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Les contes et les mythes en pidgin : facteur d'éducation de l'enfant dans la société africaine traditionnelle dans la région du sud- ouest (BUEA)


par Anne OBONO ESSOMBA
Université de Yaoundé I - Doctorat en littérature orale et linguistique 2014
  

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Chapitre II : ATTITUDE ET STATUT A L'EGARD DU PIDGIN ENGLISH AU CAMEROUN

Comme de nombres études sociologiques le montrent, le pidgin est aujourd'hui une langue de communication par excellence dans certains pays africains notamment le Cameroun, le Nigeria, le Ghana, le Liberia pour ne citer que ceux-là. La genèse et le développement de cette langue populaire dans les différents pays est identique .Après avoir pris ses racines dans les grandes villes, il a gagné en ampleur avec l'urbanisation effréné que ces pays connaissent depuis les indépendances. Dans bien des cas, il se vernacularise et tend à remplacer l'Anglais Standard dans la fonction primordiale de communication bien au-delà de ses locuteurs premiers (Batiana et Prignitz, 1998 :49).

Indépendamment de la dénomination par laquelle on le désigne, le pidgin, langue hybride est maintenant une langue pleine et entière qui est le support d'une certaine vision du monde, d'une communauté qui s'y reconnait, et l'emploie pour exprimer ses représentations et ses préoccupations ; c'est une langue qui est l'expression d'une certaine culture résultante de la transformation sinon de l'évolution socio historique propre à un contexte donné (Batiana et Prignitz, 1998 :49).

Si tant est que toute culture, toute organisation vivante, s'organise et se conçoit autour de l'existence avérée et manifeste d'une langue ; fort est de noter que c'est à travers une langue qu'il est possible pour les individus de pouvoir communiquer, se parler, résoudre leurs conflits et s'intégrer au réel. La langue est le conservatoire de l'histoire d'un peuple ou tout au plus l'âme de ce peuple et le pidgin ne déroge pas à cette règle car, il raconte l'histoire, le vécu, les souffrances et les exploits du peuple camerounais. Il est le lieu de conservation, le dépôt de l'expérience et du savoir des générations passés. En fait, le pidgin serait pour le peuple camerounais le miroir de leur histoire, de leurs actions, de leurs joies, de leurs chagrins.

En dépit de tout cela, les uns et les autres ont des attitudes négatives, des opinions surannées, des positions rétrogrades à l'endroit de cette langue. D'autres même iront jusqu'à militer pour son éradication dans la sphère de langue locale camerounaise.

Dans ce chapitre, nous nous proposons de monter les différentes attaques internes voir externes que subit cette langue. En clair, il s'agit de dire en nous basant sur les résultats des différentes enquêtes obtenus sur le terrain et aussi avec l'aide des statistiques des différents chercheurs sur le domaine, l'opinion des uns et des autres à l'égard du Pidgin English au Cameroun, ensuite nous parlerons de ses différentes fonctions dans les différents secteurs d'activités.

II.1. ATTITUDEA L'EGARD DU CPE

De manière générale, les attitudes à l'égard du CPE sont variées et déroutantes en particulier compte tenu de la situation culturelle complexe du pays. Les anglophones, les francophones et les chercheurs ; les étudiants, l'homme de rue, les hommes d'église, tous affichent des opinions différents à l'égard de cette langue. Kelly (1978) souligne que «jusqu'à très récemment, les locuteurs du pidgin et du créole ont été portées à avoir honte de cette langue dans laquelle ils pourraient plus facilement s'exprimer ». Cette attitude de rejet est due à cette teinte négative accolée à cette langue.

Cependant, malgré ce rejet, le CPE bénéficie d'un statut officieux investi par les camerounais qui l'ont reconnu comme une langue importante de l'interaction sociale dans le pays. Bien que dans un environnement multilingue, cette langue s'affirme de plusieurs façons (Tarh 2007). Il a forcé son chemin dans des domaines qui étaient jusque là l'apanage des deux langues officielles (Simo Bobda 2009, Chia 2009). Commentant les « exploits » du CPE, Yuka (2001) stipule que le CPE a pratiquement pris le devant de la scène, reléguant ainsi les langues locales à l'arrière- plan.

Dans un compte rendu, Fonlon (1963 :402) soutient que, le CPE était et est toujours la lingua franca la plus repandue au Cameroun .Cette affirmation est renfoncée par Chia (1983), qui dit que ce n'est pas seulement un parlé, mais c'est également une langue très populaire au Cameroun. Abondant dans le même sens, Mbangwana, déclare que 97,8°/° des anglophones et 61,8° /° des habitants des zones urbaines camerounaises francophones parlent le CPE.

Toutefois, en dépit du chemin parcouru par le CPE, il reste encore à recevoir les bénédictions des autorités gouvernementales en ce qui concerne sa reconnaissance officielle. La constitution camerounaise assigne des rôles à l'Anglais et au Français qui sont les deux langues officielles, elle prend même l'engagement de promouvoir et de protéger les langues autochtones, mais rien n'est dit en ce qui concerne le CPE.

Par ailleurs, afin de renfoncer les « exploits » réalisés par le CPE, Mbufong (2001) dans son enquête montre que le CPE est la langue maternelle de la plupart des enfants dans le Sud-ouest et dans le Nord-ouest du Cameroun. Il pense à cet effet que, c'est une raison suffisante pour que cette langue soit utilisée pour l'enseignement des enfants au niveau initial de leur scolarité. Cet argument est étayé par les statistiques fournies par Koenig et al. Sans toutefois nous dérober de notre sujet, regardons à présent l'opinion des informateurs à propos du pidgin au Cameroun.

Ø L'opinion des informateurs à l'égard du CPE dans la religion

L'église entendons ici l'église catholique et presbytérienne ont été l'un des endroits de diffusion accentué de cette langue, dans la mesure où, les prélats à cette époque là, par souci d'évangélisation se trouvaient toujours butés par plusieurs obstacles, surtout pas des moindres : la population disparate et le problème de langue. A cela, pour faire passer leur message, ceux -ci étaient contraints d'utiliser la seule langue capable d'atteindre tous les locuteurs : il s'agit notamment du pidgin. C'est sans doute pour cela que nous avons entamé notre enquête par ce volet.

A cela, il a été demandé aux informateurs de dire comment est-ce que les camerounais réagissent face au CPE quand cela est employé dans le domaine religieux. Ils devraient dire si l'attitude des uns et des autres était positive, négative ou neutre. Sur les 210 informateurs interrogés, nous avons observé que 154 (73,3%) des répondants ont dit que dans les années 1960, les camerounais avaient une attitude positive à l'égard du CPE ; 35(167%) des personnes ont dit que l'attitude étaient négative, tandis que 21 (10%) l'ont trouvé ni négative ni positive.

Les statistiques sur l'attitude positive peuvent refléter l'une des fonctions du CPE dans la religion comme le souligne Simo Bobda et Wolf (2003 :104) lorsqu'ils assertent que «  even the colonisers of the French expression, who generally stood for the exclusive use of French in administration, used CPE in thier religious mission and wrote handbooks in or on it ». Autrement dit, bien que le Français fût la langue de l'administration et de l'éducation, les colonisateurs francophones faisaient usage du CPE dans leur mission évangélisatrice.

L'usage du Pidgin English dans des missions religieuses a été à l'origine de l'expansion du pidgin au Cameroun (Wolf ,2001 :88). Les 16,7% qui pensent que les camerounais ont une attitude négative à l'égard du CPE ont surement été influencés par la situation qui prévaut dans la partie francophone du pays où l'usage du CPE n'était pas très encouragé (Ngome, 1982). Cependant, il faut souligner que même s'il est dit que cette langue était utilisée dans les églises, son usage n'était pas légal et surement, certaines poches de résistances existaient.

Lorsque nous avions demandé aux mêmes informateurs de faire la même évaluation sur l'attitude des camerounais à l'égard du CPE durant la période de 2010, les mêmes statistiques ont presque été retrouvé. 161 (76,7%) des informateurs ont dit que les camerounais avaient une attitude positive, tandis que 35 (16.7%) affirment que l'attitude était négative.

Les deux statistiques des 2 périodes mises ensemble indiquent que les camerounais ont largement une attitude positive à l'égard du CPE dans le domaine réligieux. Si les opinions sont presque convergeante dans le domaine religieux tel ne semble pas être le cas dans le domaine de l'éducation.

Ø L'opinion des informateurs à l'égard du CPE dans les écoles

Dans le domaine de l'éducation, il a été demandé aux informateurs de dire quelle attitude les élèves et les étudiants ont à l'égard du CPE dans le milieu scolaire. En d'autres termes, ils devraient dire si les élèves sont affectés par les stigmates liées au CPE dans leur parcours académique. Ils étaient guidés par des options suivantes : positives, négatives ou les deux comme dans les cas précédents. Sur les 210 informateurs interpelés, 84(40%) ont dit que dans les années 1960, les élèves avaient une attitude positive à l'égard du CPE, tandis que 28 (13.3%) était négatifs. 98 informateurs (46.7%) ont dit que l'attitude était autant positive que négative.

L'on constate généralement que dans la plupart des travaux menés sur le CPE, la majorité des enfants, plus particulièrement ceux issus des 2 régions anglophones s'expriment couramment en pidgin bien avant l'âge de l'école et certains de ces enfants l'ont même adopté comme langue maternelle (Mbangwana 1983, Kouega 2001, Mbufong 2001, Atechi et Fonka 2007). Les 40% des répondants qui ont dit que, l'attitude des élèves était positive ont forcément observé l'usage de cette langue dans plusieurs milieux académiques. L'un des aspects les plus importants ici ce n'est pas le fait qu'il y a un nombre considérable de ceux qui ont une attitude positive ou négative, il faut remarquer que, s'il y a eu un endroit où la résistance fût des plus farouches, c'est certainement dans les milieux scolaires. Résistance qui dans la plupart des cas est accompagnée par des messages d'avertissements et de menaces qui amènent les élèves à adopter une double attitude. Malheureusement, cette attitude hypocrite ne se vit pas seulement qu'au Cameroun, elle est aussi observée au Ghana.  Ceci se précise avec les remarques de Hubber lorsqu'il dit que :

«as teachers fear that Pidgin will have an adverse effect on their pupil's perfrmance,its use is srongly discouraged effect in class, but boys freely resort to it in the school yard and when unobserved by members of teaching staff « (Hubber 1999 :47).

Hubber dans sa citation explique que les maîtres ont peur que le pidgin ait une influence négative sur le travail scolaire des enfants ; cette langue est pour ainsi dire violement découragée dans les salles de classe, mais les élèves (garçons ou filles) la parlent librement dans les campus scolaires, mais à l'abri de l'oeil vigilent du personnel académique.

Simo Bobda (2001 :19) pense que cette stigmatisation et cette intimidation sont dûes au fait que le statut du Pidgin English s'est considérablement amélioré ces derniers temps. Il souligne à cet effet que, c'est parce que le pidgin menace l'hégémonie de l'Anglais , même dans le milieu universitaire, que les autorités universitaires sont obligés de trouver les moyens de l'éradiquer. Un exemple de cette éradication est l'Université de Buea, où les autorités ont érigé des panneaux avec des inscriptions suivantes pour renforcer l'interdiction de cet idiome sur le campus :

· Pas de Pidgin sur le campus s'il vous plaît ! : No pidgin on campus please.

· Le Pidgin prend un lourd tribut sur votre niveau d'anglais ; l'éviter : pidgin is taking a heavy toll on your english, shun it.

· La langue d'étude à UB est l'Anglais, et non pas le Pidgin. : no pidgin on campus, please

· Si vous parlez Pidgin, vous allez écrire Pidgin : if you speak pidgin ,you will write pidgin

· L'Anglais est le mot de passe, pas le Pidgin.

Les différents panneaux sont encore plus illustratifs

Figure : panneau d'interdiction du pidgin à l'Université de Buea.

Toutesfois, les écoles secondaires ne sont pas mises de côté dans la lutte contre le CPE.C'est ainsi que nous constatons que dans le campus du Lycée Bilingue de Mendong nous pouvons voir sur des panneaux des inscriptions tels que :

Figure 2 : Complexe académique du Lycée Bilingue de Mendong-Yaoundé.

Ces multiples panneaux montrent que le CPE s'est imposé comme une langue dominante dans le paysage linguistique du Cameroun malgré la réticence de la part du gouvernement pour lui donner un place officielle dans la politique linguistique du pays.

Au Cameroun le français et l'anglais sont les deux langues officielles. Généralement, une langue officielle est une langue qui est spécifiquement désignée comme telle, dans la Constitution ou les textes de loi d'un pays, d'un État ou d'une organisation quelconque. Elle s'impose à tous les services officiels de l'État (organes de gouvernement, administrations, tribunaux, registres publics, documents administratifs, etc.), ainsi qu'à tous les établissements privés qui s'adressent au public.

Selon la définition fournie par une réunion d'experts de l'UNESCO en 1951 la langue officielle est «la langue utilisée dans les cadres des activités officielles : pouvoir législatif, exécutif, judicaire. ».  Au Cameroun, les langues officielles sont ainsi l'anglais et le français ; elles sont dès lors les seules langues usitées dans les institutions scolaires, les médias et les administrations. Selon l'article 36 de la constitution de la République du Cameroun 1996, il est clairement souligné que :

Notre Constitution stipule que le Cameroun est un pays bilingue, qui adopte l'anglais et le français comme langues officielles d'égale valeur et qui garantit la promotion du bilinguisme sur toute l'étendue de son territoire.

Par la même occasion, plusieurs décrets (1er octobre1920, 20 décembre 1920 et 26 décembre 1924) rendirent même obligatoire l'enseignementen langue française et interdirent l'utilisation des langues locales dans le systèmeéducatif (Journal officiel de l'État du Cameroun, 1924) : « La langue française est la seule en usage dans les écoles. Il est interdit aux maîtres de se servir avec leurs élèves des idiomes du pays ». On peut également rapporter cette directive de JulesCarde (1921), haut-commissaire de la République française au Cameroun, précisantà ses chefs de circonscription l'objectif de la politique linguistique de la France dansla colonie :Il faut donc de toute nécessité que vous suiviez avec le plus grand soin le plan decampagne que je vous ai tracé, que vous coordonniez vos efforts, tous les efforts et que ledéchiffrement méthodique et bien concerté (des autres langues) se poursuive sans hâte commesans arrêt [...] afin de concrétiser notre volonté de donner aux populations du Cameroun la langue en quelque sorte nationale qu'elles n'ont pas et qui ne saurait être évidemment que celle du peuple à qui est dévolue la souveraineté du pays. Sous l'administration du commissaire Carde, même les écoles privéesdevaient obligatoirement dispenser l'instruction en français pour être institutionnellement reconnues : « Ne peuvent être reconnues comme écoles privées que celles qui donnent exclusivement l'enseignement en langue française ». Cettepolitique découlait de l'application de l'arrêté du gouverneur général de l'AfriqueEquatoriale Française, V. Augagneur, signé le 28 décembre 1920 à Brazzaville :Aucune école ne sera autorisée si l'enseignement n'est donné en français. L'enseignement de toute autre langue est interdit.

La politique de francisation exclusive mécontenta les missions des presbytériens américains qui durent renoncer à alphabétiser les enfants en bulu (avant de passer au français). En fait, les Américains avaient l'habitude d'enseigner en français le matin et en boulu le reste de la journée (consacrée à la Bible et à l'histoire sainte). L'introduction systématique du français dans les écoles permettait d'effacer l'influence allemande et freinait l'expansion des langues comme le douala et le pidgin-english. Pour les Français, oeuvrer à la propagation du français dans les écoles correspondait à un «devoir patriotique» et à une «action civilisatrice». Ils considéraient aussi que la colonie ne pouvait fonctionner en une centaine de langues, que les langues camerounaises étaient incapables de véhiculer les concepts abstraits européens et que l'unicité linguistique allait renforcer l'unité politique de la colonie.

Cette idéologie fut confirmée dans la lettre circulaire gouvernementale du 8 décembre 1921 : [...] Nulle école ne peut fonctionner si l'enseignement n'y est donné en français. Cette disposition n'a pas besoin de justification. Entre les indigènes et nous, n'existera un lien solide que par l'initiation des indigènes à notre langue [...]. L'administration française ouvrit partout des écoles publiques n'enseignant qu'en français, ce qui occasionna aussi de nombreux conflits avec les missions chrétiennes, car les autorités religieuses interprétaient différemment les directives gouvernementales.

C'est pourquoi nous nous risquons même à avancer l'idée, parlant surtout des populations urbaines, selon laquelle la langue « maternelle » des jeunes camerounais est davantage le français ou l'anglais, ce qui montre le peu d'intérêt accordé aux langues nationales camerounaises, quel que soit leur statut. L'espagnol et l'allemand sont par ailleurs enseignés en option dès le collège, complétés par d'autres langues comme l'italien, le chinois, le russe, au niveau universitaire. Même le latin et le grec, considérés comme des langues mortes, sont encore imposés dans certains programmes universitaires. Ce qui interpelle quant à ces choix parfois contestables de langues qui sont de nos jours considérées comme archaïques.Pendant ce temps, toutes les langues nationales sont mises au ban et considérées comme un frein au développement du pays, selon l'aveu même de certains politiques. Cette idée est largement répandue au Cameroun et constitue même un argument politique de premier ordre. L'on constate même qu'il est interdit d'en faire usage dans la sphère publique, sous peine parfois de sanction. La question qu'on se pose inéluctablement est donc d'essayer de comprendre la raison de cette aliénation linguistique, quand on sait qu'il n'y a pas de société sans langue et par conséquent de langue sans société. Autrement dit, pourquoi chercher toujours à ne légitimer que ce qui vient de l'extérieur, au mépris de ce qui relève des valeurs locales ?

Ø Considération sociopolitique du pidgin

La société Camerounaise considère le pidgin diversement. De prime abord, les pouvoirs publics jettent un regard peu appréciatif sur l'émergence du pidgin.

Et pour cause, dans la perspective d'ouverture du Cameroun vers l'extérieur, le français et l'anglais se sont vus attribuer le statut de langues officielles. Ces langues sont celles utilisées dans l'éducation, l'administration, l'armée, la science et la technologie...Ceci n'est autre chose que le résultat d'un choix politique. Au vu des valeurs et des fonctions que revêtent ces langues aux yeux des pouvoirs publics, l'émergence d'une langue dont les objectifs ne convergent par conséquent pas avec les précédentes ne saurait être bien vue.

En fait, le pidgin qui n'est autre qu'une variété non standardisée, non codifiée, informelle et composite des langues officielles, se révèle être un obstacle à l'enseignement, à l'apprentissage, à la maîtrise de ces langues qui font encore l'objet des conquêtes. La preuve, c'est que les langues officielles sont encore enseignées dans nos écoles parallèlement à d'autres matières. Le but visé par les pouvoirs publics, faut-il le souligner, est de promouvoir un bilinguisme effectif que tous les camerounais n'incarnent pas encore. De ce point de vue, l'attitude des pouvoirs publics est tout à fait compréhensible à savoir l'atteinte d'un idéal de bilinguisme national plutôt que la promotion d'une langue véhiculaire qui peut constituer une entrave à cet objectif notamment chez les apprenants encore intellectuellement fragiles et qui pourraient sombrer dans la paresse, le laxisme et la complaisance.

Dans cette perspective, de nombreux linguistes et intellectuels camerounais se sont diversement prononcés quant au sort réservé au pidgin. Pour certains, il faut le promouvoir puisque le pidgin a réussi à s'imposer presque dans l'ensemble des régions du Cameroun. Il assure des fonctions transrégionales, c'est aussi une langue non ethnique ou non identitaire utilisée dans la communication entre différents groupes et ce à tous les niveaux.

Par-delà les multiples avantages cités par les éminents professeurs plus haut, la majorité des intellectuels n'adhèrent pas à l'option d'une promotion du pidgin pour gouverner tous les secteurs de la vie nationale.

Certaines personnes ont jugé inopportun d'accepter l'usage du pidgin en raison de la multiplicité des dialectes qui la composent. Pour d'autres, ces multiples dialectes seront difficiles à utiliser et en plus, ils ne possèdent ni système d'écriture ni littérature ; donc la standardisation sera difficile.

En outre, d'autres arguments ont été émis pour soutenir le refus du pidgin. Il est à noter par exemple que les chercheurs tels Alobwede (1998), Mc Arthur (1992), Bobda et Echu (2001) admettent tous que le pidgin a un impact négatif sur l'enseignement et l'apprentissage de l'Anglais. Autrement dit, les gens ont plus besoin d'éducation que de raccourcis pour arriver à une compréhension efficace. Donc, la promotion de l'enseignement et l'apprentissage du français et de l'anglais doivent demeurer des priorités au détriment d'une forme de langue au contenu si instable.

En plus des positions clairement définies par les pouvoirs publics et les chercheurs, il faut aussi souligner que l'imagerie populaire ne jette pas un regard très positif sur l'usage du pidgin. Et pour cause, les parents envoient leurs enfants à l'école pour être éduqués, et cette éducation est matérialisée tout d'abord par l'habileté à communiquer en français et en anglais. C'est donc très logiquement que la société dans son ensemble rejette un apprentissage précoce, éphémère voire au rabais du pidgin. Car, il représente un frein à la poursuite et à l'atteinte des objectifs éducatifs pour eux-mêmes et leurs enfants.

Tout compte fait, il en ressort que, contrairement à certaines appréhensions, le pidgin n'est ni un dialecte, ni un idiolecte, encore moins un sociolecte, mais une langue véhiculaire. Il est une langue au carrefour de plusieurs langues, de plusieurs cultures, identifiables au sein du territoire national. Il n'a pas une coloration ethnique ou régionale mais, une dimension nationale au vu du caractère hétéroclite et composite de sa forme et de son contenu. Concernant ses fonctions, reconnaissons que celles-ci sont multiples et variées et mettent en exergue une certaine nécessité de la part des pouvoirs publics et la société à lui accorder de la considération.

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