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Christologie contemporaine: le défi du pluralisme religieux

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par Clément TCHUISSEU NGONGANG
Grand séminaire Notre Dame de l'Espérance de Bertoua - Baccalauréat canonique en théologie 2011
  

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2- John Hick et la christologie mythologique

a-Préalable philosophique et théologique

John Hick est un juriste, un théologien et un philosophe à la pensée étendue et prolixe. Ses multiples compétences intellectuelles donnent à ses écrits une allure éclectique. Raison pour laquelle à la lecture, il parait évident que son discours sur le Christ est sous-tendu par un préalable philosophique et théologique qu'il faudrait nécessairement mettre en lumière si l'on veut en saisir les contours et les enjeux.

Au plan philosophique, le pluralisme radical de Hick est redevable en grande partie à la théorie kantienne de la connaissance. En effet, dans sa philosophie transcendantale, Kant entend réconcilier dans une sorte d'idéalisme transcendantal le sensualisme (par une esthétique transcendantale) et l'idéalisme pur à travers son criticisme. Voilà pourquoi la Critique de la Raison pure s'ouvre sur l'existence des jugements synthétiques a priori et la division de tous les objets de la connaissance en phénomènes et noumènes. La notion de phénomène est de l'ordre de l'Esthétique - autrement dit de la sensibilité - et est liée à des conditions de la connaissance - espace et temps. Il qualifie d'ailleurs à ce propos son idéalisme transcendantal comme « la doctrine d'après laquelle nous envisageons les phénomènes dans leur ensemble comme de simples représentations et non comme des choses en soi, la théorie qui ne fait du temps et de l'espace que des formes sensibles de notre intention et non des déterminations données par elles-mêmes, ou des conditions des objets considérées comme des choses en soi. »200(*) A cet ordre phénoménal des choses, s'oppose l'ordre nouménal qui se rapporte à la chose en soi. « Il doit y avoir, précise-t-il, une connaissance possible où ne se rencontre aucune sensibilité et qui a seule une réalité absolument objective, en ce sens que par elle les objets nous sont représentés tels qu'ils sont, alors qu'au contraire, dans l'usage empirique de notre entendement, les choses ne nous sont connues que comme elles apparaissent. »201(*) Le rapport qui existe entre les noumènes (choses en soi) et les phénomènes (choses telles qu'elles apparaissent) est celui de la manifestation, du dévoilement des premiers par les seconds. Les phénomènes que nous saisissons par l'entendement sont des manifestations limitées, imparfaites de la chose en soi qui est le Réel par excellence, et qui du reste, demeure finalement inconnaissable stricto sensu.

Dans l'optique de Hick, à la lumière de ce qui vient d'être dit, « le Réel an sich est également postulé comme présupposition, cependant, non de vie morale, mais de l'expérience religieuse et de la vie religieuse, tandis que les dieux, de même que les objets mystiques tels Brahman, Sunyata, etc., sont des manifestations phénoménales du Réel survenant dans l'univers de l'expérience religieuse. »202(*) Aebischer commente cette approche : « Hick estime pouvoir dire que les êtres humains font l'expérience du Réel, de façon analogique à la manière dont, selon Kant, nous faisons l'expérience du monde : par l'intégration des informations de la Réalité extérieure, interprétée par l'esprit dans les termes de ses propres schèmes catégoriels, et parvenant ainsi à la conscience en tant qu'expérience phénoménale significative. »203(*) Pour Hick, la diversité des expressions du divin est liée non au caractère authentique de l'une d'entre elles et d'ersatz des autres suite à l'aveuglement du péché comme soutiendraient les partisans de la théorie de l'accomplissement et de l'exclusivisme en général ; mais « c'est en relation aux différentes manières d'être humain ou humaine, développées à l'intérieur des civilisations et des cultures de la terre que le Réel, appréhendé à travers le concept de Dieu, est spécifiquement comme le Dieu d'Israël, ou la Sainte Trinité, ou en tant que Shiva ou Allah, etc. »204(*) Autrement dit, les traditions religieuses sont des objectivations au moyen des catégories conceptuelles et religieuses de l'apparition du Réel à la conscience de l'homme.

C'est en raison de ce plaidoyer en faveur d'un recentrement sur Dieu que la pensée de Hick a été qualifiée de révolution copernicienne ; elle reste alimentée par l'hypothèse pluraliste selon laquelle : « les grandes fois religieuses incarnent différentes réponses au Réel, qui sont intrinsèques aux façons variées d'être ``humain'' et qu'à l'intérieur de chacune d'elles s'opère la transformation de l'existence humaine centrée sur elle-même vers une existence centrée sur le Réel. »205(*)

L'enjeu d'une telle position est éminemment lié à la société moderne pluraliste. Se ressentent incontestablement en filigrane de violentes secousses à l'endroit des relents de condescendance du christianisme. Si Stanley Samartha était autant préoccupé que Hick par l'éradication de l'impérialisme religieux à travers son aversion pour l'exclusivisme christologique, Hick adopte une démarche plus radicale qui combat autant l'exclusivisme que l'inclusivisme christologique, expressions de la supériorité convoitée d'une religion sur les autres206(*). Si « les traditions religieuses avec leurs composantes variées - croyances, modes d'expression, livres saints, rites, disciples, éthique et style de vie, règles sociales et organisations - ont plus ou moins de valeur, selon qu'elles favorisent ou contrarient la transformation salvifique »207(*), il est inconvenant, illogique et prétentieux d'entretenir l'illusion de la supériorité d'une religion sur toutes les autres. Toutes les religions sont de manière différente des chemins de salut208(*) ; « elles acceptent les mêmes critères moraux en donnant un rôle central et normatif au regard généreux porté vers les autres et qui est appelé « amour » ou « compassion »209(*). Le dénominateur commun des religions qu'est la règle d'or condensent tous ces critères moraux.

* 200 KANT Emmanuel, Critique de la Raison pure, PUF, Paris, 1980, p. 299.

* 201 Ibidem, p. 224.

* 202 HICK John, An Interpretation of Religion, SCM Press, Londres, 1995, p. 243.

* 203 AEBISHER-CRETTOL Monique, Op.Cit., pp. 435-436.

* 204 Ibidem, p. 437.

* 205 HICK John, Op.Cit., p. 10.

* 206 Lorsque Hick critique la prétention de supériorité d'une religion par rapport aux autres, cela a un enjeu culturel, puisque cela engage aussi la culture matricielle de la religion en question. L'hégémonie du christianisme serait alors celle de la culture occidentale. Il crée donc un amalgame entre religion et culture dans lequel l'affirmation de l'universalité de la médiation salvifique du Christ devient une violence faite à l'endroit des autres cultures. Nous y reviendrons au prochain chapitre en analysant les obstacles actuels à la compréhension du caractère universel de la médiation du Christ.

* 207 Ibidem, p. 299-300.

* 208 Ibidem, p. 134.

* 209 COCHINAUX Philippe, La théodicée de John Hick, présentation et réflexions critiques, vol. I., Université Catholique de Louvain, dissertation doctorale, 2003-2004, pp. 279-280.

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