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Les haies vives dans la dynamique des contacts foret-savane a Yambassa, région du centre Cameroun


par Cyrille LEMOUPA FOTIO
Université de Yaoundé 1 - Master 2 2015
  

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Conclusion

La position d'abris caractérisée par un déficit pluviométrique de l'ordre de 100 à 200 mm par rapport au reste de la zone de mosaïque forêt-savane a souvent été évoquée pour justifier la présence des savanes. Mais force est de constater que les études récentes ont révélé une transgression de la forêt sur la savane, ce qui semble dire que malgré le déficit, le climat reste humide compte tenu de la moyenne annuelle des pluies (1400 mm) et de la leur répartition sur 9 à 10 mois. D'autre part, certains bosquets et îlots forestier implantés en savane semblent s'être fixés dans le passé non seulement à la faveur de ce climat humide, mais aussi à cause d'un contexte de guerres entre tribus rivaux et de boisements à base d'espèces pionnières de la forêt dense. En déplaçant régulièrement les champs et l'habitat dans le contexte passé d'agriculture extensive sur brûlis, les populations ont aussi contribué à une implantation des

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espèces pionnières de la forêt en interrompant les pratiques de feux de brousse dans les parcelles de savanes occupées temporairement.

Comme les autres peuples Bantou du sud Cameroun, la société Yambassa fait partie de celles qui, dépourvues d'Etat, veulent aussi ignorer le commandement politique d'un chef autre que

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CHAPITRE II : LE CONTEXTE HISTORIQUE DE L'IMPLANTATION DES HAIES

VIVES DEFENSIVES

Introduction

Les haies vives sont traditionnellement une caractéristique des paysages agraires de bocage. En effet, dans les paysages de bocage, comme c'est par exemples les cas en Grande-Bretagne, en France ou sur les hautes terres de l'ouest Cameroun, les haies vives sont implantées pour matérialiser les limites des champs et/ou des concessions, mais aussi pour servir de brise vent et canaliser la circulation du bétail hors des champs (Dongmo, 1981 ; Youta Happi, 2013). L'objectif premier de la construction des haies vives du « pays » yambassa est tout autre. Il s'agissait, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, de constituer un système défensif végétal. Celui-ci permettait à la fois de bloquer l'avancée des ennemis et de les combattre en s'abritant derrière un « bouclier végétal» haut de plusieurs dizaines de mètres. Ce souci défensif a été néanmoins partagé par des populations de l'extrême nord du Cameroun. Dans cette zone, les populations se sont en quelque sorte barricadées derrière des murs constitués d'arbustes à épineux pour se défendre des attaques des Peuls qui se livraient alors à des campagnes d'islamisation forcée.

II.1. L'origine du nom yambassa

Lorsque les colonisateurs allemands arrivent dans la zone du confluent Mbam et Sanaga au début du 20e siècle, ils trouvent en place un ensemble de populations hétéroclites qui vivent dans une situation de conflits incessants. Pour simplifier les identifications, ils les regroupent en affinités linguistiques. Partant de la localité de Yambassa, ils désignent toutes celles qui ont un vocable assimilable sous ce nom. Après la pacification de la zone en 1911, ils ont ainsi généralisé le nom du village Yambassa à toute la région. Avant cette date, les populations de la localité de Yambassa en particulier étaient désignées sous le nom de Nigodua, d'Ambassa ou encore de Bo Ambassa, c'est-à-dire « les descendants d'Ambassa ». Car en effet, Ambassa fut l'ancêtre commun du village. Le terme Yambassa serait la contraction de Ya Ambassa qui signifie de Ambassa ou fils d~Ambassa (Mekinde, 2004).

II.2. L'organisation politique précoloniale

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celui de la communauté familiale. Les différentes unités de la société correspondent à des groupes de parenté égalitaire, coiffés par des chefs de famille. Nous sommes en présence d'une société composée de grands lignages patrilinéaires. Le chef de famille détient un pouvoir « restreint et mal défini ». A sa mort, le fils qu'il avait préalablement choisi lui succède dans ses droits et prérogatives. La famille représente l'unité sociale la plus importante et porte généralement le nom de son fondateur.

Sur le plan politique, les Yambassa font partie des sociétés dites à « autorité souple ». La société reposait sur une « assemblée » ou « conseil » (Kiloumen) de patriarches (Bakon) avant l'arrivée de la colonisation. Le Kiloumen (ou conseil) était une institution souple doté d'un pouvoir collégial, détenu par l'assemblée des Bakon. Il n'y avait pas de siège des institutions à proprement parler, mais le conseil pouvait se tenir dans la maison de l'un des notables. Par contre, l'un de ses notables était reconnu comme le guide ou « chef sans trône» qu'on qualifiait de chef notable. C'est lui qui convoquait le conseil. Il devait néanmoins être charismatique, puissant et riche autant par ses biens matériels (nombres de champs, d'animaux domestiques, quantité des récoltes) que par le nombre de femmes et d'enfants. Le Kiloumen était en charge d'assurer le bien être, la protection et la sécurité des populations à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières. Cependant, les pouvoirs des notables étaient limités par les interdits.

II.3. L'organisation économique

A l'origine, les populations du site vivent de l'agriculture de subsistance. Les enquêtes montrent que même si certains habitants s'exerçaient à la chasse, c'était une activité de subsistance puisque la capture du gibier se faisait uniquement par piégeage. Les témoignages concordants établissent que seuls les « haoussahs » venus du nord du pays détenaient des armes à feu et pouvaient donc opérer des captures de masses de gibiers (Mekinde, 2004). En revanche, les populations ont très tôt compris l'importance calorifique de la matière grasse végétale. Selon les enquêtes, des palmeraies occupaient de grandes surfaces bien avant la colonisation. En 1905, le Major allemand Dominik signale leur présence sur de vastes étendus derrière les haies défensives. En réalité, les habitants associaient généralement plusieurs activités en même temps. Il était courant que des individus s'exercent à la fois comme cultivateur et artisan, ou agriculteur et guerriers. Les échanges étaient en plus basés sur un système de troc de produits. Parfois, on assistait aussi au troc de services contre un produit : le travail manuel en échange de produits vivriers par exemple.

Un rapport du Major Dominik du 5 mars 1905 (« Expédition Bapéa », Deutsches Kolonialbltt, 1905 cité par Beauvilain et al. Op. cit.) décrit le contexte des haies à son arrivée dans la région

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Photo Lemoupa, 2013

Photo 6: Champs de patate douce (sur buttes) à proximité d'une palmeraie

Notes : deux techniques de laboure existent sur le site : les buttes pour la culture de la patate douce et des ignames et les parterres pour l'arachide, le taro et le maïs.

II.4. Les guerres tribales et l'origine des murs enceints défensifs végétaux

La carte de l'institut géographique national (IGN) français au 1/200 000 de Bafia (feuille NB-32-VI) de 1959, ainsi que les coupures au 1/50 000 3a et 3b de la même feuille de Bafia, signalent des « vestiges d'enceintes» et par deux fois des « anciennes fortifications indigènes» (Beauvilain et al., 1985). Ces vestiges sont matérialisés sur ces cartes au nord-ouest et au nord de Bakoa, entre Yorro et Bégni, au sud de Bokito, au nord de Bokaga, entre Gébora et Assala I, au nord-ouest d'Ombessa, à Bombang, à Goufan, au nord-est de Bogondo et autour de Yambassa. Ces fortifications végétales sont réparties dans tout le pays yambassa, incluant les arrondissements de Bokito et d'Ombessa à environ 110 km au nord de Yaoundé (figure 15).

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en des termes qui font état des caractères physiques et des conditions d'aménagements du milieu:

« Malgré les contacts avec les Européens pendant de longues années, les Yambassa, dès leur retour au pays, retombent à tout point de vue à leur bas niveau de civilisation, dans lequel ils vivent sans doute depuis des siècles, retranchés dans leurs palmeraies. Pour renforcer ces palmeraies à la périphérie ils y ont planté des arbres. Cette clôture d'arbres, qui n'a que quelques rares passages, aménagé sans aucun doute par la main d'homme, entoure tout le pays sur des kilomètres comme un mur vivant impénétrable. Les dimensions énormes des arbres, plantés entre les palmiers et dont les troncs se touchent, permettent d'évaluer l'âge des établissements Yambassa. Cependant cette enceinte de forêt, efficace et étrange, est la cause pour laquelle les Yambassa ont un esprit si peu guerrier, comme on ne le retrouve au protectorat que chez les Douala, que la civilisation progressive a tellement influencé qu'ils ont perdu leur ancien caractère combatif. Le Yambassa, quoiqu'il vit en pleine brousse, ne possède même pas d'armes de protection& ».

« Le paysage du Mbam jusqu'à chez Sionde a le caractère de la plaine ondulée, couverte d'herbes, avec quelques parcelles de forêt. Il est curieux que dans la plaine du Mbam proprement dite les palmiers manquent presque complètement, tandis que les palmiers à huile caractérisent le pays à quelques km à l'ouest. Les bâtis habitent des établissements isolés, chaque famille à part dans plusieurs ruches rondes faites d'herbe. Le peu de bétail qu'ils possèdent est gardé dans des cases carrées, plus solides, faites en écorce pour protéger le bétail contre les léopards. Comme les Bati, qui changent souvent leurs résidences, ne veulent pas se soumettre sous l'autorité d'un chef et se contentent de peu, il est donc difficile de les gagner pour la civilisation. Ils sont grands, bien bâtis, avec une figure sympathique. Le fait que partout ils portent encore l'arc et les flèches est une preuve de leur pauvreté. En général le nègre du Cameroun donne tout ce qu'il a pour un fusil et de la poudre et donne même sa force de travail en échange pour en obtenir. Au centre du Cameroun, où les gens n'ont jamais rien entendu parler de l'homme blanc, je trouvais plus tard des fusils. Les Bapéas les ont obtenus soit par le commerce intermédiaire, soit par les haoussahs. Dans le pays Bati les haoussahs ont pourtant depuis longtemps chassé le dernier éléphant et l'on n'y trouve pas de caoutchouc ».

0

10 km

· Chef lieu de département

m Chef lieu d'arrondissement

o Village

.... Limite de canton EL/P Nom de canton Route bitumée

Piste carrossable

m Foyer de tension à l'arrivée des Allemands en 1905

Sources : Mekindé (2004) modifiée et carte toporgraphique 1GN de Bafia N8--32-Viau 1/200000

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Figure 11 : Les arrondissements de Bokito et d'Ombessa : localisation des anciens foyers de tensions

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D'après des informations recueillies par Mekinde (2004), les Yambassa s'implantèrent dans leur site actuel avec l'accord des Ombessa et des Guientsing avec qui ils signèrent un pacte de non agression. Après l'installation des Yambassa, la coexistence pacifique, la solidarité et l'esprit d'initiative qui régnaient dans leur territoire suscita la jalousie des voisins qui ne songeaient plus qu'à les déstabiliser. « Il faut relever ici que, vivant dans une région dominée par la savane et la plaine, les Yambassa sont dépourvus d'une manière générale, de la protection naturelle que peuvent constituer les arbres forestiers et les montagnes. Les Yambassa, conscients du danger qui les guettait et des insuffisances de la nature, trouvèrent une solution. En effet, ils se réunirent et décidèrent de planter de grands arbres autour de leur village afin de créer plus tard une sorte de forêt galerie dans laquelle ils pouvaient se refugier en cas d'agression de l'ennemi » (photo 7).

Photo Youta Happi, 2013

Photo 7 : Héritage des murs défensifs végétaux autour du village Yambassa

Notes: Les haies suivent aujourd'hui un alignement discontinu. Les individus morts ou coupés ne sont pas remplacés. Autour de ce village, les haies forment encore une couronne bien visible sur les transects et les photographies aériennes.

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« Dans l'enceinte protégée par les haies vives, on creusait de larges et profondes fosses vers lesquelles on courait quand l'adversaire s'avérait dangereux, et l'ennemi tombait toujours dans l'un de ces trous où il était sauvagement accueilli par des sagaies et des lances qu'on y plantait» (Abiadina Samba, 1988). Les Assala (actuel Bokaga) et les Balamba en particulier ont multiplié les agressions sur les Yambassa jusqu'à l'arrivée des Allemands. Les Yambassa ont ainsi vécu plusieurs guerres dont le but principal était la conquête ou la défense de leur territoire. Ces guerres mettaient aux prises des villages voisins. Parfois des jeux d'alliance s'opéraient pour attaquer un ennemi commun.

Les extraits du rapport du Major Hans Dominik permettent de reconstituer plusieurs faits:

- Par tradition, les Yambassa ne supportent pas l'autorité d'un chef. Les décisions pouvant affecter l'ensemble du groupe comme les guerres et les alliances stratégiques avec d'autres clans étaient prises de manière collégiale dans le cadre d'un conseil composé des chefs de familles;

- Comme armes, ils sont équipés de lances, de flèches, d'arcs et de sagaies. Au début du 20e siècle, seuls les chasseurs « haoussahs » venus du nord du pays possédaient des fusils. Ces derniers pouvaient échanger quelques armes à feu à l'occasion contre une autorisation d'abattage d'éléphants;

- En dehors des forêts galeries, la végétation des villages actuels était essentiellement constituée de savanes. Néanmoins, les habitants pour assurer leur approvisionnement en huile de cuisson avaient aménagé des rideaux de grands arbres utilisés alors comme pare feu pour protéger les palmeraies de la propagation des feux de brousse ;

- Traditionnellement, les populations de la région pratiquaient un système extensif d'agriculture itinérant sur brûlis. Par conséquent, les champs et les habitations se déplaçaient dans l'espace selon un système qui impose de longues jachères;

II.5. Les implications de la colonisation allemande et du mandat français

La colonisation allemande du début du 20e siècle, suivie par celle de la France après la première guerre mondiale a totalement bouleversé l'organisation socio-politique et économique de la région (Mekindé, 2004 ; Memoli-Aubry, 2009). On retient pour l'essentiel l'exploration et la stabilisation de la région, l'introduction d'une organisation politique centralisée autour des chefferies, l'introduction de l'économie monétaire, l'imposition de l'impôt, les déportations de la main d'oeuvre et la diffusion de la culture du cacaoyer.

II.5.1. La stabilisation de la région

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L'occupation allemande a eu pour effet l'arrêt des guerres opposant les villages et les différents groupes ethniques. De la sorte, les différentes tribus sont restées confinées dans leurs territoires respectifs. Ce confinement permettait en fait d'assoir le contrôle strict des habitants. Les administrateurs coloniaux allemands et français de l'époque ont mis les populations sous l'autorité directe des chefs de postes militaires qui s'occupaient de l'ordre et du recouvrement des impôts.

II.5.2. Le bouleversement des institutions politiques traditionnelles

Le pouvoir politique traditionnel chez les yambassa était régi et détenu par une organisation de type patriarcal. Il s'agissait en fait d'une société gérontocratique fondée sur le droit d'aînesse et où chaque patriarche (Bakon) ne commandait qu'au niveau de sa famille élargie. Lorsqu'une situation engageait toute la communauté, ces ainés se réunissaient dans le cadre d'une assemblée appelée Kiloumen pour prendre les décisions. En créant des chefferies dès leur arrivée, les allemands vont instituer une administration centralisée qui leur a permis de soumettre les populations. A la tête de ces chefferies, les administrateurs nommaient un homme aux ordres. Autrement dit, les Allemands se devaient alors de trouver des hommes acquis à leur cause soit par la persuasion, soit par la force.

II.5.3. L'exploration et l'ouverture de la région et l'imposition de l'impôt

La découverte et l'exploration de l'intérieur des régions se sont traduites par des expéditions. Les différents établissements humains ont pu être localisés et cartographiés. Les premiers recensements de la population ont aussi été réalisés. En 1938 par exemple, la population totale des départements actuels du Mbam et Inoubou et du Mbam et Kim3 était estimée à 114 200 habitants (Memoli-Aubry, 2009). Bien sûr que l'objectif principal était d'évaluer à la fois les richesses naturelles et le potentiel de main d'oeuvre qui sera nécessaire pour la réalisation des travaux d'aménagement de routes, des voies ferrées, des aéroports et d'entretien des grandes plantations industrielles consacrées aux cultures de rente comme le cacao, le café et l'hévéa.

II.5.4. La désorganisation de l'économie de troc et l'introduction de la monnaie

Traditionnellement, l'économie des peuples de la région reposait sur le troc. Les uns et les autres échangeaient par exemple de l'huile de palme contre des produits vivriers tels que la banane plantain, l'igname, le manioc, le taro ou le macabo ou l'inverse. On pouvait aussi troquer des produits de la chasse contre les vivres ou des vivres contre du tissu, des armes,

3 La région du Mbam est une unité administrative créée en 1935. Elle comprenait trois subdivisions : Bafia, Ndikiniméki et Yoko. Elle était étendue sur une superficie de 32 500 kilomètres (Mémoli-Aubry, 2009)

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notamment les fusils etc. Mais à l'arrivée des colonisateurs, tout pouvait s'échanger contre de l'argent, y compris une partie de la dot.

II.5.5. Le prélèvement de la main d'oeuvre forcée

Pour réaliser des grands bénéfices, les colons avaient pour ambitions de prélever un maximum de matières premières minières et agricoles. Pour extraire et acheminer ces produits jusqu'en métropole, il fallait de la main d'oeuvre en abondance et de préférence gratuite. Il s'imposait donc d'aménager des grandes plantations et de créer des voies de pénétration et d'acheminement vers les ports. D'où l'idée de prélever la main d'oeuvre à travers tout le territoire camerounais pour la regrouper dans les plantations et les chantiers de construction des routes et des voies de chemin de fer. La région a connu des déportations d'une partie de la population. D'abord sous l'administration allemande, puis sous celle de la France à partir de 1922. Pourtant le Cameroun français n'était pas officiellement une colonie mais plutôt un « mandat »4. Mais dans la perspective de lever des fonds et des provisions pour l'effort de la 2e guerre mondiale, la France va imposer des prélèvements en biens et en hommes (tableau 2). Selon Memoli-Aubry (2009), en 1942, 928 personnes furent recrutées sur l'ensemble de la Région. La subdivision de Bafia à elle toute seule avait fourni sur cet effectif total, 628 hommes et 200 femmes. Cet auteur ajoute que « Le Mbam fut confronté à un fort recrutement administratif de travailleurs pour la réalisation des grands travaux publics. Ces chantiers consistaient surtout dans l'aménagement des routes, des ponts, des bâtiments, des pistes d'atterrissage et dans la construction de camps militaires ». Mais l'effort de guerre allait également de paire avec l'extension de vastes plantations de café, de cacao et de café. Une partie de la population déportée fit envoyée vers ces sites, qu'elles soient loin comme la Dizangué sur littoral ou proche comme Goura situé dans la subdivision.

Tableau 2 : Nombre de manoeuvres mobilisés dans les chantiers publics de la subdivision de Bafia de 1942 à 1944

Années

Routes et ponts

Bâtiments

Entretien

Hygiène

Divers

Total

1942

54931

1435

1695

7321

976

66358

1943

25772

6701

13

407

7052

39945

1944

37216

7470

7893

2754

36742

92075

Total

117919

15606

9601

10482

44770

198378

Sources APA 11626, archives de Yaoundé

4 Le Mandat institué par la Société des Nations le 2 juin 1922 (article 22 du pacte, paragraphe 5), préconisait de garantir, entre autres, la liberté de conscience et de religion sans autre limitation que l'ordre public et les bonnes moeurs. Par ailleurs, le mandat interdisait la construction de fortifications et de bases militaires ou navales, sauf pour la police et la défense du territoire camerounais.

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II.5.6. La diffusion de la culture du cacao

L'introduction du cacao au Cameroun se situe en 1886/1887, 65 ans après les îles de Sao-Tomé et principe, 8 ans après le Ghana, en même temps que le Gabon, 3 ans avant le Nigeria, 8 ans avant la Côte d'Ivoire sous le règne du gouverneur allemand Julius Von Soden. Les premières semences sont importées d'Amérique latine, des Antilles et de Sao-Tomé et Principe. Les premières exploitations sont celles de Woerman à Bimbia et de Jantzen et Thormohlen à Bibundi (Santoir, 1992).

Ces colons allemands mettent en place un système de grandes plantations industrielles. Elles sont grandes aussi bien de par leur étendue que de par les ressources mobilisées pour leur création. Les plantations couvrent en moyenne 5 000 à 15 000 ha à l'époque. Les ouvriers venaient principalement de Bali, Foumban, Kribi, Lolodorf, Ebolowa et Yaoundé. Pour obliger les indigènes à travailler dans les plantations, les colons allemands vont instituer l'impôt de capitation dès 1903. Car ceux qui ne pouvaient payer en argent devaient payer en travail en raison de 30 jours /an. En 1912, on dénombre 13 161 ha cultivés avec une exportation de 4 551 tonnes (ONCC, 1912).

La première guerre mondiale va causer un frein à la cacaoyère allemande qui sera vendue aux enchères par les alliés puis rachetée par les allemands par agent interposé. Après la seconde guerre mondiale, les biens allemands seront mis sous séquestre. En décembre 1946, les plantations allemandes sont nationalisées par les administrations britanniques et françaises.

A côté de ces grandes plantations, se trouvent des plantations familiales de taille modeste créées depuis 1902 dans la région du Mont-Cameroun (Mbanga, Yabassi, Edea) et la région Kribi (Batanga, Bipindi, Ebolowa, Mbalmayo). Ces plantations de petite taille contribueront au développement de la cacaoculture au Cameroun.

Pour la région du Mbam, l'introduction du cacao se fera au début des années 1910 et coïncidera avec la décision des autorités coloniales allemandes et françaises de permettre aux individus d'implanter des plantations familiales dont une partie des récoltes sera prélevée comme impôts (Ngangue Latta, 2011). Toutefois, d'après les sources orales, la création des premières plantations familiales se situe entre 1910 et 1920. De nos jours, les cacaoyers occupent plus du 1/3 des terres cultivées dans la zone d'étude. Cette proportion passe à la moitié aux environs de la ville de Bokito (Jagoret et al., 2011).

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L'introduction du cacao nous apparaît déterminante par rapport à la dynamique de l'affectation des sols et surtout parce que sa culture qui nécessite l'ombrage des arbres va favoriser indirectement les boisements anthropiques dans la région.

II.6. Les rôles originels des haies

D'après Beauvilain et al. (1985) et les enquêtes de terrain, les alignements d'arbres implantés à l'origine en savane jouaient plusieurs rôles:

- Un rôle défensif car cette espèce adopte des contreforts arqués de 2 à 3 m de hauteur, voire jusqu'à 6 m. Plantés en lignes suivant un écartement serré, ces arbres constituent de véritables fortifications infranchissables;

- Un pare feu naturel contre les feux de brousse qui permet aux populations d'aménager d'une part, des champs de palmier à huile dès la fin du 19e siècle et d'autre part, de créer des plantations de cacaoyers dès le début des années 1920 ;

- Un rôle juridique car sa matérialisation confère la propriété des terres au groupe ethnique ou au clan.

Les relevés botaniques et les enquêtes de terrain montrent d'autres fonctions qui sont d'ordre écologiques.

- Une fois installés, les arbres jouent le rôle de couloirs de circulation des animaux sauvages et de perchoirs aux oiseaux disséminateurs des graines d'espèces pionnières de la forêt;

- Sous leur ombrage, les arbres de la fortification créent des conditions favorables à l'installation des espèces sciaphiles de la forêt dont les graines sont disséminées à la fois par les oiseaux, les animaux et le vent;

- Une fois les enceintes constituées, les hommes plantent des arbres fruitiers ou des espèces à bois utile derrière le rideau défensif végétal sans courir le risque de les voir détruits par les feux qui arrivent de la savane proche.

II.7. L'évolution et la distribution de la population

Au lendemain de l'indépendance en 1962, la région occupée par les populations yambassa est intégrée dans le seul arrondissement de Bokito qui occupe en tout 1 724 km2. Après, c'est-à-dire en peu avant 1976, l'arrondissement est divisé en deux; le district d'Ombessa voit le jour très exactement le 18 juillet 1966 par le décret N° 66/DF/291. Nous avons groupé les deux arrondissements, pour des besoins de calcul de l'évolution de la population totale et des densités rurales. La population totale passe de 35 811 habitants en 1962, puis à 55 021 en

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1976, et enfin à 65 868 en 2005 (figure 12). Les densités rurales on évolué au cours de la même période entre 20,7 hbts/km2 en 1962, puis à 31,9 hbts/km2 en 1976 et enfin à 38,2 hbts/km2 en 2005. Par rapport à la moyenne nationale du Cameroun en 2005 qui est de 36,8 hbts/km2, la région est moyennement peuplée. Néanmoins, des disparités existent dans la région et ces densités varient d'un canton à l'autre entre 15 hbts/km2 à Botatango et un peu plus de 60 hbts/km2 à Bakoa (figure 13).

Figure 12 : Evolution de la population et des densités rurales dans l'ensemble Bokito et Ombessa entre 1962 et 2005

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