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Malouet, administrateur en guyane (1776-1778) mise en place d'un projet administratif et technique.

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par Benoît JUNG
Paris Ouest Nanterre - Master 2 2014
  

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2.3.2 Un transfert de savoirs du Surinam vers la Guyane

Le voyage qu'accomplit Malouet au Surinam du 10 juillet au 19 août 1777 est principalement motivé par le fait de collecter des informations sur la méthode hollandaise de

1036Marie POLDERMAN, La Guyane française, 1676-1763, op. cit., p. 71.

1037Yannick LE ROUX, « L'apport de Guisan dans l'économie de la Guyane, à la fin du XVIIIe siècle », in Le Vaudois des terres noyées. Ingénieur à la Guiane française 1777-1791, Matoury (Guyane), Ibis Rouge Éditions, 2012, p. 32-34 ; Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 332-333.

1038Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 332. 1039Rodolphe ROBO, « Malouet en Guyane », op. cit., p. 59.

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poldérisation. Accompagné de l'ingénieur-géographe Simon Mentelle, il visite un certain nombre d'habitations en terre basse et fourni un relevé précis et étendu des besoins nécessaires à la réalisation d'un polder. Toutefois, la Guyane manque de personnel qualifié pour mener à bien de tels travaux. C'est là que Malouet se fait présenter l'ingénieur Guisan, par l'intermédiaire du gouverneur Nepveu1040.

Le recrutement de Guisan

Malouet se montre immédiatement très enthousiasmé par ce personnage atypique. Il prend l'initiative de lui proposer de passer au service de la France pour un projet en Guyane, dont il serait le maître d'oeuvre. Malouet lui assure le soutien sans réserve de l'administration, et des moyens conséquents pour réaliser le projet. Il lui offre le poste de capitaine d'infanterie, ainsi que le brevet d'ingénieur en chef hydraulique pour toute la Guyane. S'il le souhaite, Guisan peut également occuper le poste d'ingénieur militaire et « d'ingénieur de place1041 », et recevoir la croix du Mérite au bout de dix années de service. Face à cette offre, Guisan se montre modeste :

« Je lui répondis qu'en ce qui regardait mes propositions, mes conditions, les bazes qu'il venait de leur donner, joint à la perspective de faire de grandes choses, de faire le bien en grand dans une grande occasion suffiraient pour déterminer ma volonté1042. »

De fait, Guisan se contente du brevet de capitaine d'infanterie et de celui d'ingénieur hydraulicien, avec un appointement de 6 000 francs par an1043. Il est par ailleurs placé à la tête d'un haras du roi, ce qui lui permet de bénéficier de l'usage de chevaux, fort rares en Guyane. On lui fournit également différents avantages matériels et en nature, comme de la nourriture, des domestiques, etc. « Tout cela me fut fourni gratis. En évaluant les choses au plus bas, je devais regarder que mes appointemens montaient au moins à douze mille francs par an1044. » Ce qui,

1040Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 138 ; Pierre Victor MALOUET, Mémoires de

Malouet, vol. 1, op. cit., p. 184-185.

1041De la place de Cayenne.

1042Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 140.

1043Environ 8 000 euros. (Voir Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 140.)

1044Jean Samuel GUISAN, Le Vaudois des terres noyées, op. cit., p. 149.

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comparé aux 12 000 livres que reçoit l'ordonnateur et les 15 000 livres du gouverneur, est considérable.

Pour Malouet, c'est une réussite et une belle collaboration qui s'annonce. « Enfin, écrit-il dans ses Mémoires, j'obtins la permission d'emmener avec moi et d'attacher au service du roi un ingénieur habile, qui était de plus un excellent homme, M. Guizan ; c'est le service le plus important que j'aie rendu à la Guyane française1045. » Malouet ramène également de précieuses informations concernant les cultures du Surinam et la réalisation d'un polder.

Les travaux de dessèchement

Comme le fait remarquer Yannick Le Roux, « une habitation en terre basse est un chef-d'oeuvre de travail et d'industrie1046. » Malgré les précédents guyanais et les informations laissées par Macaye et Kerkhove à ce sujet, Malouet, secondé par Mentelle, observe la façon dont sont menés les travaux de dessiccation au Surinam. Il consigne l'intégralité de ses notes dans un mémoire qu'il met à disposition de la colonie afin que chacun puisse le consulter1047. Les archives ne semblent pas contenir un tel document, aussi nous sommes-nous appuyés sur le texte qui figure dans le troisième volume de sa Collection de mémoires1°48.

La première année est consacrée aux travaux de mise en place de l'enceinte à dessécher. Il faut d'abord procéder à des opérations d'arpentage afin de déterminer la dénivellation du terrain, puis délimiter la parcelle. Celle-ci est ensuite déboisée, brûlée et les souches sont enlevées. C'est un travail extrêmement long et pénible. Macaye rapporte que cette opération lui a coûté « trois cent soixante journées de nègres1049. »

Il faut ensuite réaliser l'enceinte du polder. On démarre les travaux à la saison sèche, par un fossé de fondation de deux ou trois pieds sur le terrain où va se trouver la digue. « Ce fossé de fondation se nomme à Surinam tranche-aveugle » précise Malouet. Ensuite on construit la digue avec la terre que l'on récupère des fossés. « On nomme au Surinam dame, ce que nous nommons digue, explique-t-il ; d'où l'on dit un terrain damé, pour exprimer qu'il est entouré de digues. » En effet, il est indispensable de créer un espace entièrement clos, étanche à l'environnement extérieur.

1045Pierre Victor MALOUET, Mémoires de Malouet, vol. 1, op. cit., p. 184-185.

1046Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 336.

1047ANOM C14/50 F° 62

1048Pierre Victor MALOUET, Collection de mémoires, tome 3, op. cit., p. 143-150.

1049Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 336.

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Le fossé d'entourage est large d'environ douze pieds et Macaye qualifie son élaboration de « rude » car les esclaves doivent creuser un sol rempli de racines de palétuviers. Ce qui nécessite une seconde équipe chargée de les couper à la hache1050. Pour cette opération, Malouet note qu'il faut un esclave tous les 500 pieds. On assure l'étanchéité de la digue par de l'argile bleue.

On creuse ensuite le canal d'écoulement, aussi profond que la marée basse, sur une largeur de quatre mètres, afin de faire communiquer le polder avec la rivière ou la mer. On installe une écluse ou un coffre pour réguler l'écoulement des eaux. Si c'est un coffre, il faut le calfater avant de l'installer, « ce qui prouve qu'ils doivent être moins lourds qu'on ne les faits à Cayenne, explique Malouet, et qu'ils ne doivent point faire masse avec la charpente considérable auxquels ils sont liés. » Les coffres et les écluses peuvent être réalisés en bois, auquel cas il faut utiliser des bois d'une très grande qualité. L'ordonnateur préconise cependant de maçonner les écluses, car celles construites en bois « risquent de se retrouver attaquées par les vers. » En position fermée, l'écluse empêche la remontée des eaux de mer à marée haute. En position ouverte, elle permet l'écoulement des eaux pluviales. Le coffre, quant à lui, est un simple châssis en bois où pivote une porte qui s'ouvre et se ferme selon les mouvements des marées1051. Toutefois, Malouet observe que généralement, les aménagements au Surinam relient la digue côté mer à celle-ci par deux canaux à écluses au lieu d'un seul. Une écluse s'ouvre à marée basse pour l'écoulement des eaux, l'autre « s'ouvrant au flot1052, [...] reçoit les eaux nécessaires pour faire tourner un moulin à sucre pendant sept heures. » À l'intérieur de l'enceinte, il faut établir une distribution de canaux et de fossés, « les uns pour servir d'écoulement, les autres pour être le réservoir de l'eau qui y entre pendant le flot, laquelle est destinée à l'action du moulin lorsque la marée baisse. »

Ce faisant, les travaux permettent de délimiter un espace construit, dédié à la maison du maître et aux dépendances, d'un espace cultivé où l'on entreprend les cultures à partir de la deuxième année. Principalement, l'exploitation est tournée vers la canne à sucre, le café, le coton et le cacao. L'indigo est en passe d'être abandonné au Surinam. Comme en Guyane, le climat et les pluies abondantes nuisent à la qualité du produit : « À peine retire-t-[on] cinq à six livres d'indigo par cuve, dont la grandeur est de dix pieds carré1053. » L'aménagement intérieur du polder est déterminé par le type de culture. Pour la canne, on pratique une rigole tous les quatre pieds. Ces rigoles accueillent les plants de cannes, la pièce fait 100 toises au carré, divisée en planches de 30 pieds limitées par les rigoles. Chaque pièce est séparée par des canaux de circulation. Un canal central complète le dispositif, servant à actionner un moulin à marée1054. Les rendements que

1050Ibid.

1051Ibid., p. 337.

1052Le flot : la marée montante, par opposition au jusant, qui désigne la marée descendante.

1053Pierre Victor MALOUET, Collection de mémoires, tome 3, op. cit., p. 140.

1054Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 337.

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laissent entrevoir Malouet semblent conséquents, d'autant que selon la qualité de la terre, les cannes peuvent produire pendant quinze à trente ans, soit bien plus qu'à Saint-Domingue. D'où l'intérêt de mener les cultures soigneusement et avec suffisamment de main-d'oeuvre. Il recommande « un nègre pour environ trois acres et demi de terre1055. » Pour le café, on plante d'abord des bananiers, qui servent d'abris aux jeunes plants élevés en pépinière, « de quinze ou dix-huit pouces de hauteur. » Les caféiers sont plantés à neuf pieds les uns des autres, suffisamment en profondeur pour que les racines s'enfoncent dans la couche d'argile bleue1056. Une pièce de café produit trente ans en moyenne, parfois davantage1057. « Le rapport ordinaire des cafiers est une livre et demie ou deux livres de Hollande par an, en deux récoltes1058 », précise Malouet. La mise en culture achevée, un polder ne commence à devenir rentable que deux années plus tard. L'opération représente par conséquent une immobilisation de capitaux de cinq ans, durant lesquels ils sont improductifs1059.

Quand les terres sont épuisées, on clôt les digues. L'espace se remplit d'eaux pluviales et reste inondé pendant six à sept ans. Régulièrement, on coupe au sabre les halliers et les arbrisseaux et « on laisse les débris pour former par putréfaction, un fumier sur le sol. » Après ce laps de temps, on ouvre les digues, on creuse de nouveaux fossés, de nouveaux canaux, on retourne la terre à la houe et on replante1060. En effet, il est recommandé de noyer le polder au bout de trente à quarante ans, afin d'en régénérer la fertilité. Il arrive fréquemment qu'on inonde sur de courtes périodes certains carrés infestés d'insectes et de parasites1061.

La bonification des zones humides par endiguement représente donc un travail très sophistiqué, reposant sur des compétences organisationnelles, agronomiques et techniques pointues. Chaque type de culture nécessite des aménagements particuliers qui, en regard des rendements, laissent présager des revenus substantiels au colon qui s'y adonne. Mais la mise de départ est lourde avant de pouvoir espérer un retour sur investissement, ce qui justifie, pour Malouet, une intervention massive de l'État pour soutenir ce projet. Cette visite permet également de constater le manque d'expertise des colons guyanais en la matière. Dans cette perspective, dès son retour du Surinam en août 1777 jusqu'à son départ de Cayenne en août 1778, épaulé par Guisan, il lance les travaux du polder de Cayenne et entreprend l'évaluation des terres basses.

1055Pierre Victor MALOUET, Collection de mémoires, tome 3, op. cit., p. 150.

1056Ibid., p. 152.

1057Ibid., p. 152-153.

1058Ibid., p. 157.

1059Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 337 ; Ciro

Flamarion CARDOSO, La Guyane française (1715-1817), op. cit., p. 56.

1060Pierre Victor MALOUET, Collection de mémoires, tome 3, op. cit., p. 137-138.

1061Yannick LE ROUX, « La révolution agricole des terres basses au 18ème siècle en Guyane », op. cit., p. 338.

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