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La production du vivrier marchand dans un système agraire en mutation. Le cas du haricot dans le département de la mifi (ouest Cameroun).

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par Basile TENE
Université de Dschang (Ouest-Cameroun) - Diplôme dà¢â‚¬â„¢Etudes Approfondies en Géographie 2000
  

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VIII - DEFINITION DES CONCEPTS ET DU

CADRE THEORIQUE D'ANALYSE

La production agricole dans nos pays et particulièrement dans notre région d'étude connaît une rivalité entre les cultures vivrières destinées à la consommation paysanne et les cultures de rente ou de rapport pratiquées pour l'exportation comme source de devise.

Cependant cette confrontation bénéficie du parti pris de l'Etat et pour cause, les décideurs politiques ont fait des cultures d'exportation et de spéculation (café, cacao surtout) une source importante de devise étrangère pour l'économie nationale d'une part et d'autre part, ces mêmes pouvoirs publics ont également choisi le camp des consommateurs urbains dans le bras de fer qui les opposent aux producteurs ruraux à propos des prix des denrées alimentaires. Tout ceci explique sans doute la quasi suprématie des cultures de rente sur les cultures vivrières dont les prix restent toujours bas pour éviter toute révolte urbaine (HATCHEU, 2000).

Avant l'introduction de la caféiculture dans la région Bamiléké, la production vivrière constituait à côté de l'élevage et de l'artisanat, l'essentiel des activités agricoles (DONGMO J.L. 1981). Avec l'expansion de la caféiculture dans toute la région et à toutes les couches sociales, les cultures vivrières pratiquées en complantation connaissent un recul dans les activités paysannes. Cette agriculture vivrière est ainsi réduite à la consommation ou à l'autosubsistance pure et simple c'est-à-dire pratiquée juste pour satisfaire les besoins alimentaires de la famille. C'est à partir d'ici que la division par sexe des tâches, apparaît clairement dans le calendrier des activités agricoles ; les hommes s'occupant des cultures de rente (café) et les femmes réduites à la production vivrière pour nourrir tout le ménage.

Désormais, les vivriers sont pratiqués comme culture d'appoint, c'est-à-dire que le surplus des récoltes est régulièrement écoulé sur les marchés locaux pour subvenir à d'autres besoins familiaux. Dans les années 70 elle contribuait pour près de 17% dans les budgets familiaux.

Or depuis peu, le café est entrain de péricliter et la crise socio-économique qui en a suivi a plutôt permis une recomposition du système agraire (ZAMBO MANGA, 1998). On note également l'émergence de nouvelles cultures tel le maraîchage, pour les besoins des consommateurs urbains et

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le renforcement de la commercialisation des vivriers d'où l'expression de vivriers marchands (CHALEARD J.C. 1995). Le maraîchage consiste en un jardinage minutieux des cultures des vivres frais tels la tomate, le poivre, le poivron, le choux, la carotte, le piment, les oignons et le persil qui sont les principaux. Avec le fort appel urbain, non seulement le surplus, mais parfois toute la production vivrière de la campagne fait également l'objet d'une commercialisation sur les marchés ruraux et urbains. Mais à quel prix ?

C'est dans ce sillage du développement de l'agriculture vivrière marchande et de l'émergence des cultures maraîchères que s'inscrit la production du haricot.

Nous ne pourrons davantage comprendre ceci que si on analyse de près les conditions et mécanismes en amont de la production.

Le système agraire fait appel aux résultats de l'exploitation sur le paysage ; recherche davantage l'influence du poids qu'exerce le passé sur le présent et ne perd jamais de vu les ensembles agraires, c'est-à-dire les aménagements spatiaux (formes des champs, clôtures) et temporels (successions des cultures ou permanence des cultures sur un même champ) dans leurs rapports avec les techniques et avec des liens sociaux (pratiques communautaires, structures de la propriété) (MAX DERRUAU, 1985).

Dans l'un de nos objectifs, il était question de trouver la solution idoine pour résorber la crise ambiante dans la région. Crise est un mot polysémique qui selon le DICTIONNAIRE ROBERT est un « changement subit et généralement décisif ». Pour le Grand Larousse, c'est un « moment très difficile dans le déroulement d'une activité » et pour le LAROUSSE 2000 c'est la « phase difficile traversée par un groupe social».

Le mot traduit l'idée de perturbation, de rupture et fait également référence à une notion de changement défavorable. Les crises (économique et sociale) qui ont affecté le département de la Mifi entre 1975 et 1995 sont multiformes :

- Crise de sous-production des cultures vivrières qui s'est rapidement solutionné par la disponibilité des terres sur la bordure et au-delà du fleuve Noun dont le département est limitrophe au Sud

- Crise de mévente du café arabica qui est la principale et pas l'unique facteur des mutations agraires ici.

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- Crise des structures agraires révélée par la taille trop petite des

exploitations familiales (plus de 50% ont moins de 0,5 ha). Cette crise est aggravée par la croissance démographique (3,3% par an). La Mifi étant le département le plus densément peuplé de la région avec 503 habitants au Km2, ce qui en milieu rural accentue la pression sur la terre qui parfois dégénère en conflit ouvert entre autochtones et allogène (à Kouekong route Foumbot, Mai 2000).

Cette crise agricole devient par ramification une crise rurale qui accentue le degré de pauvreté. Mais elle n'a pas seulement des effets négatifs, car avec la rareté de l'argent, l'accès aux autres services et la satisfaction d'autres besoins restent limités. Ainsi les paysans recherchent de plus en plus les cultures rentables dans un délai assez court.

Ceci a permis la pénétration par la base des circuits économiques des vivriers et des maraîchers d'une part et d'autre part l'évolution des comportements sociaux par la mise en place des projets (individuels ou collectifs) au niveau local tout au plus régional.

Ce sont autant d'évolution et d'adaptation qui concourent à des mutations sur le moyen et le long terme (S. ARLAUD, 1997).

Si on entend par `'Evolution» une transformation lente des techniques de production et des structures agricoles, on est loin de le constater et d'affirmer ceci pour notre région d'étude. Par contre, si on parle d' »Adaptation» synonyme d' `'Ajustement» qui illustre un type de rupture des pratiques culturales, alors on constate qu'il y a bien eu abandon des cultures de rente au profit des vivriers pour la consommation d'abord et pour la vente par la suite. C'est la somme de cet exemple d'adaptation et de bien d'autres qui, sur une décennie, peuvent aboutir à une véritable mutation. Dans notre sens `'Adaptation» est un agent catalyseur de la mutation.

La mutation est `'une transformation profonde et durable» (Dictionnaire le Robert). Concernant les structures agraires, il s'agit d'un changement radical et rapide sous l'effet de forces variables, qu'il conviendra d'analyser à travers divers exemples. En cela, la notion de mutation est apparue inséparable de celle de dynamique (S. ARLAUD, 1997).

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Pour nous, il sera question dans cette étude, d'analyser la dynamique du haricot au regard des mutations en cours dans la région. Autrement dit, évaluer la part du haricot dans les adaptations agraires actuelles.

Historiquement le département de la Mifi a été le principal passage des Bamiléké fuyant l'islamisation et la poussée impérialiste de leur puissant voisin Bamoun qui avait repoussé leur limite territoriale bien au-delà du Noun actuel. C'est avec l'arrivée du Sultan NJOYA (mort en 1933) que celui-ci décida que son royaume doit être délimité par les fleuves. C'est ainsi que la limite Sud est marquée par le Noun. C'est après sa mort que des Bamiléké allèrent massivement s'y installer, mais la rive droite du fleuve considéré comme une zone tampon n'a été occupée par les Baleng et les Bafoussam qu'après l'indépendance. De vastes couloirs fertiles de la Mifi Sud et du Noun vont être une principale zone d'immigration agricole pour la plupart des Bamiléké venant du Koung-Khi et des Hauts Plateaux actuels et même d'ailleurs, fuyant les tensions foncières et la médiocrité des sols. Ces vallées offrent de vastes espaces fertiles pour la production vivrières exclusivement. On assiste dès lors à deux aspects d'aménagement diamétralement opposés.

Par mutation, l'on pourrait tantôt entendre l'évolution DE la société (évolution macro sociologique), tantôt de l'évolution DANS la société (changement microsociologique) (H. MENDRAS, 1983).

Dans le premier cas, il s'agit d'une évolution qualitative d'une société tel que les Bamiléké considérés globalement dans toutes ses dimensions, et qui passe d'une situation de départ -avant la crise- à une situation d'arrivée après la crise. En général, on entend par mutation sociale, tout phénomène durable qui affecte la structure ou le fonctionnement d'une société en profondeur, et les processus caractérisant ce changement et travaillent de façon irréversible la société dans son ensemble.

Dans le second cas -les mutations dans la société- il s'agit du changement de tel ou tel élément de la société du fait d'une crise qui s'est produite. Car on peut l'observer dans la dynamique des sociétés humaines, la crise constitue un des éléments majeurs des mutations politiques, culturelles et sociales.

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On peut établir cependant un lien entre ces deux acceptions micro et macrosociologiques des mutations sociales. En effet, la société est un système dans lequel les divers éléments s'interpénètrent, de manière qu'un changement significatif d'un élément influe de manière significative sur les autres éléments qui sont aussi modifiés, conduisant d'une certaine manière au changement du système tout entier.

Ainsi la crise caféière a influencé de manière significative l'économie, la politique, les rapports sociaux, l'alimentation et le paysage agraire du Bamiléké : les mutations DANS la société conduisent donc aux mutations DE la société.

Mais est-ce les différentes composantes de la société ont la même capacité de répercuter leurs mutations les unes sur les autres et sur la société globale. Le colloque international qui s'est tenu à Dschang du 26 au 30 novembre 200 sur le thème : `'La caféiculture paysanne des hautes du Cameroun : mutations spatiales et transformations socio-politiques» est très révélateur à ce sujet.

Parmi les principales mutations que nous avons déjà évoquées, nous focaliserons notre attention sur la production des vivriers marchands et nous analyserons les répercussions du développement de la production du haricot sur les différents aspects de la société.

Ainsi la production du haricot a un caractère fortement commercial au regard de sa valeur marchande et de la demande actuelle. On peut raisonnablement présumer que les répercussions ne vont pas se limiter à l'économie, mais s'étendront au politique et au sociale.

Il nous reviendra d'analyser sur le plan économique, les débouchés réels et potentiels du haricot, les modalités de mise sur le marché, l'évolution de la demande et de la consommation, le rôle des centres urbains, la formation des prix. Nous verrons également la part du haricot dans les revenus du paysan. Et avec le monopole de la production, la région peut-elle contrôler le marché ? Qui sont les principaux bénéficiaires de ce commerce ?

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Sur le plan socio-politique, il nous faudra examiner dans quelle mesure le développement de la production du haricot a influencé les clivages travail d'hommes / travail de femmes par exemple, et si l'argent qu'il procure confère aux femmes et aux jeunes surtout confère un nouveau pouvoir financier qui modifie profondément les relations dans la société. Parlant encore des acteurs, l'Etat n'est pas épargné car dans ce contexte, il faut redéfinir son rôle. Les nouveaux acteurs de la production du haricot ne veulent-ils pas par-là échapper au contrôle fiscal de l'Etat ? Va-t-on assister à l'émergence d'une nouvelle élite avec un pouvoir décisionnel et politique à terme ? Ce qui pourrait remettre en question l'équilibre de la société ?

Tandis que dans le domaine culturel, il s'agira de voir, si la production du haricot associée à une large commercialisation en villes ne deviendront pas une nouveauté alimentaire, une modernité qui portera le label des paysans Bamiléké.

Dans le domaine géographique et de la production, l'attention sera portée sur les espaces cultivées et les répercussions d'une telle culture sur les paysages et l'environnement. Le calendrier agricole comment se réorganise-t-il ? La part de travail que requiert le haricot par rapport aux autres cultures et les influences de celles-ci sur le haricot. Nous analyserons également la rupture et la continuité entre les productions de café, de haricot et autres, ainsi que les facteurs de production et le problème foncier qui se pose déjà avec acuité.

Sur le plateau Bamiléké, on a un paysage de bocage avec des champs délimités par des haies vives ou non, des cultures pérennes omniprésentes avec surtout les caféiers et les arbres fruitiers (kolatiers). Les cultures se font en complantation avec l'étagement suivant ; de l'étage supérieur vers le sol, on a les arbres fruitiers suivis des bananiers plantains, des caféiers et enfin des cultures vivrières diverses (maïs, arachide, haricot) se pratiquant successivement sur les mêmes sols en fonction des saisons. Le petit élevage ainsi que les déchets ménagers permettent de fertiliser les jardins de case, soigneusement entretenus.

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La terre ici appartient aux ancêtres et les exploitants ne sont que des usufruitiers. Le morcellement foncier dû à plusieurs successions a dépecé la concession au profit des fils et petits-fils qui finalement ont moins de 0,5 Ha à exploiter, ce qui sert juste de case de passage et de caveau familial.

Par contre sur la bordure marginale Nord du plateau Bamiléké, les longues distances à parcourir (parfois jusqu'à 30 Km) ne permettent pas un déplacement journalier dans ses nouveaux champs obtenus pour la plupart par achat. C'est pourquoi, on se déplace quelques jours dans le mois pour séjourner pendant une à deux semaines au champ en fonction des saisons. L'objectif étant de ramener sur le plateau des vivres en quantité pour la famille et en qualité pour ce qu'on ne peut produire, faute d'espace et de la nature du sol. Dans ces vallées, les cultures vivrières ne sont pas permanentes et elles se pratiquent dans des openfields. Ces champs ouverts sont propices à la production des céréales (maïs) et des légumineuses (haricot, arachide) qu'on cultive en monoculture pure de maïs ou de haricot. Ainsi des camionnettes sillonnent régulièrement la région pour ramener vivres surtout et hommes vers la ville de Bafoussam et les résidences permanentes de Batié et de Baham entre autres.

Les femmes, principales actrices de la production dans la région, sont également les principales résidentes accompagnées des jeunes, les hommes ne venant que rarement pour quelques gros travaux d'abattage ou de transport des vivres vers le passage des voitures. Avec les prix élevés du haricot sur les marchés, d'autres acteurs s'intéressent davantage à sa production ; à ce moment, seule une enquête de terrain peut nous permettre de savoir s'il y a continuité ou rupture dans la chaîne de production.

Dans un cas comme dans l'autre, la technique de culture la plus pratiquée est le billonnage contrairement à la culture à plat ou à butte. C'est une technique qui convient bien à la production du haricot dans un contexte de production traditionnelle, car il permet un bon entretien des plantes ( facilite le sarclage) et évite le tassement du sol par le déplacement régulier entre autres.

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A l'allure où la consommation interne et extérieure en haricot croît, on se rend compte que ce système, malgré ses avantages, a des limites et des contraintes tant physiques qu'humaines. Car les surfaces à mettre en valeur se font rares et celles existantes s'amenuisent progressivement. A cette exiguïté vient s'ajouter un relief très accidenté qui limite les possibilités d'irrigation au-delà des vallées (Mifi sud et Noun). Les caprices du climat (abondance ou rareté des pluies à contre temps) et les exigences du marché contribuent remarquablement à multiplier les demandes. Dans ces conditions la sécurité alimentaire pourrait être menacée et c'est pour concilier ces intérêts économiques et sociaux divergents, qu'une innovation technique s'impose.

Jean MARZIN définit l' `'Innovation» comme un changement technique et organisationnel pour signifier les recombinaisons produites d'une manière générique, intégrées aux conditions sociales (rapports de force internes) démographiques (accroissement naturel, migration), économiques, écologiques et leur émergence. On peut distinguer 3 principaux problèmes dans son application :

- Le marché des facteurs de production en agriculture est souvent imparfait. Car la relative fixité des facteurs de production en agriculture n'est pas une caractéristique favorable au changement technique et organisationnel. Elle conduit à relativiser un marché de l'innovation qui se baserait sur une allocation optimale des ressources

- Le caractère familial de la majorité des unités de production agricole. Il modifie les conditions de prise de décision de changement technique et organisationnel en ajoutant aux critères strictement liés à la production, des caractères relevant de la consommation ou de l'épargne.

- L'accès à l'information est en général difficile, aussi bien en ce qui concerne les marchés des intrants, y compris les techniques que celui des produits (à cause du caractère oligopolistique des marchés). Le coût de l'information et d'une manière générale, l'accès qu'ont les paysans à celle-ci, est une donnée fondamentale dans l'approche du changement technique et qui renforce le

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caractère imparfait d'un marché théorique de l'innovation (MARZIN 1993).

A ceci, on peut ajouter les faits que la main d'oeuvre agricole en milieu rural est toujours très fluctuante et le marché de la terre est caractérisé par la diversité selon les modes de propriétés et d'usages. Egalement, la pauvreté est un obstacle majeur à l'innovation, car elle limite les transformations de l'agriculture dans l'espace et dans le temps en ce sens que faute de moyens financiers, aucun investissement n'est possible moins encore une restructuration, ce qui perpétue des systèmes agraires traditionnels désuets pour le monde d'aujourd'hui.

Pour qu'une innovation soit véritablement adoptée, elle doit aussi être économiquement rentable, socialement désirable et enfin compatible avec les filières de production, de transport et de distribution dans lesquelles elle s'insère. (MOUPOU M. 1987). Tels sont les aspects qu'il ne faut perdre de vue dès la conception.

- N'y a-t-il pas inadéquation entre les techniques proposées et les besoins réels des producteurs ?

- Quels sont les moyens et les acteurs mis en place pour assurer la diffusion d'une innovation ?

Le problème n'est pas finalement de produire des innovations à tout prix, mais bien de s'attacher à réunir les conditions de leur durabilité.

Le département de la Mifi (actuel) est caractérisé par une polyculture intensive dominée par la production vivrière. En général les voies de la technologie sont celles de la mécanisation, de la recherche agronomique, des énergies douces, de la biotechnologie où la sélection des espèces n'exclut pas la production de celles qui seraient menacées de disparition et scrupuleusement des écosystèmes. L'augmentation des rendements nécessite, outre l'apport en fumures organiques, l'utilisation des pesticides et fongicides, tout en offrant la possibilité d'effectuer plusieurs récoltes sur une même parcelle au cours de l'année. Enfin, il arrive que le développement de l'irrigation améliore les productions vivrières sans induire une modernisation des moyens de production, en particulier lorsque les parcelles sont inférieures à un hectare. C'est le cas ici.

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Dans l'optique de s'appuyer de plus en plus sur le vivrier marchand pour équilibrer les comptes du ménage, l'augmentation des volumes demeure l'option majeure. Par contre, les agriculteurs n'ont pas encore épuisé l'éventail des variétés produites et dans les projets d'innovation un minimum de montant fixe (dans l'ordre de 200.000 Fcfa) est nécessaire au départ, pourtant faisant beaucoup défaut ici, pour l'extension des surfaces et l'achat des intrants, même s'il ne s'agit que des semences nouvelles. Autant d'éléments qui expliquent que les innovations restent très modestes et que rarement (2%) de nouvelles cultures soient adoptées.

L'accès aux innovations demeure un privilège des « grands exploitants » car ne pouvant s'opérer qu'à partir d'une assise financière qu'ils peuvent seuls facilement se l'offrir.

ISANGU MWANA-MFUMU s.j. (2000) dans son mémoire de DEA part d'une définition simple de l'innovation comme `'l'introduction de quelque chose de nouveau''. Il formule plusieurs questionnements et écrit qu'en examinant la situation avant l'innovation, on répond à la question de savoir comment elle est née et s'est diffusée, tandis que la situation après l'innovation permet de dire quels changements l'innovation dans le milieu.

Dans le cas qu'il analyse, il constate que jusque dans les années 80 les populations du Kwango en R.D.C. ne cultivaient ni ne consommaient le niébé. Tandis qu'aujourd'hui, outre le fait que cette légumineuse est très appréciée dans l'alimentation, sa culture connaît une expansion étonnante et elle est l'objet d'un commerce florissant avec Kinshasa, la capitale. L'innovation se situe donc ici d'abord dans ce passage entre les deux époques et dans les changements intervenus dans les domaines alimentaires et agricoles.

Si pour cet auteur, l'introduction du niébé au Kwango est une innovation, dans notre région d'étude, la situation n'est pas pareille, car sur les hautes terres de l'Ouest Cameroun la production et la commercialisation du haricot commun a toujours été un fait de civilisation. Mais depuis le début des années 90 avec la crise économique et les tensions socio-politiques, les populations urbaines du Cameroun consomme de plus en plus le haricot produit sur les hautes terres de l'Ouest. Les Bamiléké ont par ce fait réussi à exporter dans d'autres ethnies leur habitude alimentaire et

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désormais le haricot pourrait porter un label tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.

Or avec la forte demande extérieure en haricot, il est à craindre que la région ne puisse pas satisfaire ce besoin à long terme, c'est pourquoi nous proposons une innovation technique réelle dans la production de cette légumineuse dont on observe déjà une amorce. Notre travail ne porte pas sur l'innovation, mais il entend débouché sur elle. Et dans ce sens l'analyse des formes de l'innovation et son origine est importante.

Généralement on distingue l'innovation spontanée de l'innovation organisée, mais cette dernière n'a pas encore été porteuse de succès dans la plupart des pays subsaharien. Nous en prenons pour preuve l'échec de la vulgarisation de la culture du soja et de la variété de manioc F100 par le gouvernement du Congo (Zaïre à cette époque) avec de grands moyens logistiques. Au Cameroun, la situation est identique, car la tentative de vulgarisation de la production de soja dans le cadre du projet Soja/UCCAO a échoué, malgré le tapage médiatique orchestré par le gouvernement camerounais. Les paysans ont refusé d'adopter cette culture. Cette innovation organisée est conçue comme une action volontaire et une stratégie des concepteurs et destinée à réaliser un certain objectif.

L'innovation spontanée, par contre, fait bouger les choses dans la société sans que les ingénieurs y soient pour quelque chose. L'adoption et la diffusion peuvent être lente, mais le succès réel.

M. ROBERTET (1989) propose une typologie de l'innovation en agroalimentaire parmi lesquelles l'innovation par l'élaboration technique, c'est-à-dire que l'aspect du produit reste identique, seule la chaîne de production est modifiée. L'analyse de cette forme d'innovation permet de voir comment le haricot tout en conservant ses propriétés peut être produit à grande échelle par les paysans en élaborant eux-mêmes de nouvelle technique de production.

Plusieurs auteurs ont affirmé que dans une collectivité paysanne, l'innovation - invention ne peut venir que de l'extérieur et que les paysans n'inventent que de petits perfectionnements, mais ne peuvent pas concevoir une véritable innovation technique (H. MENDRAS et M. FORSE 1983 cités par ISANGU). Il en est ainsi de M. AUGE LARIBE qui en 1955 avait accumulé les

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exemples pour montrer qu'aucune invention n'avait jamais été faite, aux époques récentes par des paysans dans une société paysanne.

Cette vision des choses a cependant été récusée par ESTER BOSERUP qui fait observer que sous la pression de la poussée démographique, les agriculteurs dans les sociétés du monde ont adopté de nouvelles méthodes de cultiver. Elle rapporte ainsi `'le glissement, depuis quelques décennies, de systèmes extensifs à des systèmes plus intensifs, à peu près dans tous les pays sous-développés». Bien plus, au-delà des adaptations qu'ils peuvent apporter, les paysans sont capables d'inventions authentiques. Elle l'illustre par l'introduction de la houe qui n'est pas le simple fait d'un perfectionnement technique du bâton pointu, mais une réelle innovation qui s'est produite lorsqu'une opération nouvelle est devenue nécessaire (E. BOSERUP, 1970).

Dans le cadre de notre étude, nous pensons que l'innovation doit être endogène et exogène à la fois :

- Endogène ; comme l'atteste la thèse de BOSERUP, car dans une

perspective de logique économique, les paysans peuvent améliorer leurs outils de travail en quantité, mais surtout en qualité et procéder à une sélection économique des cultures dans l'exploitation agricole tout en trouvant de nouvelles formes et technique de production.

- Exogène ; dans la mesure où les opérateurs économiques privés et

particulièrement l'Etat peuvent mettre en place des politiques pour inciter la production du haricot. Entre autre on peut citer, la subvention aux intrants, la politique de soutien au prix, la garantie d'achat à la récolte, le crédit à des taux d'intérêt négatif, la prise en charge des coûts des infrastructures (routes) et de stockage (silos).

Quoi qu'il en soit, le problème de l'innovation se pose certes, mais celui de sa diffusion est tout aussi important. Elle correspond à sa transmission et à son adoption graduelle dans le temps et dans l'espace. C'est le fait pour une innovation qui a vu le jour en un endroit donné d'être `'transportée» en des endroits différents et à d'autres moments.

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Cette diffusion peut se faire de plusieurs façons selon THÉRÈSE SAINT-JULIEN (1985). Nous en retiendrons par contact direct entre les individus qui transportent de proche en proche et par le rapprochement des exploitations. La diffusion par saut se fait par des individus migrants. Dans ce sens la position de Bafoussam et du département de la Mifi est stratégique.

Les femmes chef de ménage sont aussi mal placées que les petits planteurs dans cette quête aux innovations. A Bafou en 1993, 90% d'entre-elles ont mis l'accent sur les vivriers. Elles ne sont donc pas moins combatives que les hommes. Mais comme leur point fort réside dans leur force de travail, l'essentiel pour elles a consisté à démultiplier une main d'oeuvre qu'on croyait pourtant déjà utilisée à son maximum.

Leur attraction pour l'innovation, on ne peut pas le nier tient aussi à leur aspiration croissante et légitime à davantage de reconnaissance sociale. Economiquement, elles sont à la base de la production vivrière et à la commercialisation en détail sur les marchés urbains et ruraux. Cette place des femmes, très prépondérante, a été démontrée par DJEUTA N. et KAKANOU Y. (2000).

Les mutations agraires dans la province de l'Ouest - Cameroun et ailleurs dans les autres campagnes du tiers-monde sont à la une de l'actualité. Le département de la Mifi, notre région d'étude, n'échappe pas à ce mouvement.

Mais la crise du café ne saurait expliquer à elle seule les mutations agraires dans la région ; car au niveau interne l'accroissement démographique s'est traduit par une pression sur le sol, accentué sur le plan physique par les sécheresses récentes des années 70 et 80, ce qui a exacerbé les tensions foncières (plus récurrentes) d'une part et d'autre part elle a contribué à l'explosion urbaine et la ville de Bafoussam est passée de 100 ha en 1948 à plus de 1.000 ha en l'an 2.000, ce qui augmente non seulement les consommateurs urbains mais réduit encore les espaces cultivables.

Figure 2 : Evolution de l'espace urbain de Bafoussam.

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Années

Source : PUD Bafoussam

Sur le plan extérieur à la région, la situation est plus que dédoublée, car l'accroissement de la population nationale et le taux d'urbanisation sont élevés avec Douala et Yaoundé (1,5 et 1,2 millions d'habitants respectivement) qui concentrent 38,8% de la population urbaine nationale.

Les conséquences de cette explosion urbaine sont également entre autre, l'étalement spatial du périmètre urbain qui s'opère au détriment des espaces périphériques jusque là destinées à l'agriculture, la saturation de la plupart des infrastructures, l'intensification de la circulation et l'aggravation des difficultés de transport. Le problème majeur est qu'il faut en plus, résorber le chômage en croissance exponentielle sur un marché de l'emploi déjà saturé, construire de nouveaux logements surtout et enfin nourrir désormais cette population des villes. Ce qui relance les inquiétudes sur la sécurité alimentaire durable de nos populations.

A contrario, le taux d'urbanisation élevé n'a pas que des effets négatifs, dans la mesure où il donne une nouvelle impulsion à la commercialisation de la production vivrière, corollaire d'une augmentation de la demande alimentaire urbaine. Les circuits d'approvisionnement en denrée alimentaire de Douala et de Yaoundé à partir des hautes terres de l'Ouest Cameroun ont fait l'objet des études antérieures par HATCHEU E. (2000) et DONGMO J (1990).

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Dans le cadre de notre étude, il sera question d'analyser les répercussions sur les zones de production, de la demande alimentaire nationale à partir de Douala et de Yaoundé, voire au-delà des frontières avec la demande sous-régionale. Nous nous appesantirons sur l'exemple du haricot sec dans la Mifi.

Nous étudierons la dynamique du haricot à travers le système et les techniques de production actuelle. La diffusion de la consommation du haricot dans l'espace ainsi que le label régional qu'il peut porter comme identificateur d'une région et d'un peuple. Peut-il permettre de réduire, voire de substituer les produits alimentaires importés (riz, farine de blé ).

Nous poserons le problème de l'innovation (endogène ou exogène) à apporter tant au niveau de la production pour satisfaire les besoins nationaux et sous-régionaux, qu'au niveau de la communication pour stimuler et rendre ainsi le produit plus compétitif à long terme sur les marchés national, sous-régional et international.

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"Il faut répondre au mal par la rectitude, au bien par le bien."   Confucius