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Construction sociale des processus décisionnels en matière d'usage des pesticides par les maraichers de Sèmè-Kpodji

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par Daleb Abdoulaye Alfa
Université d'Abomey-Calavi - DEA 2014
  

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CHAPITRE I : ASPECTS THÉORIQUES

1. ETAT DE LA QUESTION

L'utilisation de pesticides en agriculture pose de nombreux problèmes de santé publique et d'écologie. Les plus importants sont la toxicité vis-à-vis de l'homme, l'atteinte à la biodiversité et le développement de la résistance des insectes, qu'ils soient visés (les ravageurs des cultures) ou non (les vecteurs de maladies) par les pesticides utilisés.

En Afrique de l'Ouest, le coton est l'une des principales cultures de rente et constitue une source de revenus pour une partie importante de la population, même si, depuis quelques années, cette filière est confrontée à des difficultés économiques (Agboessi, 2012). Les agriculteurs des zones cotonnières, ont régulièrement recours aux traitements phytosanitaires pour protéger leurs cultures contre les ravageurs. Mais ils se plaignent depuis quelques années de la perte d'efficacité des insecticides vulgarisés (Ahouangninou, 2011).

Des recherches entomologiques ont permis de confirmer que la résistance des ravageurs était à l'origine des échecs de traitement au champ (Brévault et al., 2008). L'échec des traitements se répercute sur le revenu des producteurs du fait de la chute de la production agricole, de la surconsommation de pesticides ou encore de l'utilisation de nouvelles matières actives à coût élevé (Roberts, 1987 ; Dülmler, 1993 ; Mamadou et al., 2001).

Par ailleurs, les productions maraichères participent à la sécurité alimentaire de l'ensemble de la population et à la diversification des sources de revenus des agriculteurs. Elles sont encouragées par une demande croissante en fruits et légumes frais de la part des populations citadines. Sur ce type de cultures, les attaques des ravageurs sont à l'origine de préjudices quantitatifs, mais aussi qualitatifs (altération de l'aspect et de la qualité organoleptique des produits). Dans le souci de pallier ces effets indésirables, les maraichers ont également recours à des pesticides chimiques, dont l'utilisation est décrite comme abusive (Kanda et al., 2006). Mais l'utilisation de ces pesticides dans la lutte contre les ravageurs n'est pas sans conséquences sur la santé des maraichers et des consommateurs, ainsi que sur l'environnement (Sanborn et al., 2004 ; Pazou et al., 2006a ; Pazou et al., 2006b).

Pour ce qui a trait aux conséquences environnementales, elles concernent notamment la qualité de l'eau. Au Sénégal, dans la zone périurbaine des Niayes, où les pesticides sont utilisés dans le maraichage, les concentrations de résidus mesurées dans la nappe phréatique peuvent dépasser les normes de potabilité de l'eau (Cissé et al., 2003). En Côte d'Ivoire, une contamination de l'eau souterraine par les pesticides organophosphorés et organochlorés a été montrée dans les régions agricoles où sont cultivés le cacao, le café, la banane et les légumes (Traoré et al., 2006).

Les produits agricoles destinés à la consommation peuvent aussi être contaminés par les pesticides. Des teneurs de résidus dépassant les doses recommandées pour les organochlorés (DDT4(*), endrine, heptachlore) ont été trouvées dans les légumes au Sud-Bénin (Assogba- Komlan et al., 2007).

L'exposition aux pesticides peut aussi avoir des effets néfastes sur la santé. Une grande variété de problèmes de santé humaine, tels que les troubles de la reproduction, les conséquences génotoxiques5(*), immunotoxiques6(*), dermatologiques, neurotoxiques7(*) ou oncologiques8(*), pourraient découler de l'exposition aux pesticides (Sanborn et al., 2004).

De plus, l'utilisation des insecticides en agriculture peut créer une pression de sélection sur les stades larvaires aquatiques des vecteurs de plusieurs maladies humaines et ainsi sélectionner des vecteurs résistants aux insecticides (Corbel et al., 2007). Le rôle des pesticides de l'agriculture (en particulier pour le coton) dans l'émergence de ces souches de vecteurs résistantes a été clairement montré ces dernières années, notamment au Bénin et au Burkina Faso (Diabaté et al., 2002, Kaminski, 2007, Djogbenou et al., 2008, Dabiré et al., 2009a et al.).

Les agriculteurs, principalement en raison de leur faible niveau d'instruction, sont décrits dans la littérature comme connaissant mal la toxicité réelle des pesticides utilisés et leur mode d'utilisation. Ils ne disposent pas de fiches techniques faisant la relation entre le ravageur, ses dégâts, le produit à utiliser, sa dose et sa fréquence. L'information écrite sur les bouteilles, le plus souvent en langues étrangères (français, anglais) et les pictogrammes aux normes internationales sont mal compris (Tourneux, 1993 ; Ahouangninou, 2011).

Si l'usage des pesticides constitue un réel problème de santé publique pour différentes raisons déjà décrites plus haut, il est aussi un véritable fait social de nos sociétés contemporaines. Les études n'expliquent que bien rarement les raisons profondes qui motivent les maraichers dans leur usage d'intrants, notamment de pesticides. Lorsqu'elles cherchent à l'expliquer, c'est en général au moyen de corrélation avec des variables quantifiables telles que le niveau d'instruction, le sexe, le coût des pesticides, l'existence et la fréquence des formations etc.

Ainsi, la littérature scientifique portant sur l'usage des pesticides dans le maraichage en Afrique est principalement issue des sciences agronomiques, entomologiques ou agro-économiques. L'anthropologie et les sciences sociales en général, se sont encore bien peu intéressées à ces questions, notamment celles des liens entre agriculture, santé et environnement ; moins encore sur la construction sociale des processus décisionnels en matière de choix et d'usage des pesticides.

Il n'existe pas de travaux spécifiques en anthropologie à notre connaissance sur la dimension sociale de l'objet « pesticide ». Mais les consommables médicaux et les pesticides étant tous des produits issus de l'industrie chimique et pharmaceutique, parfois d'ailleurs des mêmes entreprises industrielles, nous présenterons un état des lieux faisant un parallèle entre ces deux concepts. En effet, l'anthropologie du médicament s'inspirant d'un mouvement plus général au sein des sciences sociales a marqué, dans les années 1980-1990, un regain d'intérêt pour les objets matériels et leur consommation, jetant par conséquent un pont entre culture et économie (Appadurai, 1986 ; Miller, 1995). Donc dans cette perspective, concevoir les médicaments comme des choses permet de s'interroger sur les différentes étapes qu'ils parcourent (Baxerres, 2010). « Il est utile du point de vue de l'analyse de tracer la trajectoire des choses matérielles alors qu'elles évoluent à travers différents contextes et qu'on leur attribue des valeurs en tant que singularités ou en tant que marchandises à échanger » (Whyte et al., 2002). Des auteurs tels que Sjaak Van Der Geest, Susan Reynolds Whyte et Anita Hardon ont développé le concept de « vie sociale des médicaments » et défini les cinq « étapes biographiques » de ceux-ci : production, diffusion-distribution, prescription, consommation, évaluation-efficacité (Van Der Geest et al., 1996 ; Whyte et al., 2002). David Cohen utilise la notion de « cycle de vie » du médicament et morcelle son parcours en plusieurs étapes corrélées. Thoër-Fabre et al., (2007) soulignent « la multiplicité des trajectoires que peut suivre le médicament tout au long de son cycle de vie ». Catherine Garnier et ses collaborateurs perçoivent la « chaîne du médicament » comme étant constituée de trois composantes interdépendantes : la production-distribution, la prescription-consommation et l'évaluation-efficacité. Joseph Lévy et ses associés utilisent également la notion de « chaîne du médicament » qu'ils conceptualisent comme étant constituée de six moments essentiels : élaboration-production, marketing, distribution, prescription, auto-prescription, consommation-usage-efficacité (Lévy et al, 2007). « Qu'ils parlent de chaînes, parcours, trajectoires, cycles de vie, biographies ou circuits, ces auteurs insistent tous sur la multiplicité des acteurs en présence aux différents moments, étapes, maillons, composantes et sur la nécessité d'analyser et de comprendre leurs logiques » (Baxerres, 2010). Par ailleurs, pour van der Geest (1988), le médicament pharmaceutique industriel doit être dévisagé dans son contexte social, économique, politique et symbolique. Il s'intéresse au « médicament socialisé », c'est-à-dire dans ce qu'il exprime de la société et sur la manière dont il contribue à définir le social (Cros, 1994 ; Desclaux et al., 2003 ; Collin et al., 2006). Ce qui revient à « observer non plus la façon dont le médicament s'enracine dans le fonctionnement de l'organisme mais celle dont il s'insère dans le fonctionnement social » (Benoist, 1989).

Après un état de la question sur l'objet pesticide, il sera maintenant question de définir la problématique.

* 4 DDT : Dichlorodiphényltrichloroéthane

* 5 Altération du génome

* 6 Destruction du système immunitaire de l'organisme

* 7 Poison pour le système nerveux

* 8 Cancérigène

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