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Malouet, administrateur en guyane (1776-1778) mise en place d'un projet administratif et technique.

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par Benoît JUNG
Paris Ouest Nanterre - Master 2 2014
  

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2.3.3 Les premiers travaux lancés par Malouet

L'arrivée de Guisan à Cayenne marque un tournant dans l'asséchement des terres basses. Ingénieur habile, versé dans plusieurs disciplines techniques qu'il maîtrise, cet homme devient rapidement la cheville ouvrière du dispositif scientifique et technique de Malouet en Guyane. Ses aptitudes se manifestent principalement dans les premiers travaux lancés par Malouet d'un polder à Cayenne puis de l'évaluation des terres basses dans la région de l'Approuague et des marais de Kaw.

L'habitation du roi

Se déployant au sud de Cayenne, le polder comprend une digue qui s'étend sur 4,5 km. L'objectif est double pour l'ordonnateur. D'une part, ces travaux doivent servir de modèle aux habitants en utilisant la structure de l'habitation du roi déjà en place. D'autre part, il s'agit d'assainir les abords de la ville en supprimant une partie de la mangrove et du « marécage qui en [rend] l'air insalubre et y [attire] de nuées de maringouins, cousins qui désolaient tout le monde1062 », écrit Guisan. Il fait creuser un canal pour mettre en communication le port avec les faubourgs de Cayenne, ce qui permet d'assécher la zone en question et d'y aménager un espace propre avec des promenades agréables « où naguère des chiens de chasse n'osaient pas même s'hazarder ; en un mot, un ensemble d'ont (sic) l'importance était grande pour le pays », écrit Guisan, qui se montre conscient de la valeur pédagogique que revêt ce polder. Il veut que « ces travaux [deviennent] une excellente école, un modèle précieux [que les colons] pourront dans tous les tems consulter à leur commodité et le suivre en toute sûreté1063. » Si ce modèle semble avoir inspiré deux habitants qui « travaillent pour leur compte sur le même plan », nous informe Malouet, les oppositions restent farouches, surtout parmi les précurseurs qui s'étaient lancés dans ces travaux une dizaine d'années auparavant :

« Ceux qui passoient ci-devant pour des démonstrateurs et qui, faute de connoissances et de principes avoient échoué dans leur entreprise, les sieurs Tenguy, Kerkove, Folio, avouent avec humiliation la supériorité du sieur Guisan , mais leur obstination n'est pas encore vaincue sur tous les points, et les sieurs

1062Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 155. 1063Ibid., p. 155-156.

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Groussou, Patris, Berthier sont loin de se rendre sur aucun .
· ce sont les seuls personnages de la colonie qui n'aient jamais voulu visiter les travaux faits, afin de pouvoir en contester au besoin l'utilité ou le succèsb064. »

Malouet affiche une certaine déception car la majorité des habitants regarde ces travaux avec scepticisme et souvent indifférence. Pourtant, il y consacre des moyens importants. Concrètement, il effectue le creusement de 6 000 toises1065 de fossés et parvient à mettre en valeur « de la très mauvaise terre malgré tout : [il l'a] couverte d'arbres, de grains et de fourrages ». Il fait venir par bateau des plants de « banane et de patate ». Quand les travaux de dessiccation seront terminés et l'habitation en rapport, Malouet estime son prix à 100 pistoles le carreau ce qui, il l'espère, fera taire les oppositions1066.

Malgré une détermination évidente et une ferme conviction dans l'utilité de son projet, Malouet ne parvient pas à emporter l'adhésion des habitants. Bien qu'il se défende d'être un « faiseur de mémoire1067 », il semblerait qu'il ne parvienne pas à se défaire de cette image, ce qui amène inévitablement de l'eau au moulin de ses détracteurs. Cependant, s'appuyant sur l'expérience de Guisan acquise au Surinam, il démarre une campagne d'évaluation des terres basses en mars 1778.

Évaluer les terres basses

Les premiers objectifs du ministère sont de bonifier les zones humides de la région de Kourou. Mais le 22 décembre 1777, Malouet contredit cette intention :

« Les anses de Kourou sont un banc de sable imprégné de sel marin où l'on peut faire d'abondantes récoltes de coton, indigo, rocou et vivres de toutes espèces, tant que ce sel n'est pas entièrement dissous par les pluies ou épuisé par la végétation. Mais au bout de dix ou douze ans, il n'y a plus rien de productif [...1 et

1064ANOM C14/50 F° 96 10651 toise = 1,94 m. 1066ANOM C14/50 F° 83 1067ANOM C14/50 F° 65

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les pauvres gens qui essaient de fumer ce sable, ne sentent pas que le fumier animal échauffe et engraisse les terres humides, mais brûle celles qui sont sablonneuse'068. »

Pour lui, les meilleurs endroits pour les dessèchements sont dans la région de Kaw et de l'Approuague. « Il y a des plages entières, contiguës en pinautières, comme à Surinam », souligne-t-

il1069.

Si Malouet semble vouloir aller vite, Guisan temporise. Il est plus indiqué, selon lui, d'effectuer des opérations de reconnaissance des marécages durant la saison des pluies que durant la saison sèche où le soleil favorise les exhalaisons néfastes à la santé. « Cette réflexion, toute simple qu'elle est, ne laissa pas de frapper le monde, s'étonne Guisan, parce qu'on ne s'était jamais occupé de terres basses dans ce pays1070. » Dès lors, en mars 1778, et en accord avec les délibérations de l'Assemblée, Malouet lance une campagne d'évaluation de toutes les terres basses de la colonie. Guisan, accompagné de MM. Bois-Berthelot et Couturier, reconnaît une zone qui s'étend du Mahury jusqu'à l'Oyapock. Cette exploration des terres basses s'étend du 3 mars au 3 mai 1778, pour un total de 49 jours de travaux répartis en deux expéditions. La première expédition a lieu entre le 3 et le 15 mars et permet d'effectuer une reconnaissance de 4 lieues de marécages. Lors de la seconde, du 6 avril au 3 mai, l'équipe de Guisan cartographie entièrement la plaine de Kaw, qui présente 20 lieues carrées de très bonne terre qui laissent entrevoir de grandes perspectives1071. Malouet se montre admiratif du travail effectué par ces trois hommes, dans des conditions pénibles et parfois dangereuses. Il salue leur courage auprès du ministre :

« Il m'a fallu des hommes de cette trempe pour une opération dont la fatigue est aussi rebutante qu'inappréciable, car, pour vous en donner une idée, Monseigneur, ils sont obligés de marcher un mois de suite dans l'eau jusqu'à la ceinture f...] n'ayant pour nourriture que du biscuit et de l'eau de vie, couchant sur des planches toujours humides'072. »

En effet, le rapport que rend Guisan à Fiedmond et Malouet rend compte au jour le jour des

1068ANOM C14/44 F° 362

1069Ibid.

1070Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 150.

1071ANOM C14/50 F° 25

1072ANOM C14/50 F° 52

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opérations effectuées, dans des conditions éprouvantes. Le 3 mars, ils passent dix heures à se frayer un passage en défrichant des palétuviers, dévorés par les moustiques. « Nos mains ne suffisent pas pour ôter les maringouins de notre visage seulement », indique Guisan. Le lendemain, la progression est si difficile au milieu de joncs « gros comme le pouce et hauts de sept à huit pieds » qu'ils sont contraints d'abandonner un canot avec une partie des vivres. Il pleut continuellement et les conditions de confort sont plus que spartiates. La nourriture est rapidement immangeable à cause de l'humidité. Guisan, Bois-Berthelot et Couturier ne semblent pourtant pas se départir d'une certaine bonne humeur :

« Dans les commencemens, tout cela paraissait bien dur et répugnant. On s'y habitua et l'on ne faisait plus qu'en rire lorsque, le matin, on trouvait quelqu'un dans un bain. La fatigue faisait tellement dormir que rarement pouvait-on s'apercevoir soi-même de sa propre situation. Jamais de ma vie, je n'ai dormi aussi profondément ,
· lorsque la pluye me tombait sur le visage, je ne m'en apercevais que bien rarement'°73. »

En revanche, les esclaves dorment entassés dans le seul canot restant et sont obligés d'écoper pour dormir au sec. Mal équipés, ils se blessent continuellement. L'impossibilité de prendre du repos à cause de la pluie continuelle et des moustiques met leurs nerfs à rude épreuve et ils menacent de s'enfuir. Ce qui contraint Guisan à la fermeté. « Quelques petits châtimens faits à propos, écrit Guisan, les réflections (sic) justes que je leur faisais faire et une grande fermeté furent ce qui me les fit maîtriser jusqu'à la fin1074. » Le 15 mars, l'expédition repart de bonne heure le matin et est contrainte de marcher vingt heures d'affilées, tenaillée par la faim. Elle arrive à Cayenne le 16 au petit matin dans un état d'épuisement général. La seconde expédition se déroule peu ou prou dans les mêmes conditions, même si les esclaves disposent cette fois de canots « tentés » pour le soir, et sont « habillés d'une casaque de drap, chaussés de guêtres, de souliers, et par-dessus une grande culotte, afin qu'ils puissent marcher dans les herbes coupantes sans en être blessés1075. »

Au cours de ces deux expéditions, Guisan et son équipe réalisent de nombreux sondages qui révèlent une très grande uniformité des sols composés d'un « fond de bonne vase marine, recouverte d'un à deux pieds de terreau. » Des opérations d'arpentage sont effectuées dans la savane, ainsi que

1073Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 150. 1074Ibid., p. 151.

1075ANOM C14/50 F° 102

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des opérations de trigonométrie. L'équipe procède à une reconnaissance complète de la crique Angélique, remonte jusqu'à la Gabrielle pour effectuer des relevés à la boussole « parmi des caïmans énormes. » Pour Guisan, les endroits visités présentent tous les caractéristiques requis pour des dessèchements réussis. Dans l'ensemble, les sols renferment beaucoup de terreau naturel, ils sont disposés en plan incliné vers la mer et ils comportent un pourtour de palétuvier qui forme une digue naturelle. La dessiccation de ces zones est donc possible, moyennant l'aménagement d'un canal de Mahuri à Kaw, et d'un autre le reliant à la mer. Il faut également prévoir la construction d'un troisième canal la crique Angélique jusqu'au pied de la Gabrielle1076.

L'expertise de Guisan se dévoile ici. Pour définir la qualité des sols, il s'appuie sur l'observation de la végétation, mais aussi sur une analyse pédologique. « Il ne croit pas que les palmiers pinots soient des marqueurs suffisants de fertilité », explique Yannick Leroux. Alors que les contemporains associent généralement végétation luxuriante et sols riches, Guisan ne souscrit pas à cette idée et distingue quatre formations pédologiques en terres basses : les vases franches, les vases sableuses, les vases de palétuvier, et les vases tourbeuses. Ainsi, un sol de bonne qualité, selon lui, se constitue de trois couches : du terreau, de la vase mêlée et de la vase franche. Par comparaison avec ceux qu'il a observé au Surinam, il localise ces sols sur les bords du Couripi et au sud de l'Oyapock1077.

Malouet se montre généreux en considération des efforts consentis et des résultats prometteurs. Ainsi, Guisan devient ingénieur en chef, chargé des travaux de drainage, assisté par Couturier qui devient sous-ingénieur. L'ordonnateur demande au ministre la confirmation de ces postes par des brevets royaux et réclame une gratification pour Bois-Berthelot1078. On peut également supposer que ces largesses, confirmées par le roi, servent de caution à Malouet face aux habitants dubitatifs et opposés à son projet, en particulier les conseillers Patris et Berthier. D'autant que Guisan, s'il fait montre d'une remarquable expertise scientifique et technique, est également un gestionnaire et un organisateur efficace. Il joint à son rapport une carte sur laquelle il fait figurer la répartition des terres et trace les limites des concessions. Son idée est de concéder gratuitement ces terres, « sans même [...] faire payer aucun frais pour les écritures, pour les titres et les enregistremens. » À l'en croire, il parvient à susciter un véritable engouement à Versailles au point que soixante demandes parviennent à Cayenne en six mois, émanant de courtisans et de financiers. Afin d'éviter tout désordre, Guisan et Malouet prennent des dispositions pour que les concessions soient délivrées à Cayenne et non en France. Il s'agit ainsi d'éviter que « des gens, dont l'intention n'aurait jamais été de donner un seul coup de bêche dans ces terres fertiles » n'occupent la place au

1076ANOM C14/50 F° 109

1077Yannick LE ROUX, « L'apport de Guisan dans l'économie de la Guyane », op. cit., p. 37. 1078ANOM C14/50 F° 53

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détriment des locaux1079. En janvier 1780, Malouet refuse même d'accorder des concessions de terre en Guyane à des demandeurs qui manquent de connaissances ou de moyens pour les mettre en valeur1080. Partant, sous l'indication de Guisan, les concessions sont contiguës les unes aux autres, à l'image du Surinam, afin de faciliter les contacts entre les colons1081.

Ainsi, ces opérations de reconnaissance, malgré le fait qu'elles exigent un travail relativement éprouvant, permettent de localiser les endroits où les terres basses sont les plus fertiles. L'expertise scientifique et technique de Guisan, acquise au Surinam, constitue véritablement un atout pour Malouet, qui met également à profit ses compétences d'organisateur et de gestionnaire.

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"Il faudrait pour le bonheur des états que les philosophes fussent roi ou que les rois fussent philosophes"   Platon