopté la « déclaration de Tokyo sur le développement de l'Afrique », prônant une coopération dynamique qui servirait de base aux nouvelles orientations de l'ONU pour le développement du continent dans les années 1990. Les trois points essentiels de la déclaration de Tokyo ont concerné la critique de la dépendance excessive de l'Afrique par rapport à l'APD, un encouragement à l'appropriation par les pays africains de leur démocratisation et de leur bonne gouvernance, ainsi qu'une proposition d'organiser dans le cadre de la coopération Sud -Sud, un séminaire Asie-Afrique (Aicardi de Saint-Paul, 1993 : 2625). C'est ainsi que le premier forum Asie-Afrique (FAAI) s'est tenu en Indonésie en 1994 et a identifié les secteurs spécifiques où l'expérience asiatique serait utile. Le second a eu lieu en Thaïlande en 1997 dont l'objet a été d'évaluer les progrès effectués depuis le FAAI et de préparer les bases de la TICAD II.

b) La TICAD II

La deuxième TICAD a été organisée du 19 au 21 octobre 1998. Ainsi, ont participé 80 nations y compris 51 pays d'Afrique, 10 pays45(*) d'Asie et 16 pays donateurs ainsi que 40 organisations internationales, 13 chefs d'Etat et de gouvernement y ont assisté ainsi que des représentants du secteur privé et des ONG. Un progrès depuis la TICAD I a été observé, celui du cadre des réformes économiques et politiques destinées à promouvoir les principes démocratiques ainsi que des activités commerciales orientées vers le marché. La conférence a dû également se pencher sur les problèmes de paupérisation croissante ainsi que sur les problèmes de gouvernance qui continuent d'entraver le développement de l'Afrique. Les délibérations de la TICAD II étayées par de vastes consultations lors des réunions préparatoires ont culminé avec le « plan d'action de Tokyo », évoqué supra. Le Premier ministre japonais Keizo Obushi a saisi cette occasion pour annoncer que son gouvernement envisage d'accorder une somme d'environ 90 milliards de yens (près de 450 milliards de FCFA) au cours des cinq années suivantes, repartie entre les domaines de l'éducation, de la santé, de la médecine et de l'eau. L'agenda politique a occupé une place plus centrale dans la TICAD II que lors de la première. En marge de celle-ci, le Japon a organisé 14 rencontres bilatérales entre le Premier ministre nippon et les chefs d'Etat africains, et 15 autres entre le ministre japonais des affaires étrangères et ses homologues africains (Aicardi de Saint-Paul, 1998 : 159) ; des signes annonciateurs d'une TICAD III plus relevée.

c) La TICAD III

La troisième TICAD a eu lieu du 29 septembre au 1er octobre 2003. Des délégués de 89 pays, dont 50 pays africains et 47 organismes internationaux, ainsi que des organisations civiles, y ont participé. Elle a eu pour ordre du jour la question d'un soutien unifié au NEPAD, lequel incarne l'appropriation par l'Afrique du processus de développement, et a envisagé l'expansion du partenariat mondial pour le développement de ce continent en encourageant la coopération Asie-Afrique. Une attention particulière a été accordée à la sécurité des personnes et à la consolidation de la paix pour les peuples africains. En dépit donc de l'annonce faite par le ministre japonais Junichori Koïzumi, dans son allocution d'ouverture d'un objectif d'aide japonaise à l'Afrique d'un montant total de 1 milliard de dollars US (sous formes de dons) pour les cinq années à venir, et de la fameuse « déclaration commémorative du 10ème anniversaire », la TICAD III ne « comportera aucune nouveauté de fond, ni même l'annonce d'une augmentation de l'APD en direction de l'Afrique » (Kamo, 2004 : 65). En revanche, l'agenda politique a occupé une place toujours aussi centrale. Le Japon a organisé 23 entretiens bilatéraux entre le Premier ministre japonais et les chefs d'Etat africains. Il importe à présent de ressortir les actions opérationnelles liées à la TICAD.

Photo 1: Les chefs d'Etat africains autour du Premier ministre japonais, Junichori Koïzumi lors du 10 ème anniversaire de la TICAD en septembre 2003

Source : Jeune Afrique n° 2355, 26 février au 4 Mars 2006 P. 54

2- Les actions opérationnelles mises à l'actif de la TICAD : un penchant pour le mastic social

La traduction des philosophies et des priorités promues dans la mise en oeuvre concrète des projets de la TICAD comprend d'une part les besoins humains essentiels et la gouvernance démocratique (a) et d'autre part la réduction de la pauvreté, la promotion de l'investissement et du transfert de technologie (b).

a) Les besoins humains essentiels et la gouvernance démocratique

Avec l'aide du Japon ainsi que d'autres partenaires de la TICAD, quelques 245 millions d'Africains ont connu une amélioration de leur état de santé. Un appui a été fourni en particulier aux mesures sanitaires destinées à la santé maternelle et infantile, la planification familiale, l'information, l'éducation et la communication, l'autonomisation des femmes et la lutte contre le VIH sida. « Le Japon s'est engagé à apporter une assistance active afin d'éradiquer la poliomyélite du continent africain en fournissant des vaccins et des équipements réfrigérants et sanitaires, 1699 millions de yens ont été déboursés en faveur du Kenya, de la Tanzanie, de la Côte d'Ivoire, du Ghana et du Malawi » (Ambassade du Japon au Cameroun, 2000 : 32). Environ trois millions de personnes reçoivent un approvisionnement en eau potable, et 2.6 millions d'enfants bénéficient d'opportunités en matière d'éducation qui leur étaient jusque là inaccessibles comme, par exemple de nouveaux bâtiments scolaires (MOFA, 2003c). Conformément aux recommandations du programme de Tokyo en matière de paix et de sécurité, le mécanisme de l'UA pour la prévention, la gestion et le règlement des conflits a reçu une aide en vue de mettre en place des systèmes d'alerte rapide et de tenir des conférences destinées à régler les différends. Dans le domaine de la gouvernance, les parties prenantes à la TICAD ont appuyé l'initiative du NEPAD, en vue de l'établissement d'un mécanisme africain d'examen par les pairs entre les pays africains ; aux fins de maintenir de bonnes pratiques en matière de gouvernance.

b) Réduction de la pauvreté, la promotion de l'investissement et le transfert de technologies

Pour parvenir à la réduction de la pauvreté et à l'amélioration socio économique en Afrique par le développement des aptitudes des populations locales à résoudre leurs problèmes, le Japon a décidé en 1998 après la TICAD II, d'établir au Kenya un centre de formation. L'African Instiute for Capacity Development (AICAD), situé dans les locaux de la faculté d'agriculture et de technologie Jomo Kenyata. « Ce centre a pour objectif : d'utiliser des connaissances et des techniques nouvelles ou existantes ; de créer un savoir faire durable adapté aux conditions locales ; de développer et utiliser des expertises locales » (Ogasawara, 2004 : 71). Il est a priori censé fonctionner en tant qu'institut de formation, de recherche conjointe et de développement, ainsi que de collecte et de diffusion d'informations relatives au renforcement des capacités. Les activités de l'AICAD visent principalement les pays de l'Afrique orientale tels que le Kenya, l'Ouganda et la Tanzanie. L'accent a également été mis sur l'amélioration prioritaire de l'infrastructure dans quatre principaux secteurs : transports, communication, énergie et eau. Les perspectives de commerce et d'investissement se sont améliorées grâce à la création de forums commerciaux Asie-Afrique (Africa-Asia Business Forums, AABF) en 1999 (en Malaisie), 2001 (en Afrique du Sud), 2004 (au Sénégal) et 2005 (Ile Maurice). A travers ces forums sous les auspices de la TICAD, environ 180 accords d'une valeur totale de 150 millions de dollars US ont été conclus. Suite à la TICAD II, l'Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI) a crée en 1999 en Malaisie, une institution baptisée « centre Hippalos »46(*), du nom du marin grec légendaire qui avait constaté que les vents de mousson de l'océan indien favoriseraient la navigation de l'Arabie vers l'Inde. Ce centre, également connu sous le nom de Centre Afrique-Asie pour la promotion de l'investissement et de la technologie, vise à encourager les investissements et les transferts de technologies des pays d'Asie à ceux d'Afrique. Le centre a choisi le Ghana, la Côte d'ivoire, le Mozambique, l'Ouganda, le Sénégal, la Tanzanie et le Zimbabwe pour participer à des activités de projets. « Il fournit des données sur la situation économique, les systèmes juridiques nationaux, les possibilités en matière d'investissement et des informations utiles en matière d'investissement » (MOFA, 2003b). Il s'agit là en quelque sorte des preuves de l'opportunité de la mise sur pied de la TICAD.

B- Les réalisations marquantes comme preuves de l'opportunité de la mise sur pied de la TICAD

Pour Minoru Ogasawara (2004 : 67), la promotion de la coopération Asie-Afrique est devenue l'une des spécificités de l'engagement nippon en Afrique à travers la TICAD (1). Mais en s'interrogeant globalement sur les retombées réelles de ce processus et dans le souci de nuancer, il est à noter que certains travaux scientifiques à l'instar de ceux de Minoru Obayashi (2004 ; 2003 ; 1996) ont mis en avant des résultats fragiles pour un constat provisoire (2).

1- La stimulation de la coopération Asie - Afrique

La modification de la charte de l'APD en août 2003, a montré clairement la détermination du gouvernement nippon à agir, en indiquant que le « Japon va promouvoir la coopération Sud - Sud dans le partenariat avec les pays d'Asie et d'autres régions qui connaissent un développement plus avancé »47(*).  Parmi les initiatives qui retiennent régulièrement l'attention, l'on cite très souvent le nouveau riz pour l'Afrique (a) et les activités liées au secteur privé, aux technologies de l'information et de la communication, et même au programme des volontaires (b).

a) Le nouveau riz pour l'Afrique ou le NERICA

Le NERICA (New Rice for Africa) ou nouveau riz pour l'Afrique, constitue un remarquable exemple de coopération entre l'Asie et l'Afrique. Il améliorerait les perspectives de sécurité alimentaire (MOFA, 2003). Cette nouvelle variété de riz associe la hardiesse des espèces de riz d'Afrique occidentale à la grande productivité du riz asiatique. Il a été mis au point par l'Association pour le Développement de la Riziculture en Afrique de l'Ouest (ADRAO) et ses partenaires en Afrique, en Asie, en Europe et en Amérique du Nord et du Sud. Il a également reçu l'appui de nombreux donateurs en commençant par le gouvernement du Japon suivi du PNUD, la Banque Mondiale, la fondation Rockefeller, l'Agence Américaine pour le Développement international (USAID), la BAD, la FAO. Le NERICA a une teneur en protéine beaucoup plus élevée et résiste mieux aux mauvaises herbes, aux maladies et aux insectes nuisibles. Ce riz a un cycle de croissance plus court que les variétés de riz classiques (90 jours comparé à 130 à 150 jours pour les autres) et il offre un rendement supérieur d'au moins 50% sans utilisation d'engrais, et un rendement de 200% avec un faible apport en engrais. L'Initiative pour le Riz Africain (ARI) lancée en mars 2002, vise à accélérer la diffusion du NERICA dans l'ensemble de l'Afrique, en partant de sept pays pilotes d'Afrique de l'Ouest, à savoir le Bénin, la Guinée, le Mali, le Nigeria, le Togo, la Côte d'Ivoire, pour inclure des pays d'Afrique australe et de l'Est : Ethiopie, Madagascar, Malawi, Mozambique, Ouganda, Tanzanie et Zambie. Le cadre du secteur privé, les technologies de l'information et de la communication, le programme des volontaires font également parti des réalisations marquantes de la TICAD.

b) Le cadre du secteur privé, les technologies de l'information et de la communication, le programme des volontaires

Les forums d'affaires Asie-Afrique de Kuala Lumpur (Malaisie) en octobre 1999 et de Durban (Afrique du Sud) en juillet 2001, ont instauré des partenariats commerciaux et ont attiré un plus grand flux d'investissements étrangers directs et d'échanges commerciaux entre l'Asie et l'Afrique. Une série d'ateliers destinés à renforcer les compétences s'est tenue notamment à Harare (Zimbabwe) en juillet 1995 et à Abidjan (Côte d'Ivoire) en juillet 1996, axée sur des sujets clés tels que l'administration et le fonctionnement des entreprises. « Une stratégie visant à effacer les perceptions négatives que chaque région peut avoir de l'autre a été élaborée, afin d'instaurer la confiance et de multiplier les possibilités de conclure des affaires » (MOFA, 2003a). Le Conseil Afro Asiatique d'Affaires48(*) (African Business Council), sorte de chambre de commerce Afrique-Asie a vu le jour en mars 2005. C'est un instrument qui vise à faciliter l'accès aux marchés et à améliorer la croissance des petites et moyennes entreprises grâce aux échanges de pratiques commerciales nées de partenariats public-privé.

Une initiative de la TICAD en vue d'appuyer l'élaboration de politiques et le renforcement des capacités en matière de technologies de l'information et de la communication a été mise en place au Cameroun, au Nigeria, en Tanzanie et en Zambie. Des centres de création de réseaux, en coopération avec Cisco Systems, ont été établis dans plusieurs pays. Un régional visant à promouvoir l'échange d'informations commerciales entre l'Asie et l'Afrique a été crée au Bénin et il est prévu d'en étendre la portée.

Les volontaires de l'ONU (VNU) TICAD, bénévoles venant de toute l'Asie, travaillent dans de nombreux pays africains aux fins de transférer le savoir-faire technique dans le domaine de la gouvernance, du développement du secteur privé et du développement agricole. Au Kenya, par exemple, le Volontary Nurul Henda Chowdhuy du Bangladesh qui travaille en tant que spécialiste du micro financement soutenu par la TICAD, a aidé plus de 3000 personnes à lancer de modestes activités génératrices de revenus (JICA, 2005). Il reste cependant plausible que la TICAD soit une initiative importante en matière de diplomatie mais mineure en matière de développement.

2- La TICAD : une initiative importante du Japon en matière de diplomatie mais mineure en matière de développement

Comme processus à prétention globale, la TICAD a vocation à se consacrer au développement du continent noir. L'analyse de son modus operandi montre d'après certains travaux (Obayahi, 2004 ; Ohara, 2003) que son emprise effective est beaucoup plus limitée, se bornant à n'être qu'un instrument de visibilité diplomatique (a), plutôt mineur en matière de développement (b).

a) Un instrument de visibilité diplomatique

Le point de vue, parfois repris dans des études et des recherches (Alden et Katsumi, 2003 ; Drifte, 2000 ; Aicardi de Saint-Paul, 1999) sur la consistance de la TICAD, du moins dans son instrumentalisation en vitrine diplomatique, a deux explications majeures.

Premièrement, l'agenda, le contenu ainsi que les documents et déclarations issus de cette conférence sont scrupuleusement étudiés, point par point, par le gouvernement japonais avant d'être proposés à d'autres organisateurs et participants. Le constat qui se dégage de ces différentes sessions de la TICAD est «celui du manque d'originalité des discussions, contrairement à d'autres instances internationales, et ce sans valeur ajoutée » (Obayashi, 2004 : 79). Cette initiative reste ou parfois même trop « diplomatique ». Tous les sujets qui peuvent provoquer l'opposition ou l'accusation entre les participants sont préalablement écartés. Lors de la TICAD II par exemple, qui a été la première conférence internationale sur l'Afrique, juste après l'échec des négociations de l'OMC à Cancun, beaucoup de participants africains ont espéré en vain que la conférence joue le rôle de porte-parole des préoccupations des pays africains par rapport à cette institution.

Deuxièmement, l'Afrique est un « continent lointain » (Aicardi de Saint-Paul, 1998 : 158) pour la population japonaise. La TICAD est une occasion de visibilité et de communication pour le gouvernement nippon pour montrer à sa population, à la communauté internationale et surtout aux pays africains, la contribution qu'il apporte à l'Afrique. Le fait qu'autant de chefs d'Etat et des personnalités internationales se rassemblent au Japon, assure « un marketing politico diplomatique » puissant et efficace pour les dirigeants de l'Empire du Soleil-Levant. La liste des participants de la TICAD III confirme à en croire Shingeki Komine (2004), cette dimension politique. En effet, 66% des participants africains (sans compter les chefs d'Etat) viennent des ministères des affaires étrangères et /ou de la coopération, et seuls 34% viennent des ministères travaillant dans les domaines du développement effectif de leur pays, tel que le plan, les finances, l'économie etc. A cette étape, nous pouvons à première vue, déduire que le gouvernement japonais reste attentif à travers l'organisation, la préparation, au contrôle du contenu et du déroulement des discussions, afin d'éviter des débordements qui auraient un impact sur sa politique. D'après Jenko Ohara (2003), la TICAD n'est pas destinée à renforcer ou à concrétiser son engagement du développement africain, mais constitue, un instrument de visibilité pour une meilleure présence diplomatique en Afrique et dans le monde. Sans doute, l'évolution de la part de l'Afrique dans l'APD japonaise, est un indicateur non négligeable de l'impact du processus de la TICAD, qui peut nous permettre de vérifier cette hypothèse.

b) Un processus mineur en matière de développement

Depuis le début du processus de la TICAD, la contribution japonaise en direction de l'Afrique est en progrès en termes de volume.  Mais la tendance n'est pas à l'augmentation si l'on s'en tient à la part de l'Afrique (Afrique du Nord incluse) dans l'APD totale. L'on a enregistré une nette diminution après le record de 15.3% de l'APD totale en 1989, diminution allant jusqu'à un niveau de 10.1% à la veille de la TICAD I en 1993. La TICAD II est demeurée sans effet sur cette tendance à la baisse. « En 2002, fut enregistré le plus mauvais résultat depuis la décennie 1980, avec une part africaine de 8.7% dans l'APD totale. Le processus de la TICAD est donc sans réel impact en terme de part consacrée à l'Afrique dans le budget de la coopération japonaise sur le moyen et le long terme » (Obayashi, 2004 : 81). On peut renforcer cette analyse au moins à deux niveaux. Au niveau de l'évolution des domaines d'intervention de la coopération japonaise en Afrique, l'essentiel des dépenses a pris la forme de financements de conférences et de contributions complémentaires aux organisations internationales (Newman, 2000 ; Toffler, 1991). Il est aisé de constater par exemple que sur les 32 projets listés dans le cadre de la TICAD par le MOFA en 2001, 14 ont été consacrés à des décaissements aux organisations internationales, les 6 derniers étant des programmes ou projets en cours ou similaires. Quant au niveau des décaissements aux secteurs d'engagement, si on prend le cas de la TICAD II, ils ont diminué de 35% en 1998, l'année de la conférence, et se sont globalement maintenus. En 2002, ils ont baissé presque jusqu'à ceux de 1992, id est celui d'avant le démarrage de l'exercice de la TICAD.

Par ailleurs, la société civile japonaise qui travaille pourtant dans le sens de l'efficacité de l'aide et du développement africain a de manière explicite, le plus souvent eu un rôle marginal lors des TICAD. Le directeur de l'action civile pour la TICAD (ACT), une sorte de regroupement d'ONG, a fait en 2003 un constat amer de sa participation en tant qu'observateur : « dans le résumé du Président de la TICAD III, a-t-il dit, le rôle des ONG est évoqué comme l'interaction et la complémentarité entre les initiatives publiques et celles de la société civile. Comment pouvons-nous remplir même ce rôle si nous ne pouvons qu'observer ? Je reste pour ma part convaincu que nous avons été utilisés par les organisateurs comme un alibi de la ``présence des ONG''» (Komine, 2004). La seule et nette originalité de la TICAD est le concept de coopération Sud-Sud qui vise à promouvoir les investissements asiatiques vers le continent africain. Cependant, un think tank du MOFA conclut dans son rapport à propos de cette coopération que, « jusqu'à présent, il existe très peu d'exemples de coopération Sud-Sud, et cette initiative manque de réalisations concrètes » (Ohara, 2003).

En définitive, il ressort de cette deuxième incursion dans les affaires diplomatiques japonaises que les relations nippo africaines jusqu'en 1990 sont plus caractérisées par une diplomatie de l'immobilisme, au regard du rang mondial économique acquis par l'Empire du Soleil-Levant depuis les années 1960. Elles se présentent prima facie, comme un « archétype » de rapports politiques et économiques limités car véritablement, « il n'apparaît pas que l'Afrique ait pu bénéficier des effets influents, c'est-à-dire bénéfiques du développement spectaculaire du Japon » (Essengue Essono, 1991 : 34). La fin de la Guerre Froide permet aux relations nippo africaines de prendre une orientation différente où manifestement, Tokyo veut renforcer ses liens avec le continent noir. Ce virement d'attitude par le biais d'une série d'initiatives politico-diplomatiques consacre une nouvelle ère de relations entre le Japon et l'Afrique ; la finalité étant de se hisser au niveau de chef de file mondial sur le plan politique dans son soutien à des initiatives africaines (Cornelisen, 2004a : 41). Dans cette perspective, la mise sur pied de la TICAD, la « grand-messe » de la coopération japonaise avec l'Afrique, se situe moins comme un argumentaire visant à concrétiser son engagement au développement africain que comme un instrument diplomatique de la visibilité du Japon non seulement en Afrique, mais aussi dans le monde. Cela pose la question des effets et des enjeux qui gravitent autour de l'offensive nippone sur la scène diplomatique africaine.

* 44 Pour plus d'informations, consulter <www.ticad.net>.

* 45 Brunei, Chine, Inde, Indonésie, Corée du Sud, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam.

* 46 Il a organisé trois missions d'affaires en Afrique (en Ouganda en 2001, au Sénégal et en Tanzanie en 2002, et au Ghana et au Sénégal en 2003). Bon nombre d'entreprises asiatiques (de Malaisie, d'Inde, du Pakistan et de Corée du Sud) ont participé à ces missions.

* 47 Voir le Site Internet du MOFA <www.mofa.go.jp/policy/oda/reform/revision0308.pdf>.

* 48 Son tout premier Président est le Camerounais Paul Fokam Kammogne. 

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