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Les contes et les mythes en pidgin : facteur d'éducation de l'enfant dans la société africaine traditionnelle dans la région du sud- ouest (BUEA)


par Anne OBONO ESSOMBA
Université de Yaoundé I - Doctorat en littérature orale et linguistique 2014
  

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Chapitre VII : PIDGINET LA PROBLEMATIQUE D'UNE IDENTITE CULTURELLE CAMEROUNAISE

Les chapitres précédents ont montré qu'il existede nombreux textes oraux en pidginqui s'expriment au travers des genres tant sacrés que profanes desquels découlent une esthétique. Leur analyse peut se faire au moyen des méthodes classiques utilisées pour l'élaboration des textes littéraires.

Les figures sont nombreuses ; celles que portent le Cameroun au travers de sa richesse culturelle. D'ailleurs, l'analyse au moyen de l'esthétique littéraire orale a permis de ressortir la richesse foisonnante que revêtent les textes de la tradition. Non seulement cette richesse est foisonnante, elle se trouve sans cesse grandissante lorsque son côté esthétique, débordant de vitalité et de sagacité, s'applique à la tradition culturelle, elle même révélatrice du vécu nu des populations étudiées ici.

Cependant, il convient de voir qu'un rapport étroit existe entre le pidgin et son peuple. Ce rapport loin d'être l'image d'une simple rencontre est une fusion, un accord doublé d'harmonies où les trames linguistiques expliquent et exposent celles du peuple, de la nation qui la parle. Ainsi, la littérature pidgin semble être l'expression de la société camerounaise. Plus que cela, elle constitue l'identité même de la société camerounaise.

VII.1. LITTERATURE EN PIDGIN ET LES REALITES CAMEROUNAISES

Les linguistes et les socio- linguistes n'ont cessé de montrer jusqu'à ce jour la place qu'occupe une langue dans la société qui la parle. Elle est le véhicule de toute culture, elle exprime la culture populaire, c'est-à-dire, la totalité des manières de travailler, de penser. C'est pourquoi l'on pourrait dire que la langue est d'abord héritage.

C'est ainsi que, chaque communauté, au cours de son initiation, de son éducation ou de sa formation utilise la langue pour transmettre des connaissances, les modes de penser à des générations futures. Le pidgin ne déroge pas à cette règle essentielle. C'est pourquoi dans ce qui suit nous montrerons en quoi elle représente le miroir de la société camerounaise et donc le manifeste de son vécu collectif.

VII.1.1. La langue et la littérature enpidgin : miroirs de l'âme et de la pensée camerounaise

Rien, mieux que la littérature (orale ou écrite) ne peut exprimer les réalités d'un peuple. Loin d'être l'ensemble des oeuvres qui ont d'abord pour but l'amusement ou la délectation du peuple, elle est le réservoir où viennent se libérer les pulsions, les problèmes ainsi que le lieu de projection d'actes qui s'imposeront à l'avenir tel des leitmotivs à la constructiond'un certain équilibre (J.B.Marcellesi &B.Gardin, 1974 :22).

Pour Humboldt cité par J.B Marcellesis et als (1974 :23) « la culture vient du peuple : la langue exprime et façonne l'esprit du peuple, l'âme de la nation dans ce qu'ils ont de plus spécifique ».Ainsi, la littérature qui use de cette langue pour s'ouvrir largement au peuple, est le lieu de rencontre de toutes les formes culturelles exprimées dans l'art jusqu'aux manifestations les plus banales du quotidien humain.

Bien plus, la langue marque l'identité d'un peupleK Zerbo.24(*) Sans identité, elle est objet de l'histoire ; un instrument utilisé par les autres : « un ustensile». Ainsi, dans l'affirmation identitaire, la langue compte beaucoup.

La littératurede langue pidgin organise la pensée camerounaise en un agencement d'idées qui peut permettre de savoir et de connaître en quoi consiste le Cameroun, l'ensemble des voeux, des sentiments qu'elle mobilise pour organiser le réel. Tout ceci rejoint la pensée d'Ambroise Kom : «  il ne faut pas se faire d'illusion, la langue est aussi un miroir qui renvoie à toutes les facettes d'une culture, d'un peuple et de son état historique.25(*).

De même, les musiciens à l'instar de Koppo, One love, Lapiro de Mbanga et bien d'autres expriment si bien à travers leurs chansons et au travers du pidgin les émotions, les tares, les philosophies, la pensée des camerounais. Ces camerounais sont des êtres amoureux de la bonne vie, voire du matériel. Cette attitude va plus loin lorsqu'il entraîne un amour effréné pour l'argent qui entraînera lui aussi cupidité, escroquerie et corruption.

Si la visée s'attache dans la dénonciation sociale, les chanteurs oeuvrent pour des retours aux sources qu'ils espèrent être une issue aux problèmes du moment. Pour cela, ils n'oublient pas de rappeler les figures légendaires camerounaises. Ils évoquent les côtés magiques et mélancoliques rappelant la société traditionnelle, éducatrice, solidaire et surtout formatrice de l'homme pour son intégration à la société globale. Les contes tels que Sense pass King, La malice du lièvre, Pourquoi la carapace de la tortue se retrouve en mille morceaux...évoquent cette réalité.

Plus loin, la langue résume un monde où peut se reposer l'esprit de la nation. Puisqu'elle éduque avec sa littérature profane, elle est un code de vie, elle est le cadre où se réalise un certain sentiment et esprit d'appartenance à une société, à une histoire commune.

Du Cameroun à l'étranger, de nos villages aux villes, à chaque rencontre, dès qu'il y a lieu de s'exprimer, surtout lorsque les langues nationales sont multiples, un seul choix s'impose : le pidgin. Il est parlé dans les champs, les marchés, dans les bureaux, les écoles, bref il est le langage des jeunes et des vieux, des lettrés et des illettrés, des francophones et des anglophones. Le pidgin serait pour les camerounais le miroir de leur histoire, de leurs actions, de leurs joies, de leurs chagrins.

Cependant, force est de constater que la culture vient du peuple, c'est ainsi que la langue exprime et façonne l'esprit du peuple, l'âme de la nation dans ce qu'il y a de spécifique. Ceci dit, il y a réciprocité et interaction entre le peuple camerounais et leur langue : le pidgin.

Le caractère social du pidgin est accentué par l'importance de l'histoire du Cameroun, surtout en matière de dépôt culturel, d'accumulation, d'expérience du peuple. Ce pidgin parlé au Cameroun devient pour ainsi dire une sorte de mémoire collective du peuple qui la parle, non pas tellement en ce qu'il permet le discours ou un rappel sur le passé, mais en ce qu'il le reflète d'une certaine manière.

Le pidgin ne devrait plus être considéré comme une langue de la masse, des illettrés, du bas peuple. Il devrait connaître une véritable émulation et être considéré comme une langue à part entière, un atout pour le peuple camerounais; un plus dans le cadre des interactions avec les autres pays, surtout avec les occidentaux. C'est sans doute dans cette optique qu'Ama Mazama (2003 :247) dit : « notre identité complexe, si non multiple, devient dans ce contexte à la fois un atout et un modèle ».

Autrement dit, loin de réduire le pidgin à des clichés, il serait plus judicieux de rehausser l'image de cette langue, lui donner une place parmi les langues camerounaises, car tout comme le rap, c'est par le pidgin que les jeunes camerounais vivent leur identité. Alors, si l'on décrète le non usage de la langue pidgin, cela signifie aussi que l'âme du camerounais est morte. Car, à travers le pidgin on enseigne, on transmet l'histoire du peuple camerounais à ceux qui sont privés de culture livresque. C'est sans doute pour cela que Kwame Nkrumah (2009 :99) disait : « pour bien jouer au piano, il faut évidement utiliser toutes les touches, les blanches comme les noires ».

De même, pour bâtir une nation camerounaise, il faut prendre en compte toute son histoire c'est-à-dire, la colonisation, le phénomène linguistique du pidgin. L'on ne devrait pas remettre en question une langue quelconque sous prétexte qu'elle est celle de la masse. Cela serait allé contre son histoire et par conséquent contre son peuple.

* 24 J.Kizerbo dans un entretien avec Réné Holenstein, Edition de l'Aube, France.

* 25 A.Kom, Mongo Béti parle, Interview réalisé et édité par Ambroise Kom.Ed. Bayreut. African Studies, Paris, 2002, P.146.

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