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Un écrivain public aurès des seniors? un accompagnement innovant pour aider à  bien vieillir


par Marie-Laure Vermeil
Université Sorbonne Nouvelle - Ecrivain Public-Conseil en écriture professionnelle et privée  2020
  

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UN ECRIVAIN PUBLIC

AUPRES DES SENIORS ?

Un accompagnement innovant

pour aider à bien vieillir

Licence Professionnelle Ecrivain Public Conseil en Ecriture Professionnelle et Privée

Université Sorbonne Nouvelle Paris 3

UFR Arts et médias

Département de Médiation Culturelle

Marie-Laure Vermeil Promotion 2019-2020

Déclaration sur l'honneur

Je soussignée, Marie-laure Vermeil, déclare avoir rédigé ce travail sans aides extérieures ni sources autres que celles qui sont citées.

Toutes les utilisations de textes préexistants, publiés ou non, y compris en version électronique, sont signalées comme telles.

Ce travail n'a été soumis à aucun autre jury d'examen sous une forme identique ou similaire, que ce soit en France ou à l'étranger, à l'université ou dans une autre institution, par moi-même ou par autrui.

Le 31 août 2020

Marie-Laure Vermeil

Avertissement

Sont joints à ce mémoire, deux documents permettant au jury de juger du travail que j'ai accompli, en tant qu'écrivain public-animatrice d'ateliers d'expression, auprès des seniors de la résidence Orlhac d'Aurillac ayant assisté à mes séances.

· Un journal des ateliers d'expression intitulé Au fil des mots

· Un recueil de créations poétiques intitulé Un poème c'est bien peu de chose

Ils témoignent de l'investissement des participants et de leur esprit de créativité pour réaliser, au bout du compte, une oeuvre collective tout à fait réjouissante....

A noter : Dans le présent mémoire, les noms des participants à mes ateliers d'expression ont été changés.

Remerciements

Je tiens à remercier Madame Nadège Négron, directrice de la résidence Orlhac à Aurillac pour la confiance qu'elle m'a accordée dans la mise en place d'ateliers d'un nouveau genre au sein de la résidence. J'ai pu bénéficier d'une réelle autonomie, ce qui m'a permis de laisser s'exprimer mes compétences et mon esprit d'entreprise afin de concevoir des ateliers originaux et variés, adaptés aux seniors.

Je remercie également, une fois de plus, les résidents qui ont suivi mes ateliers. Leur grande vitalité, leur intérêt et leur concentration, leur envie d'apprendre et d'échanger, ont été pour moi une source d'énergie incroyable, qui a renforcé, de semaine en semaine, ma joie à être à leur contact et, plus largement, mon envie de travailler auprès des personnes âgées.

Il me faut remercier aussi le personnel de la résidence dans son ensemble pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Je souhaite remercier également Madame Anne XXXXX., qui a bien voulu se lancer dans l'aventure de la rédaction d'un récit de vie. Cette expérience fut pour moi extrêmement riche. Un récit de vie réalisé en formation s'étire nécessairement sur plusieurs mois, c'est la raison pour laquelle je la remercie chaleureusement pour sa patience et ses facultés d'adaptation.

J'adresse enfin mes remerciements à Madame Elisa Métral, ma directrice de mémoire, pour ses conseils avisés et ses messages d'encouragement.

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Introduction

Après avoir enseigné le Français pendant 22 ans en lycée agricole, il m'a semblé que le temps était venu pour moi de passer à autre chose. J'étais toujours passionnée par mon métier, mais je sentais, dans le même temps, que celui-ci comportait une part de pénibilité croissante au fil des années : des charges administratives de plus en plus lourdes, un temps de travail en constante augmentation, des réformes, il faut bien le dire, parfois stupides, élaborées sans réelle concertation avec les acteurs de terrain, et enfin, le sentiment de manquer de reconnaissance...

La plupart des enseignants que je connais caressent un jour l'idée de faire autre chose...Oui, mais quoi ?

Lorsque j'ai demandé une mise en disponibilité au Ministère de l'Agriculture en 2018, je ne savais pas que je me préparerais à être Ecrivain Public. J'avais quelquefois pensé à cette éventuelle fonction lors de mes années de professorat, mais j'étais loin, alors, de soupçonner l'existence d'une formation conduisant à l'exercice d'un réel métier. Pourtant, comme l'a dit Geneviève Madou dans une jolie formule, le métier d'écrivain public est très certainement un « vieux métier d'avenir »1.

Dans un territoire comme l'Auvergne, où je suis née et dans lequel j'ai travaillé, habité et évolué jusqu'à aujourd'hui, cela ne fait pas de doute en tout cas. Comme partout en France, la population vieillit et les personnes âgées, qui ne constituent pas un public figé, que l'on pourrait identifier et catégoriser une bonne fois pour toutes, ont besoin, dans ce contexte, d'un accompagnement réellement adapté à des besoins et à des désirs en pleine mutation.

Force est de constater que, malgré le poids des années, les personnes âgées sont, de nos jours, très souvent, encore particulièrement dynamiques. Ainsi, même si elles ont passé les 80 ans, elles sont plutôt autonomes pour leur âge. C'est sans doute la raison pour laquelle les résidences services pour seniors, qui offrent aux familles une solution intermédiaire entre le maintien à domicile et la maison de retraite classique médicalisée, se développent de plus en plus ces dernières années.

La région Auvergne-Rhône-Alpes, deuxième région de France à compter le plus de seniors sur son territoire d'après des chiffres de 2016, ne dispose pourtant que de très peu de structures d'hébergement de ce type. Dans cette région, les personnes âgées vivent encore, pour la plupart d'entre elles, à leur domicile, sinon, lorsqu'il n'y a plus aucune autre solution de prise en charge, que ce soit à l'hôpital ou dans la famille, elles intègrent des EHPAD.

1 MADOU, Geneviève, Ecrivain Public, un vieux métier d'avenir, Editions du Puits Fleuri, Collection Gestion et Organisation, 2009, 316 pages.

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Quels que soient les lieux dans lesquels vivent les personnes âgées, il semble que les familles, les soignants, les aidants de toutes sortes, et les seniors eux-mêmes cherchent des réponses à une question récurrente : comment faire en sorte que les seniors demeurent autonomes et conservent leurs facultés, en particulier sur un plan cognitif, le plus longtemps possible ?

Implantée dans un territoire dans lequel domine la ruralité, je me suis demandée si le futur écrivain public que je suis n'avait pas aujourd'hui un rôle à jouer dans le domaine de la lutte contre les effets du vieillissement.

Les deux stages que j'ai eu l'opportunité de réaliser lors de cette année de formation m'ont alors ouvert de belles perspectives puisqu'ils sont venus confirmer ce qu'au fond de moi je pressentais réellement : oui, l'écrivain public peut-être un acteur privilégié, aux côtés des familles et de nombreux autres professionnels, pour aider les seniors à bien vieillir.

Qu'est-ce que bien vieillir ? Dans son livre Les Quincados, 2 le sociologue Serge Guérin, spécialiste de la Silver Economie, expert des enjeux du vieillissement, de l'intergénération et de la solidarité, en parle comme de la façon de prendre de l'âge sans en avoir l'air, c'est-à-dire en conservant, par exemple, une certaine curiosité intellectuelle et un désir de vivre et de s'impliquer dans le monde d'aujourd'hui.

Avec l'un de mes stages, j'ai pu faire la démonstration que des ateliers d'écriture sont possibles, à condition de les adapter aux publics de seniors rencontrés, selon qu'ils aiment ou non écrire ou parler, selon leurs capacités à tenir ou non un stylo et à tracer sur une feuille. J'ai pu surtout mesurer tous les bienfaits que présentent ce type d'atelier sur le maintien des facultés cognitives, le lien social et le goût de vivre.

Avec mon autre stage, j'ai eu la chance de vivre l'expérience de la réalisation d'un récit de vie pour une personne âgée et, là encore, j'ai pu analyser tous les bienfaits de cette expérience pour la personne elle-même sur un plan cognitif, sur un plan social et dans le domaine de l'estime de soi.

Dans le présent mémoire, je m'attacherai tout d'abord à présenter mes stages.

Puis, j'expliquerai exactement quel a été le contenu de ces deux stages, en détaillant et en analysant mon action.

Enfin, je montrerai qu'au cours de ces deux expériences de stage, l'écrit, et même la littérature, qui sont au coeur de mes interventions auprès des seniors, m'apparaissent comme un formidable outil pour rencontrer les autres et partager avec eux, progresser sur un plan intellectuel et cognitif, mieux se connaître et gagner en confiance en soi, en un mot finalement...pour vivre pleinement, même lorsque l'on est âgé ou très âgé !

2 GUERIN, Serge, Les Quincados, Calman Lévy, 2019.

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1) Première partie : présentation de mes deux stages La résidence Orlhac :

J'ai effectué l'un de mes stages à la Résidence Orlhac, une structure qui s'est ouverte au Printemps 2019 à Aurillac, préfecture du Cantal.

C'est une Résidence Services s'adressant spécifiquement aux seniors autonomes, valides ou semi-valides (quelques rares personnes se déplacent avec des cannes et, très exceptionnellement, des déambulateurs). Dans ce type de résidence, les personnes, toutes âgées de plus de 60 ans, louent un appartement T2 ou T 3 (ces derniers, plus grands, étant prioritairement destinés aux couples) et non une simple chambre comme dans une maison de retraite classique. Ce logement est meublé et aménagé spécifiquement pour le confort et la sécurité des seniors : volets et fenêtres électriques, douche de plain-pied, cuisine tout équipée et fonctionnelle, ascenseurs, rampes fixées le long des murs dans les couloirs des étages conduisant aux appartements. En outre, la résidence est sécurisée, il y a toujours quelqu'un à l'accueil. Ici, pas de risque que les personnes âgées soient importunées par du démarchage intempestif au téléphone ou par des visites non désirées.

Le tarif mensuel du loyer, qui comprend aussi l'eau, l'électricité, un abonnement Canal Plus et Internet et le téléphone, propose également un accès permanent à la piscine présente à l'intérieur de l'établissement et la participation gratuite à diverses animations, parmi lesquelles gym douce, ateliers créatifs, jeux, ou encore sorties en ville ou dans des lieux touristiques environnants grâce au mini-bus de la résidence...

Ce type de résidence apparaît comme un lieu permettant une étape de vie nouvelle, lorsque la vie au domicile personnel n'est plus possible pour les séniors, du fait de deux raisons principalement : parce que le logement personnel n'est plus adapté à l'avancée en âge et devient même dangereux à cause, par exemple, de la présence d'escaliers qu'il devient difficile de monter et de descendre. Ou bien parce que la solitude pèse à ces personnes, qui ont toutes leurs capacités cognitives mais ne sont plus vraiment en mesure de se déplacer à pieds ou en transport en commun ou individuel pour participer à des activités. Cette nouvelle étape de vie fait alors office de transition avant que la personne n'intègre un EHPAD lorsque la dépendance commence à s'installer.

Ces Résidences Services pour seniors qui sont créées aujourd'hui le sont essentiellement dans le parc privé. Elles se rapprochent alors des Foyers Logements ou Résidences Autonomie que l'on connait parfois dans le secteur public. La plupart des gens ont entendu parler des résidences services « Les Jardins d'Arcadie » ou « Les Senioriales », dont les publicités passent très souvent à la télévision.

La résidence Orlhac dépend, pour sa gestion interne, du groupe ORPEA, qui pilote le conseil d'administration et les budgets. Cette grande entreprise, qui figure parmi les leaders dans la prise en charge de l'hébergement des personnes âgées, a souhaité développer cette offre de

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service d'un standing plus élevé que dans les EHPAD et à destination de seniors relativement autonomes.

La résidence Orlhac d'Aurillac a été la première du genre créée par Orpéa en France. Une dizaine d'autres devraient voir le jour dans les mois ou les années qui viennent. Ce modèle de résidence est amené à se développer également à l'étranger. Pour l'anecdote, durant ma période de stage, des visiteurs singapouriens sont venus, accompagnées de dirigeants du groupe ORPEA, afin de faire visiter les lieux dans la perspective que ce type de résidence services pour seniors se développe en Asie.

A Aurillac, ce type de résidence est donc d'un genre tout à fait nouveau, qui tranche avec les maisons de retraite classiques. Les bâtiments et le cadre de vie sont assez cossus. La directrice vient de l'hôtellerie de luxe et le hall d'entrée ressemble plus à un hall d'hôtel qu'à un hall de maison de retraite. Mais le vrai « plus » que soulignent tous les résidents, c'est que les lieux sont confortables, douillets. Ils n'ont pas le caractère froid et impersonnel que peuvent avoir les maisons de retraite et autres EHPAD classiques. Il y a des fauteuils dans le hall de la résidence qui sont de vrais fauteuils de salon, les tables sont en bois, et il y a du parquet et de la moquette au sol, ce qui peut surprendre car on a plus l'habitude de voir dans les structures accueillant des personnes âgées, des sols en vinyle, plus faciles à entretenir, et des meubles en plastique ou résine, légers à déplacer, à ranger et à nettoyer.

Certains des résidents mangent au restaurant à midi. Celui-ci est ouvert à tous et pas seulement aux résidents, ce qui ouvre un peu les personnes sur le monde extérieur. D'autres mangent dans leur appartement. En tout cas, la maison n'est donc pas fermée sur elle-même. Il y a aussi un petit salon TV très confort avec des fauteuils pour une vingtaine de personnes et un grand écran cinéma.

Les résidents sont les meilleurs représentants de la maison à l'extérieur. Pour anecdote, Monsieur V., l'un des résidents, raconte qu'il a fait la publicité de la maison aux personnes qui se promenaient dans la rue les soirs d'été, l'an dernier. La Résidence Services, qui était alors nouvelle, faisait la curiosité des aurillacois qui passaient sur le trottoir : « On a vu les articles dans le journal local, ça doit être cher ici, c'est du standing ! » (Voir document annexe 1). Monsieur V., qui prenait l'air, le soir, assis sur un banc, aime beaucoup discuter, alors il expliquait : certes c'est un logement qui peut paraître cher pour Aurillac en termes de loyer mais il faut voir les installations et infrastructures ... On est mieux ici que dans une maison avec un étage qui n'est plus adaptée à l'âge, avec un chauffage et une isolation vieillissants et insuffisants. Ici, les personnes peuvent garder leur animal s'il est petit. C'est ainsi que quelques résidents ont un chien ou un chat. Madame M. par exemple, 80 ans, a pu garder son chien, un yorshire, qui la suit partout dans la maison.

Pour l'instant, la résidence Orlhac, qui compte plus de 100 logements, n'en a qu'une petite trentaine qui sont occupés, mais il y a régulièrement de nouvelles demandes.

Lorsque j'ai proposé mes services à la résidence Orlhac dans le cadre d'un stage, j'ai indiqué dans mon courrier de candidature, les aides que, en tant que futur écrivain public, je pensais pouvoir offrir en matière d'accompagnement au vieillissement, à savoir, de l'aide dans la communication écrite pour toutes les formes de correspondance, que ce soit pour de

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l'assistance administrative ou pour des échanges plus personnels. J'ai proposé aussi mon aide à la conception de récits de vie de toutes sortes (agenda, journal, biographie...). Ma proposition, qui a plu, m'a pourtant valu un refus de m'accorder ce stage de la part de la Direction. Je me suis alors déplacée jusqu'à la résidence afin de me présenter de visu dans le but d'expliquer plus précisément les services que je pouvais proposer.

C'est à ce moment-là, lors de cette visite impromptue, en discutant rapidement avec la directrice et l'animatrice alors en poste à la résidence, que des pistes se sont dessinées. Il est apparu que je pourrais peut-être tenter la mise en place d'ateliers d'écriture destinés aux seniors.

Comme je venais de lire le livre de Monique Janvier, Ateliers d'écriture et personnes âgées, aux vendanges de la vie, ce type d'animation me paraissait adapté au public de la résidence, et qui plus est, tout à fait en accord avec ma pratique en tant que professeur de Français dans ma vie d'avant ma reconversion professionnelle puisque j'ai longtemps mené ce type de séances avec des adolescents. En outre, étant donné que, dans la formation de la Sorbonne Nouvelle, nous avions avancé dans la pratique de quelques ateliers d'écriture en compagnie d'Elisa Métral, notre formatrice dans ce domaine, je me sentais en mesure de gérer cette activité avec des adultes. Par ailleurs, l'animatrice en poste, Charlotte, m'a indiqué qu'elle était sollicitée par la direction générale du groupe ORPEA, à Paris, pour mettre en place des revues de presse avec les résidents. Or, comme elle me l'a confié en aparté, Charlotte ne savait pas comment mener ce type d'activité. Moi, à l'inverse, je pouvais apporter mon concours puisque j'avais, au cours de ma carrière de professeur de Français, pratiqué cet exercice bien des fois avec des classes d'étudiants en BTS.

Nous avons convenu de la nécessité d'organiser une rencontre avec les résidents volontaires pour ces nouvelles animations que nous avons nommées au départ « Atelier d'Ecriture » et « Revue de Presse ». Cette rencontre, qui a eu lieu à la fin du mois de novembre, a été un vrai bonheur. Elle m'a permis de mettre les personnes en confiance vis-à-vis de ces deux ateliers que j'ai tâché de présenter sous une forme ludique.

Bien que la directrice et l'animatrice de la résidence, Charlotte, m'aient mise en garde en me disant « Vous savez, ils ne se concentrent pas très longtemps, il faut changer régulièrement d'activité », cette rencontre, qui devait durer entre 30 minutes et une heure, s'est déroulée en fait sur une heure trente, sans que cela ne pèse à personne ! Au cours de cette entrevue, j'ai proposé aux seniors présents un petit jeu d'écriture tout simple, avec des images et des mots clés. Cela leur a bien plu ! C'était nouveau pour eux...Ils ont réussi à écrire une phrase complète, assez poétique, sans même s'en rendre compte ! A l'issue de cette première rencontre, pour clôturer notre échange, j'ai demandé aux personnes présentes, qui étaient au nombre de 5 (6 avec l'animatrice qui se trouvait là elle aussi) de formuler un mot-clé pour traduire leur ressenti ou pour résumer la séance. Alors, les mots « partage », « convivialité », « plaisir » ont été prononcés...Le pari, qui consistait à vérifier qu'une animation basée sur les mots, la parole et l'écriture pourrait plaire était donc gagné !

Ensuite, j'ai mis en place, deux ateliers différents, tous les deux conçus pour faciliter l'expression des personnes âgées.

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Au-delà de l'âge de 80 ans (ce qui est le cas de la grande majorité des résidents), l'écriture n'est pas chose aisée. En effet, tenir un stylo est souvent compliqué du fait de raideurs dans les doigts ou de tremblements des bras ou des mains. En outre, comme les personnes n'ont plus beaucoup d'occasions d'écrire dans leur quotidien, excepté pour dresser une liste de courses de temps en temps ou faire quelques mots croisés, l'écriture est souvent malhabile, mal assurée. Alors, de façon à ce que chacun puisse s'exprimer quand même, dans le groupe, l'expression est essentiellement orale. Même si la voix est chevrotante, cela ne fait rien, même si la personne cherche ses mots, ce n'est pas grave...Je suis là, en tant qu'animatrice, pour pallier les insuffisances s'il y en a et pour instaurer surtout un véritable climat de confiance et de tolérance vis-à-vis d'autrui. Et, c'est ensuite, après l'atelier, que je deviens véritablement écrivain public puisque je transforme la parole des résidents, je la mets en mots dans des textes que j'écrits pour eux et que je leur remets lors des séances suivantes.

Je suis toujours très étonnée par les capacités de concentration des personnes et par leur implication dans les séances des ateliers d'expression ! Je précise bien, régulièrement, que chacun est libre de quitter l'atelier s'il le souhaite, pour se rendre aux toilettes par exemple, mais cela n'arrive que très rarement ! De plus, souvent, nous débordons au-delà de la durée normale de l'atelier qui est de 1H30 ou 2H selon le cas, car nous avons plaisir à être ensemble, tellement la séance a été riche et stimulante sur le plan intellectuel, émotionnel, et sur le plan des relations humaines.

De par mon précédent métier de professeur de Français, je sais à quel point compte le temps de préparation en amont de mes ateliers. Je sais qu'il faut avoir bien pensé sa séance et avoir anticipé, notamment, des plans de secours. En effet, il est important de ne pas être pris au dépourvu si la proposition d'activité avance plus vite que prévu par exemple ou s'il n'y a pas assez de participants pour faire tel ou tel exercice.

J'ai conscience aussi qu'il est bon, avec les personnes âgées comme avec des plus jeunes (avant d'enseigner en lycée, j'ai eu l'occasion de faire des stages en écoles primaires qui m'ont sensibilisée à cela) de donner à voir les consignes ou le thème de la séance à l'écrit, c'est à dire sur un support, car ainsi, les personnes qui entendent mal ou qui ont des difficultés de concentration peuvent se raccrocher à ces supports visuels pour mieux suivre.

Un récit de vie :

J'avais le désir de réaliser, pour le plaisir de pratiquer l'exercice, un récit de vie au long cours. C'est en contactant une ancienne diplômée de la Sorbonne Nouvelle, qui a suivi la formation pour être écrivain public, que l'occasion m'a été donnée de trouver la personne pour laquelle j'allais écrire ce récit de vie. Au départ, j'avais contacté cet écrivain public, vivant dans le Puy de Dôme, à 200 kilomètres d'Aurillac, pour savoir si elle avait la possibilité de me proposer quelques heures de stage.

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Dans la discussion, de fil en aiguille, cette personne, qui n'avait guère d'heures de stage à m'offrir, ne travaillant que très peu elle-même en tant qu'écrivain public, m'a néanmoins parlé d'une famille du Cantal qui l'avait contactée, quelques années auparavant, dans l'objectif de réaliser un récit de vie. Cette famille s'était adressée à elle un peu par défaut, parce qu'elle ne trouvait personne d'autre en mesure d'écrire pour elle dans le Cantal, ce qui, il faut le souligner, est certainement de bon augure pour ma future activité d'écrivain public. Il y a deux ans, cet écrivain public n'avait pas accepté le projet, essentiellement du fait de l'éloignement géographique de la famille. Aujourd'hui, j'étais en mesure de prendre le relais...

Mes deux stages ont commencé à peu près en même temps, fin novembre-début décembre 2019, et se sont terminés en juillet et en septembre 2020.

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2) Deuxième partie : déroulement des stages

Les ateliers d'expression :

L'atelier « Paroles et Textes » :

Cet atelier, que je nommais au tout début, faute de mieux, « Atelier d'écriture », est devenu, au bout de quelques semaines, l'atelier « Paroles et Textes ». Cette appellation avait un caractère moins intimidant que le mot « écriture » car les participants m'ont dit tout de suite, dès notre première rencontre, des phrases telles que : « Moi, je ne suis pas intellectuelle », « Je n'ai pas eu d'instruction », « Je ne suis pas allé beaucoup à l'école », « Pour moi, écrire, c'est difficile ». En plus, le fait que j'aie été professeur de Français pouvait en intimider certains, j'ai donc bien veillé à dédramatiser, à expliquer que l'on n'était pas à l'école et que je ne tenais pas à évaluer qui que ce soit. Lors de notre première rencontre, comme je l'ai raconté plus haut, le courant est passé, je crois avoir réussi à établir la confiance, et surtout, j'ai essayé de créer le désir. Mon but était de donner à ces personnes envie de participer aux ateliers à venir.

Monique Janvier3, animatrice d'ateliers d'écriture pour seniors, raconte qu'elle a dû, elle aussi, rebaptiser parfois les noms de ses ateliers :

« Dès la création des ateliers, j'ai remarqué en effet une appréhension des participants face à l'aspect intellectuel, culturel de l'écriture. Ce terme leur fait tout de suite penser à écrivains, poètes, romanciers, littérature, instruction (...) assez nombreuses restent les personnes qui n'osent pas venir à l'atelier : résistances, peurs, doutes, réminiscences désagréables voire pénibles de l'école, de la famille. De ce fait, dans la plupart des résidences, j'ai été amenée à modifier le nom de l'atelier. Nous avons cherché ensemble, participants et moi-même, les termes les plus pertinents, les moins rébarbatifs. Ainsi sont nés les ateliers « Souvenirs et partages », « Chasseurs de mots », (...) les dénominations ont donc varié pour s'adapter à chaque groupe. » (Ateliers d'écriture et personnes âgées, Aux vendanges de la vie, page 17)

Déroulement des séances de l'atelier Paroles et Textes :

En réalité, les séances que j'ai mise en place se sont construites au fil du temps, sans que j'aie réellement programmé tel ou tel contenu. Je suis partie, la plupart du temps, pour envisager les ateliers, des remarques, réflexions et idées des résidents. Par exemple, étant donné qu'au cours de notre première rencontre, nous avions abordé le thème de l'école (moi étant un

3 JANVIER, Monique, Ateliers d'écriture et personnes âgées, Aux vendanges de la vie, Lyon, Chroniques Sociales, 2013.

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ancien professeur, et eux ayant évoqué leur scolarité très lointaine), j'ai saisi l'occasion pour amener avec moi, lors de notre première séance d'atelier, un livre de Robert Massin4, graphiste, illustrateur, photographe et écrivain français, consacré à sa mère, maîtresse d'école durant une trentaine d'années, depuis les années 30 jusqu'aux années 60. Ce livre recèle de nombreuses photos et illustrations (des couvertures de livres d'époque, des pages de cahiers d'écoliers, des photos de salles de classe...) qui ont éveillé bien des souvenirs chez les participants à l'atelier. J'avais amené aussi des photographies en noir et blanc des photographes cantaliens Albert Monier et Jacques Dubois, relatives à des scènes de vie des années 1940-1950. A travers ces matériaux, les personnes âgées se sont plongées dans leur enfance, souvent pour évoquer des souvenirs tendres, mais parfois aussi pour raconter des choses plus tristes. La discussion, très animée, s'est construite, de façon très spontanée, autour des remarques des participants sur les images qu'ils voyaient. Un véritable jeu de ping-pong s'est ainsi instauré : telle personne se souvenait d'une anecdote en lien avec une image alors qu'une autre rebondissait pour raconter elle aussi une anecdote du même type. Ou bien, au contraire, des personnes témoignaient d'expériences totalement différentes, certaines ayant eu, par exemple, des instituteurs assez durs, très sévères, voire un peu tortionnaires, d'autres, à l'inverse, ayant été choyées par des instituteurs de campagne très bienveillants, toujours prompts à encourager leurs petits élèves. Ce premier temps d'exploration collective a duré environ une heure. Il a été très dynamique, les remarques fusant très vite. J'ai dû réellement rester très concentrée, cadrer les prises de parole, reformuler les idées parfois, synthétiser...Mon expérience de professeur m'a alors été très utile car je ne m'attendais pas à ce que mes images soulèvent autant d'enthousiasme et de réactions vives. J'ai été surprise, je dois bien l'avouer, par la grande vitalité du groupe de seulement 4 personnes participant à la séance ce jour-là !

Puis, j'ai proposé aux personnes de s'exprimer, cette fois-ci plus personnellement et plus longuement, autour d'un thème de leur choix parmi 5 ou 6 sujets proposés susceptibles de les amener à évoquer un peu plus précisément leur enfance : une boutique, une ville ou un village, une personne, un animal... Pour ce temps de parole plus dense et plus intime, j'ai proposé aux participants de noter, s'ils le souhaitaient, quelques mots clés sur le papier pour avoir en tête les idées à développer. J'ai pu vérifier à nouveau que l'écriture n'était pas aisée et que certaines personnes avaient besoin de mon aide à ce moment-là. En toute discrétion, en parlant tout bas, je me suis alors approchée pour aider celui ou celle qui en avait besoin. Chaque personne a pu ensuite raconter son souvenir.

La salle dans laquelle nous nous trouvions dans la résidence, plutôt petite et très cosy, se prêtaient bien aux confidences et, après l'effusion de la première partie de la séance, ce deuxième temps a permis à chacun de dévoiler un aspect plus intime de son histoire dans un climat d'écoute qui s'est instauré ce jour-là, et qui n'a fait que grandir au fil des séances d'atelier.

4 MASSIN, La maîtresse d'école, Trente années de la carrière d'une institutrice, La Librairie des Ecoles, 2012.

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Au fil du temps, les séances d'atelier se sont déroulées plus ou moins sur le même modèle, avec des temps d'échange en commun et des moments de prise de parole plus individuelle. Je me suis appuyée sur des images ou des textes me permettant de mobiliser mes connaissances dans les domaines littéraires et artistiques, acquises au cours de ma formation et de ma carrière de professeur de Français en lycée.

Il y eut, certes, des séances, comme celle évoquée plus haut, faisant appel à des témoignages sur la vie d'autrefois. Mais il y eut aussi des séances orientées vers l'expression des émotions et sensations intimes. J'ai pris pour point de départ à ces séances le livre Le sel de la vie, de Françoise Héritier5. Dans ce texte, l'anthropologue-écrivain dresse une longue liste dans laquelle elle énumère des souvenirs épars de sa vie. Elle fait un inventaire des bonheurs, plaisirs, émotions, qui lui reviennent en mémoire. Un temps de discussion autour de certaines phrases a permis d'en comprendre le mécanisme d'un point de vue technique. Nous avons constaté que l'auteur démarrait souvent par un verbe : « prendre les chemins côtiers un jour de grand vent, attendre une éclipse ou le passage nocturne d'un grand-duc, se creuser la tête pour savoir ce qui ferait plaisir à l'autre, marcher nu-pied (...), oublier de prendre son courrier... ». Nous avons remarqué aussi que les impressions et souvenirs s'enchainaient sans réelle logique, comme lorsque nous sommes dans un demi sommeil et que nous laissons nos pensées ou rêveries nous porter d'une idée à une autre...J'avais présélectionné des passages en lien avec la thématique des saisons afin de resserrer un peu le travail de création. Puis, j'ai posé des images sur la table, en lien avec les différentes saisons, sur lesquelles on voyait des animaux et des paysages...Sans stylo et sans papier cette fois-ci, les personnes, à tour de rôle, se sont exprimées, en s'appuyant sur deux images de leur choix pour dire leurs ressentis liés à telle ou telle saison...J'ai pris alors en notes leurs propos, en les reformulant si nécessaire pour les rendre plus clairs, en changeant un mot si besoin, en relisant la phrase finale pour faire constater son unité, sa dimension poétique et sa ressemblance avec le travail d'écriture proposé par Françoise Héritier dans Le sel de la vie.

Cette expérience de création d'un texte « en direct » a été très stimulante pour les participants qui ont pu constater leur capacité à créer. Cette séance a également permis de voir se constituer en temps réel une oeuvre collective, faite de l'assemblage des ressentis et émotions personnels des participants. (Voir document annexe 2)

Finalement, cette première séance consacrée à l'approche de la création poétique aura été tellement stimulante, qu'elle m'a permis d'envisager ensuite d'autres listes, sous la forme de cadavres exquis. J'avais pour cela préparé à l'avance les papiers pliés avec leurs thématiques : l'amitié, la mer, le soleil, ...et les amorces de phrases « C'est... », « C'est aussi... », « C'est encore... », « C'est pourquoi... ». Nous avions travaillé ce type de cadavres exquis en formation avec Elisa Métral, et Monique Janvier y fait également référence dans son ouvrage.

Dans la dynamique de la séance s'appuyant sur Le sel de la vie, il a été assez aisé de constituer des phrases exprimant des émotions et sensations. Cette fois-ci, l'usage du stylo a été nécessaire, mais je me trouvais là pour servir de secrétaire ou de scribe au besoin. Pour faire passer les papiers de l'un à l'autre des participants également, en respectant le rythme de

5 HERITIER, Françoise, Le sel de la vie, Odile Jacob, 2012.

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chacun. Voilà pourquoi j'ai donné des crayons de couleurs différentes aux participants, afin de m'assurer de l'écriture de tous sur chacun des papiers, qui, pour respecter le rythme d'écriture et de réflexion de chaque personne, ne circulaient pas forcément dans un ordre donné. Plus tard encore, la poésie s'est invitée à nouveau dans nos séances, à travers des textes, acrostiches et calligrammes, de Guillaume Apollinaire. Les personnes âgées ont pu créer à leur tour, autour des thèmes du printemps, du confinement et du déconfinement, et à partir de formes dessinées simples que j'ai trouvées sur internet, des acrostiches et calligrammes dont les productions sont visibles dans le recueil de créations poétiques joint au présent mémoire.

Mon rôle et mon attitude pendant les séances : faciliter et écouter activement

Je me définirais volontiers avec le mot qu'utilisait Carl Rogers6 dans les années 1970, comme une « facilitatrice ». En effet, mon rôle en tant qu'animatrice est bien d'inciter à la participation, et en l'occurrence ici, à la prise de parole. Pour cela, comme j'ai tenté de l'expliquer précédemment, j'essaye de mettre en place des situations motivantes, qui vont déclencher chez les personnes âgées le désir de s'exprimer, en m'appuyant, pour susciter ce désir, sur un matériau que je cherche à renouveler à chaque séance. Les images ou textes que j'utilise ne sont jamais les mêmes, de façon à apporter à chacune de mes interventions un esprit de nouveauté, pour que chaque atelier puisse revêtir un caractère original. Au-delà de l'effet de surprise ainsi créé, qui permet bien évidement de captiver l'auditoire, je m'efforce en outre de mettre en place les conditions pour que de nouvelles personnes puissent participer à l'atelier, même sans avoir suivi la séance précédente.

Dans le cadre de l'atelier « Paroles et Textes », j'ai aussi fait appel à mes compétences de lectrice car, habituée à lire à haute voix devant mes classes, je pense réaliser une lecture vivante, respectueuse de la ponctuation et des effets de style, une lecture que je cherche à rendre « sensible », qui doit faire vibrer et se mettre au service du texte pour permettre au lecteur, par exemple, d'en saisir toute la beauté. Odette, l'une des participantes à l'atelier « Paroles et Textes », a rejoint le groupe un jour où je m'étais appuyée sur 3 courts textes de Philippe Delerm, tirés de son livre La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules7. Il s'agissait pour moi, au cours de cette séance, d'inciter les personnes à dire, à leur tour, leurs émotions et souvenirs vis-à-vis d'un aliment ou un plat. Lors de la séance suivante, 15 jours après, Odette m'a dit avoir acheté et lu le livre de Philippe Delerm ! Bien lire, et permettre aux seniors qui viennent à l'atelier, par ce biais, d'accéder à un texte ayant un certain degré de difficulté, c'est une façon de faciliter la prise de parole au cours de la séance.

Afin d'encourager au mieux la prise de parole des personnes, je m'efforce également de les accompagner, en les aidant à formuler ou reformuler une phrase, un mot si nécessaire, mais

6 ROGERS, Carl, Les groupe de rencontre, Animation et conduite de groupes, Dunod-Interéditions,2006.

7 DELERM, Philippe, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Gallimard, Collection L'Arpenteur, 1997.

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cela de façon très ponctuelle, privilégiant toujours le fait que la personne cherche par elle-même et s'exprime avec ses propres mots, même très simples ou inappropriés.

Je m'implique aussi parfois dans la séance pour faire l'exercice au même titre que les participants car cela peut permettre de les encourager à prendre la parole. Je débute ainsi en proposant une espèce d'exemple d'intervention type, correspondant à l'exercice proposé. Cela présente le double avantage de me mettre au même niveau que les résidents, (je ne suis donc pas le « sachant », ancien prof, sur un piédestal), mais aussi de faire mieux comprendre les consignes et attentes de l'exercice. Ainsi, la première fois que j'ai proposé de faire un portrait chinois (« Si j'étais...je serais... »), je me suis moi aussi prêtée au jeu. Cela m'a permis de m'ouvrir aux personnes du groupe qui ont eu ainsi l'impression de mieux me connaître, ce qui est important pour nouer des relations équitables et sincères. Lorsque nous avons renouvelé l'expérience de cette activité autour de thème variés (une région, un jeu, une première fois, un arbre...), les personnes connaissaient et maitrisaient de plus en plus l'exercice, alors, progressivement, ma participation n'a plus été ressentie comme nécessaire, d'autant plus qu'il y avait davantage de participants à l'atelier.

Durant la séance, je n'hésite pas à utiliser des supports écrits car ceux-ci sont nécessaires, je m'en suis rendue compte au fil du temps, pour que soit bien compris et mémorisés un objectif, une consigne, ou des idées ou points clés à ne pas perdre de vue. Les problèmes de mémoire étant récurrents chez les séniors, ces petites fiches que je prépare en amont de la séance permettent réellement de maintenir l'attention de tous. Il convient également de répéter souvent, de rappeler les objectifs : où on va, qu'est ce qu'on cherche, qu'est-ce qu'on fait...Ces différents aspects sont en lien étroit avec ma pratique d'enseignante. Là encore, ces supports facilitent grandement le suivi de tous et une prise de parole efficace, qui ne soit pas hors sujet.

Le club Actualités-Débats :

Il s'agit de l'ancien Atelier « Revue de presse » qu'animait, de temps en temps, Charlotte, l'animatrice présente dans la résidence jusqu'en décembre 2019. Celui-ci a eu lieu chaque semaine durant 1 heure 30 lors de ma période de stage. Lors de cet atelier, que j'ai rebaptisé « Club Actualités-débats », nous avons abordé les sujets qui faisaient l'actualité et dont les personnes âgées avaient souvent vu des images à la télévision, ou dans la presse locale à travers le quotidien régional La Montagne. Parfois, ces images et informations qui défilent en continu sur certaines stations de radios ou certaines chaînes de télévision comme BFM TV peuvent être très choquantes pour le public des personnes âgées, souvent très sensible. Ce club de discussion a avant tout pour objet de « débriefer » cette actualité le plus souvent assez sombre et source d'inquiétudes : le virus venu de Chine, les incendies au Brésil ou en Australie, les grèves et manifestations en France, les féminicides, ou encore le racisme et les violences policières en France et aux Etats-Unis...Autant de sujets qui, tournant en boucle dans les médias, viennent troubler la sérénité des personnes âgées.

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Au cours de cet atelier, l'actualité en général est au coeur des échanges, c'est ainsi que, parfois, il est aussi question de l'actualité de la résidence ou bien de l'actualité de la ville ou du quartier. Nous envisageons différents degrés aux actualités, et pas seulement le niveau national ou mondial.

Déroulement des séances du Club Actualités-Débats :

Au fil du temps, un schéma dans l'animation de cet atelier a fini par se dessiner : en début d'atelier, j'invite le plus souvent les personnes âgées à dire quels sont les sujets qu'elles ont repérés dans l'actualité de la semaine. Pour les aider à se « rafraichir la mémoire », j'amène toujours quelques exemplaires du journal local La Montagne des journées précédent notre rencontre. Après avoir fait l'inventaire des sujets, on les aborde les uns les autres et mon rôle consiste alors à apporter quelques compléments d'informations pour que la discussion entre les personnes ne se résume pas à du simple « papotage ».

Parfois, les personnes sont invitées aussi, en compléments à l'actualité, à faire part de leur propre expérience...Là encore, en suivant un fonctionnement un peu ritualisé qui permet aux personnes de retrouver, à chaque séance, le même cadre sécurisant. La nouveauté est tout de même présente car les sujets et les supports de discussion ne sont jamais les mêmes.

Il y a eu par exemple une séance consacrée à la réforme des retraites envisagée par le gouvernement. Lors de cette rencontre, après avoir laissé ceux qui le souhaitaient exprimer leur façon de voir cette réforme, ce qu'ils en savaient et ce qu'ils en avaient compris, j'ai amené les participants à découvrir un journal nouveau pour eux, apportant un éclairage supplémentaire sur la question de cette réforme des retraites qui suscitait une grande opposition sociale avec grèves et manifestations. Il s'agissait du journal mensuel Le monde diplomatique, journal un peu impressionnant car comportant de nombreuses pages grand format, avec beaucoup de texte, très dense en plus, écrit très petit, comme me l'ont fait très justement remarquer les personnes âgées. J'avais sélectionné, dans un dossier consacré à la réforme, quelques extraits du journal qui allaient permettre aux personnes d'avoir un éclairage sur l'événement, de façon neutre et objective. Les participants au club actualités-débats ont pu, ce jour-là, découvrir un contenu riche, développant une analyse allant bien au-delà de celle menée dans les journaux télévisés. Les personnes présentes m'ont remerciée d'avoir amené ce journal ; elles étaient heureuses d'avoir découvert un périodique réputé difficile, élitiste, qu'elles n'auraient pas cru pouvoir comprendre... A l'issue de cet échange au sujet de la réforme des retraites qui faisait l'actualité, la confiance s'étant installée dans le groupe, j'ai ensuite invité les personnes âgées présentes à raconter comment, dans leur propre vie, elles avaient vécu le moment du passage à la retraite. Bien évidemment, lorsque j'ai proposé ce temps d'expression particulier, j'avais bien à l'esprit que cette étape de leur vie avait parfois été difficile à traverser pour certaines personnes. Cela a été le cas pour Gilberte, qui s'est tout de même sentie suffisamment en confiance pour en parler au groupe. Néanmoins, pour ne pas trop s'appesantir sur les souvenirs douloureux, je l'ai ensuite interrogée sur son métier, avec ses difficultés et ses bonheurs.

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Il y a eu d'autres moments où j'ai introduit dans nos séances des publications nouvelles, différentes du journal quotidien La Montagne, essentiellement pour amener les personnes à percevoir, au fil du temps, à quel point l'information n'est vraiment pas traitée de la même façon selon le type de journal que l'on consulte. Lors de mes séjours à Paris pour suivre ma formation, je me suis ainsi amusée à récupérer des exemplaires du gratuit 20 minutes, distribué à l'entrée des bouches de métro. Nous avons pu les lire et les commenter ensemble, un vrai dépaysement pour les participants au Club !

Il y a eu aussi des séances au cours desquelles un petit moment était consacré à un échange au sujet d'un événement ayant eu lieu dans la résidence. Par exemple, une soirée particulière avait marqué plusieurs résidents, qui ont souhaité en parler. Il s'agissait d'une soirée festive intitulée Chic et Elégant. C'est avec grand plaisir que les participants à l'atelier ont raconté la soirée, revivant avec une grande émotion tous les détails, la décoration de la salle, les musiciens, le repas...

Mon rôle et mon attitude durant les séances : faire découvrir la presse et aider à développer une réflexion.

Au-delà du fait que je cherche bien évidemment à favoriser les échanges entre les participants au Club, comme je le fais dans le cadre de l'atelier « Paroles et Textes », je tâche également de conduire les seniors à mieux comprendre l'actualité, et donc le monde qui les entoure. Par le travail de recherche que je mène en amont des séances, dans leur phase de préparation, je conçois ainsi, de temps en temps, des rencontres qui prennent appui sur des documents qui vont apporter un éclairage sur l'actualité mondiale et nationale. Le décryptage obtenu permet de dédramatiser l'information. Loin des images chocs et des scoops des journaux télévisés, par le truchement d'une parole analytique, les événements prennent alors une tout autre dimension.

Des connaissances solides et un bon niveau de culture générale sont nécessaires pour mettre en oeuvre ce type d'éclairage. Il m'a fallu, par exemple, lorsque nous avons abordé la question des violences policières en France et aux Etats-Unis, préparer un document spécifique de rappels historiques (voir document annexe 3). Celui-ci a permis de dépassionner des débats que j'avais sentis assez tendus entre quelques participants au cours d'un échange lors d'une séance précédente. Il a eu pour rôle d'amener chacun à une meilleure connaissance du contexte dans lequel se passaient les évènements dont ils avaient entendu parler aux informations télévisées, et, par voie de conséquence, de bannir, ou du moins de tenir à distance, certains préjugés.

J'ai parlé du Monde Diplomatique et de 20 minutes, qui m'ont permis d'ouvrir un peu les personnes âgées à un traitement différent de l'actualité. Mais, il me faut dire aussi que d'autres publications m'ont parfois servi. Je pense en particulier à ce jour où j'avais emmené avec moi une tribune de l'écrivaine Virginie Despentes, circulant sur les réseaux sociaux. Dans

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ce texte, l'auteure revenait sur l'événement qui avait bousculé le public présent dans la salle de la cérémonie des Césars 2020 : l'actrice Adèle Haenel avait quitté la salle après que Roman Polanski, accusé de viol sur plusieurs jeunes femmes du milieu du cinéma, venait de recevoir un César. Virginie Despentes proposait, dans son texte, une lecture très symbolique de ce geste. Elle y voyait un acte de bravoure face à la vieille loi de la domination masculine, et au-delà, une forme de résistance à l'oppression des puissants sur les plus faibles. Je n'étais pas sûre que la séance me donnerait, à un moment donné de notre discussion, l'occasion de parler de ce texte. Je pensais encore moins que je pourrais le lire en entier ! Et c'est pourtant ce que j'ai fait, marquant des pauses explicatives, largement commentées par les personnes âgées, qui ont vu dans le texte de Virginie Despentes aujourd'hui, de nombreuses résonnances avec les tyrannies du quotidien que ces hommes et ces femmes ordinaires ont vécu dans leurs vies : dépendre du mari pour prendre certaines décisions même simples, obéir au patron coûte que coûte sous peine de se faire renvoyer, obéir à l'instituteur qui abusait parfois de son pouvoir... Lors de la séance suivante, Bertrand, l'un des participants, m'a dit avec fierté qu'il avait parlé de la tribune de Virginie Despentes avec sa fille, et qu'à cette occasion, il avait appris qu'elle était fan de cette écrivaine...Tous les participants étaient ravis de notre séance car, dans les jours qui ont suivi, ils ont mieux compris ce qui se disait à la télévision au sujet de cette tribune qui faisait « le buzz » et à laquelle, étant éloignés de toute pratique sur internet pour la grande majorité d'entre eux, ils n'auraient jamais eu accès...

J'ai amené aussi les personnes âgées, au fil des séances, durant mes 7 mois de stage, à explorer davantage le journal local La Montagne. Au tout début de nos séances, j'avais amené quelques exemplaires du journal et interrogé les personnes sur l'usage qu'elles en faisaient. Quelles étaient leurs habitudes de lecture ? Les résidents présents étaient unanimes : ils commençaient en général par lire les avis d'obsèques, puis la météo et l'horoscope, et terminaient par les pages locales sur la ville d'Aurillac, le Cantal et la région Auvergne. Cela signifiait que la moitié du quotidien quasiment n'était absolument pas lue. Je dois dire que j'avais peu ou prou la même façon de faire que les personnes âgées, c'est-à-dire que je survolais plus que je ne lisais notre quotidien régional.

Cette expérience d'animation d'un atelier presse auprès des seniors de la résidence Orlhac a été pour moi un enrichissement incroyable car je me suis mise à lire davantage et de façon plus fouillée ce journal régional dans le but de préparer mes séances du Club Actualités-Débats. Cela m'a amenée à découvrir les pages consacrées à l'actualité du monde, souvent bien faites. En outre, lorsque nous avons eu à vivre le confinement, j'ai découvert, à cette occasion, que notre journal local s'en sortait plutôt bien pour faire paraître chaque jour un numéro en lien avec une actualité malgré tout redondante, en conservant de l'objectivité et en remplissant une mission essentielle : transmettre les informations utiles aux habitants du territoire.

J'ai conservé les Unes du journal et collectionné aussi les dessins de presse confectionnés par Olivier Mina, un dessinateur qui a contribué au journal pendant la période du confinement. Lorsque j'ai retrouvé les personnes âgées en atelier, à l'issue du confinement, cette matière a ainsi largement nourri nos échanges. Certains éditoriaux ou billets d'humeur tirés du journal sont aussi venus de temps en temps alimenter nos discussions. Je crois avoir éveillé la curiosité

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des seniors de la résidence et développé chez eux le goût de lire ce quotidien si injustement survolé jusque-là... Pour les participants comme pour moi, ce fut sans doute l'une des plus belles conclusions de notre Club Actualités-Débats : nous avons redécouvert notre quotidien La Montagne.

La place de l'écrit dans le cadre de ces deux ateliers :

Dans le cadre de l'atelier « Paroles et Textes », l'écrit est bien sûr présent dans les textes littéraires que je lis et dont, en général, je donne une copie aux personnes présentes. Il réside aussi dans les consignes écrites que j'ai parfois préparées. Elles sont concises et simples, faites de quelques mots clés qui servent à guider les personnes âgées dans leur prise de parole. Par exemple, lorsque j'ai consacré un atelier au thème du printemps, j'ai utilisé des aquarelles réalisées par mon compagnon ( parfois, dans le cadre de mes ateliers, mon entourage est secrètement mis à contribution) ainsi que des mots-clés que j'avais indiqués sur de grandes feuilles de papier : « Description », « Emotions-Sensations » et « Souvenirs » ( voir photo sur le document annexe 4). Je les avais écrits, afin que les participants puissent penser à mobiliser ces trois aspects au cours de leur témoignage oral évoquant une fleur. J'avais, comme je le fais souvent, inaugurer la prise de parole en évoquant les glaïeuls du jardin de ma grand-mère, leurs couleurs, leurs tailles différentes, leur senteur, et leur place, après cueillette, dans un vase sur l'autel de l'église du village. J'ai procédé ainsi également lors d'une séance consacrée à la nourriture. M'appuyant sur la lecture d'un court extrait de Marcel Proust (celui où il se remémore la madeleine de son enfance) et sur de courts textes de Philippe Delerm (« Le croissant du trottoir », « Aider à écosser les petits pois » et « La première gorgée de bière »), j'ai proposé aux personnes âgées d'évoquer elles aussi un aliment, un plat ou une boisson ayant marqué ou marquant encore aujourd'hui leur existence. Pour que leur témoignage soit suffisamment développé et riche de détails, j'avais disposé sur des fiches cartonnées les mots « goûts », « odeurs », « couleurs », « décor », « ambiance », « personnes »...

Parfois, comme je l'ai dit plus haut, les personnes écrivent quelques mots sur le papier, des mots-clés ou une petite phrase, mais cela reste assez rare car les ateliers sont avant tout des ateliers où dominent les échanges oraux. Ils sont très vivants et, ce sont les participants eux-mêmes qui le disent, ils viennent rompre avec la monotonie ou le sentiment d'ennui de certaines journées.

Au fond, l'écriture, c'est ma part de travail, celle qui fait suite à l'animation de l'atelier. Je réalise en effet des textes à partir de la parole des participants qui se trouve enregistrée sur mon dictaphone. Dès ma première séance avec les résidents, je leur ai expliqué que j'allais, pour les besoins de l'écriture, les enregistrer s'ils le voulaient bien. Personne ne s'y est opposé, je présente toujours le dictaphone à tout nouvel arrivant et cet objet est rapidement oublié par tous les participants à la séance.

En tant qu'écrivain public, je restitue les propos et leur donne vie dans des textes de différentes formes. Il peut s'agir de témoignages rapportant des expériences vécues, parfois

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même au sein de la résidence. C'est ainsi, par exemple, que j'ai pu rédiger, à partir des paroles des résidents au sein du Club Actualités-Débats, un article sur la soirée du 31 janvier 2020 qui a ensuite trouvé sa place dans le journal Au fil des mots, destiné aux résidents ayant participé aux ateliers. Il peut s'agir aussi de textes plus inventifs, comme en témoigne le recueil de créations poétiques intitulé Un poème c'est bien peu de chose..., joint au présent mémoire de fin de formation.

Je remets les textes ainsi rédigés aux résidents dans la ou les semaines qui suivent notre séance d'atelier. Si les résidents ayant participé ne reviennent pas tout de suite en atelier, je prends soin de leur remettre leur document sous enveloppe cachetée à leur nom, en l'accompagnant en général d'un petit message de sympathie. Les pouvoirs des mots, et notamment lorsqu'ils sont écrits, sont grands, comme nous le verront plus en détail dans la troisième partie de ce travail. Les résidents sont souvent des personnes qui vivent seules. L'avancée en âge leur a progressivement fait perdre des amis, des collègues, des voisins, alors, recevoir un petit mot amical fait beaucoup de bien. Je le sais car, à chaque fois que j'ai agi de la sorte, les personnes m'ont chaleureusement remerciée pour ma démarche. Et puis, pourquoi le nier, il y a nécessairement dans ce métier, que ce soit à travers les ateliers d'expression ou l'écriture d'un récit de vie, des liens particuliers qui vont se créer avec les personnes. Nous nous retrouvons régulièrement, dans un cadre où les personnes âgées livrent beaucoup d'elles-mêmes, laissant entrevoir leur intimité, un lien de confiance et d'estime s'établit donc entre nous. Il ne faut pas renier la part de proximité, et même d'affectivité, présente au coeur de ces relations humaines riches, qui ont pour vocation de s'inscrire dans la durée.

L'écriture d'un récit de vie :

J'ai eu l'occasion d'expliquer, dans la première partie, comment j'ai été aiguillée vers Anne, pour qui j'ai rédigé un récit de vie, grâce à un écrivain public que j'ai tout simplement trouvé sur internet en tapant « Ecrivain Public Auvergne » sur mon clavier d'ordinateur. Voilà une belle illustration du partenariat qui peut se mettre en place entre écrivains publics. Si nous voulons que notre activité évolue vers un métier véritable, reconnu comme tel, nous devons veiller à collaborer afin de développer notre visibilité dans la société. Heureusement, les quelques écrivains publics que j'ai contactés lorsque j'ai eu besoin d'informations sur le métier et/ou pour trouver des débouchés, ont été de bons conseils, adoptant de façon très spontanée une attitude de parrainage.

Le projet / les objectifs :

J'ai d'abord reçu les coordonnées téléphoniques de la fille ainée d'Anne. Je savais seulement que cette famille avait envisagé la production d'un récit de vie il y a deux ans environ, et qu'elle

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résidait dans le Cantal. Le contact a été vite établi avec Anne, à qui j'ai proposé mon aide sous la forme d'un stage de 150 heures, ce qui signifiait, pour elle, la possibilité de tenter l'expérience du récit de vie sans débourser un centime. La proposition était forcément alléchante...Nous avons rapidement convenu d'un rendez-vous. Celui-ci nous a permis de faire plus ample connaissance et de définir les contours du projet. Anne souhaitait raconter sa vie mais aussi celle de ces grands-parents et parents. Concernant sa propre vie, elle souhaitait aller jusqu'à son mariage avec son époux, dans les années 60.

Il y avait une autre demande formulée par Anne. Elle souhaitait que le texte produit soit vivant, intéressant, qu'il ne se présente surtout pas comme un simple catalogue de faits énumérés dans leur ordre chronologique. Anne, qui aime la littérature, voulait que les événements racontés puissent se lire comme dans un roman. Elle souhaitait qu'il y ait de l'émotion et des sentiments dans le récit.

Déroulement des séances :

Dès la première séance et même avant, lors de notre premier entretien téléphonique, Anne, qui souhaitait mettre par écrit les anecdotes et souvenirs de son enfance et de sa famille, avec laquelle elle a toujours eu des liens très forts, a souvent dit et répété : « Ma vie est banale, vous savez, je n'ai rien de bien extraordinaire à raconter ». Bien sûr, lui ai-je rétorqué, mais tous ces moments de vie simples, ont certainement du charme, comme ils en ont chez Pagnol par exemple. La littérature regorge d'histoires simples mais tendres, amusantes, empreintes de réalisme et d'authenticité. Mes propos l'ont semble-t-il rassurée, elle s'est mise à me parler de sa famille en remontant à ses grands-parents, ses oncles, ses tantes. Au départ, je dois dire que, lors de cette première séance, je me suis sentie un peu perdue parmi tous ces noms de personnes et de lieux, et dans toutes ces dates qu'Anne égrenait...En un mot, j'étais noyée dans un flot d'informations assez décousues ! J'ai tenté, tant bien que mal, sur le papier, de prendre des notes, en organisant mes pages de façon à établir des liens de généalogie entre les personnes citées. Je comptais sur mon dictaphone, avec lequel j'enregistrais la séance (Anne en était avertie et avait donné son consentement bien sûr) pour dégrossir tout ça lorsque je ferais la transcription de l'entretien. Au cours de cette première séance, Anne n'arrêtait pas de dire « C'est compliqué, il faudrait que j'écrive tout ça pour que vous compreniez... ». Je lui ai dit que c'était bien entendu possible, si elle en avait envie. Nous avons signé notre contrat et établi notre calendrier de séances.

Lors de notre deuxième entretien, Anne, qui avait envie et besoin de revenir sur les lieux de vie de ses parents et grands-parents, m'a conduit dans la campagne environnante à la découverte de la vie d'autrefois. Nous avons aussi rendu visite à sa tante, très âgée, qui a apporté des précisions à certaines anecdotes.

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Lors de notre troisième entretien, Anne avait rédigé quelques pages qu'elle m'a données comme support de travail. Ces pages, ajoutées aux enregistrements des entretiens, ont été, à partir de là, mes instruments pour commencer à écrire véritablement.

Au fil du temps, Anne a rédigé de plus en plus de pages, de plus en plus denses, précises et étoffées.

Mon rôle en tant qu'écrivain public :

Comme dans la cadre des ateliers d'expression, ma mission consiste à pratiquer une écoute active. Pour cela, je prends des notes comme je l'ai dit, mais très peu, car je sais à quel point être en train d'écrire sur sa feuille, tête baissée, peut être un frein à la communication interpersonnelle. Le dictaphone est en ce sens très utile. J'écoute, j'interroge, je cherche à comprendre, je m'intéresse...C'est mon métier.

Il me faut peut-être ouvrir une parenthèse pour signaler ici une chose qui, pendant les premières séances de nos entretiens, m'a paru un peu étrange. Le mari d'Anne a assisté à chacun de nos rendez-vous, c'est lui qui nous a emmené également en pèlerinage automobile sur les lieux de vie des grands-parents et parents d'Anne dans leur jeunesse. Au départ, je pensais que sa présence réfrénait peut-être Anne, qu'elle pouvait la limiter dans l'évocation de certaines choses assez intimes. Mais, au fil du temps, au fur et à mesure que je découvrais la nature de leur lien fusionnel et les raisons profondes de cet attachement aussi vif, sa présence m'a semblé tout à fait naturelle. Son mari a d'ailleurs été presqu'aussi investi qu'Anne dans ce récit. En effet, lorsqu'elle avait fini d'écrire plusieurs pages de ses souvenirs sur son cahier de brouillon, elle les confiait à son époux, qui les tapait alors sur son ordinateur. Le couple me les transmettait ensuite au cours de nos entretiens ou bien par mail. Durant l'hiver et pendant la période de confinement, c'est ainsi qu'ils n'ont pas vu passer le temps et ne se sont pas ennuyés une seule seconde ! Ils ont travaillé à l'écriture des souvenirs d'Anne sans relâche, passant des heures à écrire, à taper, à mettre en forme, allant jusqu'à en oublier même de manger parfois comme ils me l'ont dit un jour avec humour : « A cause de vous on mange plus, on arrive à 8 heures du soir et on réalise qu'on n'a fait que travailler...On n'a même pas préparé à manger ! »

Ma fonction auprès d'Anne aura été de jouer, comme elle me l'a révélé au cours de nos rencontres, le rôle d'un déclic. En effet, elle souhaitait écrire, en secret, depuis longtemps, mais jamais elle n'aurait osé passer à l'acte. Le fait que je l'encourage à rédiger lorsqu'elle en a émis l'idée, a été pour elle un déclencheur. Elle s'est enfin sentie autorisée à écrire. Je n'ai bien entendu pas jugé ses écrits, je les ai lus avec attention et j'ai tâché d'apporter des corrections, sans dénaturer son style ou trahir ce qu'elle avait voulu dire. Pendant plus de 20 ans, j'ai expérimenté cette pratique dans les copies de mes élèves, alors c'est quelque chose que je maîtrise. J'ai donc servi de guide, en faisant des propositions de correction à Anne-

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Marie, par exemple en construisant autrement certaines de ses phrases, en retouchant un mot par-ci par-là, en développant aussi, grâce aux informations et détails récupérés au cours des entretiens, les passages un peu sommaires qu'elle avait pu écrire. Certains épisodes ont ainsi été complétement écrits de ma main alors que, dans d'autres cas, j'ai été plutôt correctrice et conseil en écriture. D'ailleurs, j'ai constaté que les écrits d'Anne avaient vraiment gagné en profondeur et s'étaient améliorés d'un point de vue stylistique au fil des pages qu'elle a produites.

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3) Troisième partie : Les bienfaits des ateliers d'expression et du récit de vie

L'entretien et le développement des capacités cognitives :

C'est une évidence, la participation à des ateliers qui font appel aux souvenirs et aux capacités créatrices des participants procure indéniablement des bienfaits sur le plan cognitif puisque sont sollicitées la mémoire, ainsi que les capacités d'écoute et de concentration. En outre, étant donné que je m'efforce de faire découvrir des artistes (écrivains, photographes, cinéastes...) durant nos séances de l'atelier « Paroles et Textes », ou que je cherche à faire mieux comprendre tel ou tel événement d'actualité en lien avec l'histoire, l'économie, la sociologie ou la philosophie, dans le « Club Actualités-Débats », les seniors s'ouvrent ainsi sur le monde extérieur et conservent, ou acquièrent même, des capacités à apprendre. La participation aux ateliers d'expression les rend, au fil des séances, de plus en plus curieux vis-à-vis de l'actualité ou de l'expression artistique. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que certaines personnes, au lieu d'employer le mot « atelier » ou « club » pour désigner nos groupes de rencontre, se mettent à parler de « réunions » ou de « petites conférences ».

Il est important pour moi de proposer aux personnes présentes, qui sont, il ne faut pas l'oublier, des adultes riches de connaissances diverses et d'une expérience de vie, des activités stimulantes et valorisantes sur un plan intellectuel. Il me semble en effet que, trop souvent, les « ateliers mémoire » par exemple, ou d'autres formes d'activité proposées aux séniors, ne donnent pas vraiment l'impression de s'adresser à des personnes matures car ils peuvent avoir, de par les jeux qu'ils proposent notamment, un caractère assez infantilisant.

Il me faut signaler ici que deux participantes aux ateliers, l'une âgée de 76 ans et l'autre de 80 ans, ont été victimes d'un AVC durant la période où je me suis trouvée à la résidence. L'une d'elle venait régulièrement aux ateliers avant son AVC, alors que l'autre résidente, qui n'était jamais venue, a décidé de rejoindre l'atelier quelques temps après son accident. Elle était alors en fauteuil roulant, avec un bras paralysé. Toutes les deux pouvaient s'exprimer mais avec difficulté, elles cherchaient les mots, ne s'en souvenaient plus... Or, les progrès réalisés par l'une et l'autre de ces dames ont été très nets au fil des séances, les ateliers fonctionnant comme une espèce de rééducation, afin de retrouver le plein usage du langage. En effet, lors de mes ateliers, les personnes s'expriment oralement, elles doivent donc, à cette occasion, chercher les mots adéquats pour traduire leur pensée, et c'est très stimulant pour elles car elles ont un but, elles désirent vraiment traduire leurs idées afin de communiquer avec les autres. Alors que dans un cadre classique de rééducation médicale, les personnes font des exercices, souvent répétitifs, voire rébarbatifs, en ayant pleinement conscience de faire de la rééducation, au sein des ateliers en revanche, les personnes passent simplement un bon moment de convivialité, elles écoutent, participent à une discussion, réfléchissent, mais elles n'ont pas conscience de faire de la rééducation. C'est pourtant bel et bien le cas,

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indirectement. Le médecin ayant suivi l'une des résidentes après son AVC lui a d'ailleurs vivement recommandé de continuer à venir aux ateliers d'expression.

Dans nos ateliers, le groupe est de taille réduite, il n'y a pas plus de sept participants grand maximum car, au-delà, il est difficile de faire en sorte que chacun puisse s'exprimer tranquillement. Du fait de cet effectif réduit, les personnes qui ont besoin d'un peu plus de temps que les autres pour s'exprimer oralement ne sont pas bousculées. Je m'efforce de respecter et faire respecter le rythme propre à chacun, tout en venant en aide, pour ne pas trop ralentir le rythme de la séance, à ceux qui ont besoin d'un petit coup de pouce pour traduire une idée ou pour trouver le mot juste. Pour cela, j'ai eu l'idée de créer un bâton de parole. Celui-ci s'avère très utile pour canaliser le trop plein d'énergie de certaines personnes qui voudraient intervenir tout le temps. La règle d'utilisation du bâton, que tous ont consenti à adopter, est simple : la personne qui s'empare du bâton a droit à la parole et ne peut être coupée. Ce bâton est devenu en quelque sorte notre fétiche. Ensemble, nous l'avons décoré : certains participants ont amené, sur mes conseils, un ruban, un bout de tissu quelconque, un petit bijou fantaisie, un bout de laine...Et pour ceux qui n'y ont pas pensé, j'ai amené des babioles à choisir afin que chacun puisse, à travers un petit objet, prendre place, symboliquement, autour du bâton de parole.

Au fil des séances, j'ai vu des participants prendre un plaisir de plus en plus grand à venir aux ateliers, je les ai vus manifester l'envie de s'exprimer, et gagner en aisance (les enregistrements illustrent parfaitement cela) pour dire les choses, qu'il s'agisse d'exprimer son opinion en mobilisant des arguments ou de raconter une anecdote en cherchant à éveiller des réactions telles que la surprise ou le rire chez son auditoire. Je pense par exemple à une dame qui s'exprimait assez peu dans le groupe au départ, et qui a pourtant réussi à gagner en aisance avec les mots au point de réaliser, à l'écrit (sa main droite fonctionnant bien), un abécédaire du confinement, qu'elle était impatiente de me faire lire lorsque nous nous sommes retrouvées après cette période d'isolement forcé.

Dans le cadre de la réalisation de son récit de vie, Anne, qui a rédigé elle-même un certain nombre de pages que j'ai ensuite améliorées, m'a dit qu'à cette occasion, elle avait senti qu'elle faisait vraiment des efforts et des progrès sur un plan intellectuel. Elle et son mari m'ont expliqué qu'ils avaient ressorti un dictionnaire pour vérifier l'orthographe et le sens des mots, qu'ils avaient cherché aussi des informations sur internet pour retrouver des images d'archives concernant des lieux par exemple. De leur propre aveu, cette expérience les a faits « travailler » ; il leur a fallu mobiliser les souvenirs, chercher la meilleure tournure de phrase, veiller à ordonner les événements. Sur le plan cognitif, l'expérience du récit de vie leur a vraisemblablement fait du bien, elle les a stimulés.

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La préservation et le développement du lien social :

Boris Cyrulnik écrit dans son livre La nuit, j'écrirai des soleils : « Vieillir, c'est voir disparaitre les uns après les autres les êtres qui nous sont chers. Le vécu d'abandon est à fleur de peau. Favorisé par l'isolement ( ...), il fait ressurgir l'angoisse de séparation qui est au coeur de chacun de nous. Pour ne pas glisser dans le monde du Rien, nous devons utiliser ce qui vit encore en nous, aller chercher dans le passé quelques souvenirs afin de les partager. La vie mentale, ainsi réveillée, remplit alors le monde du dedans pour établir de nouvelles relations8. ))

Privées de relations en effet, les personnes âgées peuvent s'étioler. A l'inverse, stimulées par le fait de faire de nouvelles rencontres et d'apprendre de nouvelles choses, elles retrouvent le goût de vivre car elles ont le sentiment d'exister vraiment.

Dans les ateliers d'expression, se côtoient des personnes qui, bien que vivant toutes dans la résidence, ne se seraient pas forcément côtoyées en dehors du cadre des ateliers. En effet, ces personnes n'ont pas forcément le même rythme de vie, elles ne se croisent donc pas nécessairement dans les espaces communs de la résidence (le salon, le restaurant, la piscine,...). Ces personnes n'ont pas non plus les mêmes aspirations ou centres d'intérêt, elles ne se croisent donc pas forcément non plus sur les temps d'animation qui sont organisés (autres ateliers, visites ou sorties). Je me suis aperçue, en effet, au démarrage des ateliers que les personnes ne se connaissaient pas toutes, qu'elles ne se fréquentaient pas, et semblaient se découvrir les unes et les autres. Puis, au fil des séances, j'ai assisté à des rapprochements entre les participants, j'ai senti que des affinités se créaient. Il est même probable que des amitiés aient vu le jour, favorisées par le contexte des ateliers d'expression, entre personnes qui, hors de ce cadre particulier, ne se seraient peut-être jamais parlées ou même croisées. C'est ainsi que j'ai observé qu'entre certains participants, le tutoiement étaient venu remplacer le vouvoiement utilisé lors des premières séances.

Les participants aux ateliers sont de niveaux intellectuels et culturels différents, leurs compétences langagières sont différentes également, et c'est bien cette diversité qui fait la richesse des échanges qui ont lieu dans le cadre de ces ateliers !

L'expression, c'est-à-dire, de façon générale, les mots, que ceux-ci soient écrits ou qu'ils prennent plus prosaïquement forme à travers la parole, ont été, dans la cadre des ateliers, un vecteur indéniable de ce lien qui s'est tissé entre les personnes.

Ainsi, le fait de remettre aux participants le produit écrit de leurs interventions des séances précédentes permet, en quelque sorte, d'écrire une espèce d'« histoire )) des ateliers : en atelier il se dit des choses, et chacun en garde la trace grâce aux écrits que je produits, ce qui fait vivre le groupe. Lorsque je restitue un travail collectif, en particulier, la dimension sociale de nos rencontres apparait alors pleinement. C'est le cas avec le recueil de textes Un poème c'est bien peu de chose, joint au présent mémoire.

8 CYRULNIK, Boris, La nuit, j'écrirai des soleils, Odile Jacob, 2019, page 92.

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De même, le Journal des ateliers d'expression Au fil des mots a rempli un rôle très particulier. Alors que les participants aux ateliers et moi-même étions tenus à distance les uns des autres du fait des mesures de confinement, il m'a permis de maintenir le lien avec les seniors. Il a même cimenté davantage notre groupe. Les entretiens téléphoniques que j'ai pu avoir de façon individuelle avec chaque résident venant aux ateliers ont également contribué à ne pas couper le lien entre nous, ils ont même renforcé ma relation avec chaque personne, à tel point que lorsque les ateliers ont pu reprendre, à la levée du confinement, nous avons eu l'impression les uns et les autres que nous ne nous étions pas vraiment quittés ! Il faut dire que, durant 8 semaines, j'ai téléphoné à 12 résidents, et que nos entretiens ont duré parfois plus d'une heure, alors, nous avons appris à nous connaître...

J'ai terminé notre cycle de 7 mois sur une impression très positive, celle que décrit Carl Rogers dans son ouvrage consacré aux groupes de rencontre : « le processus de groupe comprend inévitablement ce phénomène : lorsque des sentiments sont exprimés et peuvent être acceptés dans le cadre d'une relation, il en résulté un important sentiment de proximité et de considération positive. Aussi voit-on s'installer, au fil des séances, un sentiment croissant de chaleur humaine et de confiance, de même qu'un véritable esprit de groupe.9 »

J'ai effectivement fait ce constat lors des dernières séances de nos ateliers. Je me suis dit que l'harmonie régnait au sein de nos groupes de rencontre et que notre histoire commune avait connu une belle évolution ! Alors qu'au départ, dans les groupes, il y avait eu quelques anicroches, des personnes se sentant un peu supérieures aux autres, avec parfois un mauvais esprit, ou des comportements un peu agressifs ou des attitudes amères, j'ai noté au cours des deux derniers mois, après le confinement, une réelle sympathie, et même un sentiment grandissant d'estime entre les participants aux ateliers. J'ai noté que les personnes plaisantaient davantage, se taquinaient même, gentiment, que l'humour et la bonne humeur dominaient, que la joie d'être ensemble n'était absolument pas feinte. J'ai observé aussi que les personnes étaient vraiment promptes à s'entraider en offrant une chaise plus confortable ou un stylo par exemple, ou un mot soufflé amicalement, pour rendre service...J'ai senti, effectivement, un réel esprit de groupe.

Dans le cadre de leur expérience de l'écriture d'un récit de vie, Anne et son époux, quant à eux, ont vécu un peu reclus durant les mois d'hiver et ensuite pendant le confinement. Leurs relations sociales n'ont donc pas été des plus riches... Néanmoins, cette écriture commune les a rapprochés. Ils m'ont raconté comment ils s'étaient souvenus ensemble de certains moments de vie, passant du temps tous les deux à regarder certaines photos, oubliées dans des boites ou au fond des placards depuis longtemps. Ils m'ont dit leur émotion vive lors de l'écriture de certains épisodes, ils ont ri et pleuré ensemble, et ils ont beaucoup discuté au

9 ROGERS, Carl, Les groupes de rencontre, Animation et conduite de groupes, Dunod-InterEditions, 2006, page 34.

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cours de cette introspection, comme jamais ils ne l'avaient fait jusque-là. Ils m'ont confié ainsi que cette expérience de vie avait vraiment renforcé leur amour...

Le développement de l'estime de soi : Par une meilleure connaissance de soi :

Carl Rogers explique que « le sentiment de profonde solitude individuelle, qui est le lot de tant de vies humaines ne peut être diminué que si l'individu prend le risque d'être davantage lui-même face aux autres (...) Lorsque je me présente tel que je suis, lorsque je puis aller de l'avant sans défenses, sans armure, simplement moi, (...) alors je peux être beaucoup plus réel, plus authentique.10 »

Partant de ce postulat, Carl Rogers précise que « Dans un groupe qui se réunit de manière intensive, le « facilitateur » (il nomme ainsi la personne qui anime l'atelier, qui encadre le groupe) peut créer un climat psychologique de sécurité dans lequel on voit peu à peu croître la liberté d'expression et diminuer les défenses » (page 7).

En effet, alors que, dans la vie ordinaire, les conventions sociales nous amènent très régulièrement à mettre une certaine distance entre nous et les autres, nous empêchant ainsi de nous révéler vraiment tels que nous sommes, au sein des ateliers d'expression en revanche, c'est tout l'inverse qui se produit. Les personnes expriment leur vraie personnalité.

C'est ainsi qu'en ma présence, dans le cadre des ateliers, les seniors partagent leurs expériences de vie, toutes leurs expériences, même les plus douloureuses. Nous n'avons pas de tabou, tous les sujets peuvent être abordés, au gré des événements, de l'humeur ou encore selon les besoins.

Je me souviens de l'une de nos séances du « Club Actualités-Débats » où l'un des participants, qui venait de perdre brutalement son fils, a pu raconter comment s'était passées les obsèques, et en particulier la cérémonie au crématorium (nous évoquions alors un article annonçant la création prochaine d'un crématorium dans le Cantal). Son intervention, très sincère, a fait du bien à tout le monde. Plusieurs personnes, en effet, éprouvaient une grande compassion envers ce monsieur si aimable qui vivait un deuil terrible auquel il n'avait pas eu le temps de se préparer. Nombreuses étaient les personnes qui se sont senties soulagées que ce résident parle ainsi avec franchise de son vécu. Il a dit son malheur, et les personnes qui étaient là ont pu lui exprimer leur sympathie et constater dans le même temps qu'il faisait face, qu'il allait se relever, ce qui les a rassurées...Notre discussion a pu ensuite évoluer vers les rites

10 ROGERS, Carl, Les groupes de rencontre, Animation et conduite de groupes, Dunod-InterEditions, 2006, page 116.

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mortuaires, et les personnes ont même partagé un secret qu'elles n'avaient parfois pas révélé aux membres de leurs familles les plus proches, à savoir ce qu'elles avaient prévues pour leurs propres obsèques : crémation, inhumation, contrats auprès des pompes funèbres, type de cérémonie... Nous avons parlé de la mort avec naturel et sans tabou. Au sortir de la séance, les personnes semblaient réellement apaisées par la profondeur des échanges qui avaient eu lieu.

Je me souviens aussi de ces autres séances du « Club Actualités-Débats » au cours desquelles nous avons évoqué les manifestations féministes dénonçant les féminicides et les violences conjugales en France. Au bout de quelques temps, les dames présentes, qui se connaissaient mieux au fil des semaines d'atelier, ont osé raconter les violences conjugales, tabous mais pourtant très fréquentes dans le passé. Certaines de ces femmes en avaient subies...Une discussion très intéressante a pu alors déboucher sur une analyse des rapports hommes-femmes et de la domination masculine en général. Il va de soi que le métier que j'exerce aujourd'hui me correspond pleinement parce que je crois avoir atteint un certain niveau de maturité psychologique. Mon expérience passée de professeur de Français, qui m'a confrontée assez souvent à l'évocation de sujets délicats devant des groupes, ma bonne culture générale et ma curiosité intellectuelle ainsi que ma maîtrise des émotions face à un public sont des atouts, c'est certain, pour guider au mieux les participants et faire en sorte que se dégage de nos échanges une espèce de sérénité. Il est évident par conséquent que, plus tôt dans ma vie, ce métier d'animatrice d'ateliers d'expression ne m'aurait pas forcément convenu...

Les personnes se sont aussi découvertes elles-mêmes au fil de nos entretiens individuels ou bien dans le cadre des ateliers, lorsque des moments-clés de leur vie remontaient à la surface, et que, grâce à l'écoute du groupe, elles en arrivaient à analyser, d'une certaine manière, les réactions et comportements d'un parent, d'un frère, d'une soeur ou même d'elles-mêmes. Les ateliers fonctionnent alors parfois un peu comme une sorte de psychothérapie...

Il va de soi qu'Anne, de son côté, dans le cadre de l'écriture de son récit de vie, est passée par des temps d'analyse de ses choix, de ses propres erreurs, de ses émotions, et qu'à travers ce cheminement intérieur, elle a appris à mieux se connaître.

Enfin, c'est également dans le contexte de l'atelier « Paroles et Textes » que les personnes ont eu l'occasion de se révéler à elles-mêmes par le biais de la création artistique, en s'essayant à la conception d'un cadavre exquis par exemple, d'un acrostiche ou d'un calligramme. Dans cet atelier, l'expression des émotions intimes et des sensations personnelles a été régulièrement sollicitée, à travers des thèmes tels que la nourriture, le printemps, le confinement ou le déconfinement...

Par une meilleure gestion des émotions :

Comme l'explique Boris Cyrulnik, dans son livre La nuit, j'écrirai des soleils, l'écriture d'épisodes de sa propre vie, permet une mise à distance chez la personne qui les a vécus. Le

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processus est le même que la personne écrive elle-même ses souvenirs ou qu'elle les raconte à quelqu'un qui les lui montrera transcrits ensuite dans un texte. Cette mise à distance est d'autant plus salutaire que les événements sont douloureux.

Voici ce que rapporte Boris Cyrulnik, qui a vécu l'horreur de la disparition de ses parents lors de la seconde guerre mondiale, quand il n'était alors qu'un jeune enfant :

« Quand j'ai rencontré quelques témoins, qui avaient subi comme moi l'occupation allemande, la vie dans les institutions pour enfants sans familles et la libération de Bordeaux, de Bègles, et de Castillon-la-Bataille, j'ai été étonné par la discordance de nos mémoires. Ce qui m'a le plus surpris, c'est la modification de mes souvenirs. Après avoir écrit ce livre, je n'ai plus vu mon enfance de la même manière. Pendant quarante ans, elle avait été muette, composée d'images claires, comme dans un film sans paroles. Après ce livre, après les explications, les débats, les découvertes surprenantes et parfois les critiques, mon enfance est devenue une vie lue, et non plus imaginée en silence. Mon souvenir d'enfance me donnait désormais l'impression de l'enfance d'un autre, intéressante et détachée. Le travail de l'écriture avait modifié ma mémoire. Je sais maintenant que grâce aux récits intimes, aux récits partagés avec quelques proches et aux récits que la culture raconte à propos de nos enfances fracassées, il est toujours possible d'écrire d'autres vies.11 »

Dans le cadre des ateliers, certaines personnes ont évoqué, je l'ai dit, des choses douloureuses, qui parfois reviennent comme un leitmotiv dans leurs interventions. C'est ainsi que Brigitte rappelle souvent que sa petite-fille est morte d'un cancer à l'âge de 30 ans, c'est ainsi également que Marie-Luce a raconté à plusieurs reprises, livrant à chaque fois un nouveau morceau de ce qui lui a fait mal, comment elle est partie en pension à l'âge de 7 ans et le déchirement que cela a été pour elle de quitter sa mère alors très malade. Colette, au fil des séances et au gré des occasions, a raconté, quant à elle, à quel point elle avait souffert de sa différence à l'école, en tant qu'enfant dyslexique, à une époque où le milieu scolaire ne se préoccupait pas de ces particularités.

Ces mauvais souvenirs sont redondants dans les témoignages de certaines personnes, nous avons tous nos fêlures et nos blessures. Mais, une chose est sûre, c'est qu'ayant révélé ces souvenirs qui les tourmentent, les personnes se sentent soulagées. Elles ont mis en mots ce que, jusque-là, elles ne gardaient souvent que pour elles-mêmes ou leurs compagnons de vie les plus proches. Ce faisant, un bien-être profond peut se faire sentir. C'est ainsi que certaines personnes disent « ça m'a fait du bien, je me sens mieux », cela se traduisant même physiquement, parfois, dans leur façon de se tenir, de relever la tête et de redresser le dos. Et puis, à force de parler de ce qui les tourmente, les personnes parviennent à cette mise à distance dont parle Boris Cyrulnik car, comme l'a très justement dit Christian Bobin : « Ce qui ne vient pas danser au bord des lèvres s'en va hurler au fond de l'âme. »

Anne, à travers l'écriture de son récit de vie a elle aussi vécu le fait de se confronter à des émotions parfois violentes. Elle a essuyé bien des larmes en écrivant, par exemple, l'épisode

11 CYRULNIK, Boris, La nuit, j'écrirai des soleils, Odile Jacob, 2019, page 16.

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de la mort de son père. Puis, après avoir écrit et réécrit, avec mon concours, les passages les plus douloureux, elle a pu faire l'expérience de ce phénomène. Ses mots ont été tellement corrigés, malaxés, triturés, qu'ils ont permis le processus dont parle Boris Cyrulnik. L'écriture, qui s'inscrit alors dans une démarche d'invention, parce qu'elle s'éloigne d'une réalité douloureuse en s'attachant à la création, (dans le choix des mots, les images, le style) peut constituer un exutoire et même une thérapie. Boris Cyrulnik explique ainsi : « c'est le travail de la recherche des mots et des images, l'agencement des idées qui entraine à la maîtrise des émotions. Cela explique pourquoi les traumatisés peuvent écrire des poèmes, des chansons, des romans ou des essais où ils expriment leurs souffrances, alors qu'ils sont incapables d'en parler en face à face. 12»

Vers le bien-être :

Par le développement d'un sentiment de confiance :

Au fil des séances d'atelier, les personnes se sentent valorisées car elles sont pleinement écoutées dans ce qu'elles ont à exprimer. Leur être profond peut dire qui il est, ce qui leur procure indéniablement un sentiment de bien-être.

Par ailleurs, même si, nous l'avons dit, des souvenirs douloureux remontent parfois à la surface, la plupart du temps, les séances sont surtout joyeuses, empreintes de bonne humeur. En réalité, elles sont à l'image de la vie même : les émotions de toutes sortes s'y côtoient. En atelier, on peut ainsi exprimer sa peur, ses angoisses, mais aussi sa joie de vivre ! En ce sens, le recueil de créations poétiques élaborées au cours de mes sept mois de présence auprès des seniors est assez significatif : il y a de l'humour, de la nostalgie, de la tendresse, de la tristesse ou encore de la reconnaissance, de la joie...Les émotions sont d'une extraordinaire variété.

L'évocation de nombreux bons souvenirs ont émaillé ainsi les séances de l'atelier « Paroles et Textes ». Ces bons souvenirs font du bien aux personnes qui les évoquent, elles se revoient dans leur enfance, leur jeunesse, aimées des leurs, auprès de grands-parents affectueux par exemple...

Durant certaines séances, les seniors peuvent évoquer la mémoire d'un parent, ils sont alors très émus, mais fiers de rendre hommage à cet homme ou à cette femme. Souvent, ils mesurent tout l'amour dont ils ont bénéficié dans leur enfance et cette image de leur vie passée les réconforte et les réconcilie avec eux-mêmes, ils réalisent qu'ils ont été choyés, qu'ils ont comptés pour certaines personnes. Un jour, Brigitte, qui venait depuis peu à l'atelier « Paroles et Textes » a évoqué, à l'occasion d'un « portrait chinois », sa région du Nord et ses parents, qui ont travaillé dans les mines quand ils étaient jeunes. Elle a parlé de sa mère qui

12 CYRULNIK, Boris, La nuit, j'écrirai des soleils, Odile Jacob, 2019, page 53.

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s'occupait de l'entretien des lampes des mineurs dans sa jeunesse. Elle a précisé qu'elle avait une photo de sa mère à cette époque. J'ai signalé à Brigitte qu'elle avait bien de la chance, que cette photo était précieuse. La semaine suivante, cette petite dame m'a montré en aparté la fameuse photo, qu'elle a eu plaisir et fierté à me commenter dans le détail.

L'écoute et la considération du groupe vis à vis de celui qui parle étant maximales, les participants à l'atelier se sentent reconnus et en retirent de la fierté ainsi qu'un sentiment de confiance dans la vie et dans les autres. Le groupe est en général bienveillant, et de plus en plus au cours des séances.

Le sentiment de confiance dont je parle est donc directement lié à la vie du groupe et à sa dynamique, à ce jeu de relations entre humains, empreintes de bienveillance et d'estime.

Le contenu des séances elles-mêmes est conçu afin de développer un sentiment de confiance dans la vie. En effet, indirectement, le fait d'évoquer de belles choses calme les angoisses et procure un apaisement, qui génère, au fil du temps, un sentiment de confiance dans le monde. Nous avons besoin du Beau dans nos vies afin de les réenchanter. Ainsi, lors de l'atelier « Paroles et Textes », évoquer la nature et se sentir alors en connexion avec elle, avec les animaux, les arbres, les fleurs, la montagne, cela fait du bien. De même, approcher le sentiment d'amour à travers Guillaume Apollinaire et ses poèmes à Lou, cela fait beaucoup de bien également...parce qu'on se sent vivre, et que la vie peut être parfois une très belle chose.

Je me souviens d'une séance du mois de mars, que j'ai construite pour les participants au « Club Actualités-Débats ». Nous avions passé en revue une actualité bien morose, dans laquelle dominaient, depuis plusieurs semaines, des violences policières lors des manifestations des gilets jaunes, la réforme des retraites objet de contestation sociale, le thème d'un virus présent en Chine et qui semblait très fortement envahir l'Europe...Ce jour-là, j'ai proposé aux personnes présentes de parcourir, comme souvent, le journal régional La Montagne, mais dans le but de dégoter uniquement des informations positives ! Pour introduire cette démarche, je me suis appuyée sur un extrait du livre de Raphaëlle Giordano, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une13, dans lequel l'auteure, spécialiste en développement personnel, dresse un inventaire, à travers la forme du roman, des pistes possibles lorsque l'on veut s'exercer à la pensée positive. Dans ce passage du livre, Claire, le personnage principal, apprend à remercier la vie pour les bons moments qu'elle lui offre chaque jour. Ensemble, avec le groupe des personnes âgées présentes, nous avons alors cherché les informations positives dans plusieurs exemplaires du journal, et nous en avons trouvées, dans de courts articles, des billets d'humeur, des tribunes, des brèves...Chacun des participants a pu faire part aux autres de ses trouvailles. Puis, j'ai proposé que nous fassions une liste des choses positives et agréables dans notre vie, en usant de la technique du papier replié que l'on se fait passer lorsque nous élaborons un cadavre exquis. (Voir document annexe 5)

A l'issue de cette séance, j'ai senti que les participants se trouvaient rassérénés, apaisés, moins angoissés par cette actualité négative et pessimiste. Je ne savais pas que, quelques jours

13 GIORDANO, Raphaëlle, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une, Eyrolles, 2015.

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plus tard, commencerait un confinement de plusieurs semaines. A posteriori, je me suis félicitée intérieurement d'avoir mis en place cette séance qui a pu apporter un peu de « positive attitude », comme je le leur ai dit en plaisantant, aux personnes âgées ayant participé à l'atelier ce jour-là.

Par la démarche de création et la participation à un projet commun :

Dans les ateliers d'expression, les personnes âgées sont amenées à créer. Elles n'en ont pas forcément conscience au départ mais les écrits que je leur remets en témoignent : leurs mots ne s'envolent pas aussitôt qu'ils ont été prononcés, ils restent et sont mis en exergue dans les textes que je mets en forme.

La parole prend donc une vraie valeur car, au bout du compte, elle s'inscrit dans des textes nombreux que les personnes ont plaisir à conserver. Les participants me disent qu'ils placent les textes que je leur remets dans un dossier, dans une pochette, et qu'ils les gardent ainsi précieusement. Certains sont fiers de les montrer à leurs familles, ils les ressortent parfois et les relisent, cela leur fait du bien. Ils se reconnaissent dans ce qui est écrit, et me disent par exemple en découvrant leurs propos : « J'ai dit ça moi ? Ah oui, c'est vrai, c'est bien moi » « Ah, je ne me souvenais pas que j'avais dit ça, c'est tout à fait ça »...

En atelier d'expression, la parole des personnes aboutit donc, individuellement, à une production écrite que je cherche à rendre valorisante et de qualité d'une part, et la plus fidèle qui soit aux propos qui ont été formulés d'autre part. Ces écrits sont importants car ils donnent aux personnes le sentiment d'exister. Alors que, dans la vie courante, les jours passent sans que l'on se souvienne bien parfois ce que l'on a vécu, ce que l'on a dit, ce que l'on a fait, ici, à l'aide des écrits, la course du temps marque une pause, on peut se lire en train de dire, et cela rend plus vivant encore.

Le sentiment d'exister passe aussi par le fait de pouvoir toujours faire des apprentissages nouveaux et créer des choses nouvelles. Carl Rogers l'affirme : « Lorsque les besoins matériels sont amplement satisfaits comme cela devient le cas pour beaucoup de personnes dans ce pays d'abondance, les individus se tournent vers les réalités de l'esprit, à la recherche d'un plus haut degré d'authenticité et d'accomplissement.14 »

Je ne recule ainsi devant aucun niveau de difficulté, je cherche juste à aménager les apprentissages de façon à ce qu'ils soient en phase avec les capacités des personnes âgées. C'est pourquoi, au sein de l'atelier « Paroles et Textes », j'ai suivi une progression pédagogique qui m'a permis d'aborder avec les participants des formes poétiques assez complexes ou des sujets quasi philosophiques, comme lorsque nous avons abordé le thème du courage, en lien avec le printemps des poètes cette année (Voir document annexe 6). Quel bonheur pour les

14 ROGERS, Carl, Les groupes de rencontre, Animation et conduite de groupes, Dunod-InterEditions, 2006, page 167.

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participants d'apprendre en s'amusant, sans même s'en apercevoir. Cela donne l'impression d'évoluer, de progresser encore, quel que soit son âge. On se sent ainsi toujours utiles dans la société, toujours capable d'apporter quelque chose. Les personnes prennent confiance en elles, elle se mettent à croire en leur potentiel.

Pour l'anecdote, je peux citer l'exemple de Bertrand, qui était tout heureux de me dire qu'il avait vu dans une émission à la télé, un présentateur de jeu qui expliquait aux personnalités présentes sur le plateau ce qu'était un cadavre exquis. Et Bertrand de dire : « C'est incroyable, je me disais que j'avais vu ça quelque part, après je me suis souvenu qu'on avait fait ça ici, avec vous ! Vous savez, sur le plateau de télé et même dans le public, il n'y en avait pas beaucoup qui connaissaient les cadavres exquis, hein ! ». Bertrand était fier d'avoir appris ce qu'était un cadavre exquis et d'en avoir réalisé un ou plusieurs lui-même. Lors de mon dernier atelier avec elles, les personnes âgées m'ont dit : « Pour nous, c'est nouveau tout ça, on n'a jamais fait ce genre de chose, ça nous change, ça nous fait du bien ».

Avec la conception d'un recueil rendant hommage au travail des participants au fil des séances de l'atelier « Paroles et Textes », j'ai cherché, en mettant bout à bout ces textes produits au fil du temps, à montrer l'oeuvre en train de se construire. Ce livret, intitulé Un poème c'est bien peu de chose... a ainsi montré à quel point les participants ont créé une oeuvre commune, comme dans n»importe quel autre atelier d'écriture. J'ai enregistré et mis en mots leurs paroles, l'expression orale a dominé certes, mais, au final, des textes ont été produits, d'une qualité remarquable, comme dans un atelier d'écriture pour adultes de facture classique. Les personnes âgées ayant participé aux ateliers, ont eu, à la lecture de ce recueil, le sentiment encore plus fort de « faire société ». Comme l'expliquent Odette et Michel Neumayer « Chaque fois que nous mettons modestement en place cette sorte de microsociété qu'est l'atelier, chaque fois qu'au coeur d'une société si souvent injuste et inégalitaire nous prenons appui sur la coopération dans les pratiques de création, et ce par des actes très simples, nous sommes dans cette filiation de la pensée de la paix. Nous le sommes lorsque nous imaginons que ce qui se passe ici et maintenant dans l'atelier pourrait jouer dans d'autres lieux de la cité, pourrait essaimer et configurer autrement le « vivre ensemble15 » (Voir document annexe 7)

Dans le cadre de son récit de vie, Anne a elle aussi vécu une expérience de création à laquelle elle n'aurait jamais pensé se confronter un jour. Le fait d'avoir osé s'aventurer sur un chemin aussi difficile et si rarement emprunté par le genre humain, a été pour cette femme d'un naturel timide, un incroyable révélateur de ses compétences. Anne est à la retraite depuis plus de 10 ans, ses enfants sont grands maintenant et ses petits-enfants vivent assez loin d'elle, elle ne les voit que pendant les vacances. Alors, pour elle et son mari, se lancer dans ce projet commun a été une aventure extrêmement stimulante, qui leur a donné un but pendant plusieurs mois. Cette expérience, dans laquelle ils ont avancé de concert, unis vers ce même

15 NEUMAYER, Odette et Michel, Animer un atelier d'écriture, faire de l'écriture un bien partagé, ESF Editeur, 2003, Page 21.

objectif de création, revivant les épisodes phares de leur existence (vie de couple, vie de famille) a redonné un sens et de la valeur à leur vie.

Anne s'est sentie vivante plus que jamais elle aussi parce qu'elle a été bousculée par cette immersion dans la démarche de création, parce qu'elle s'est confrontée aux affres de l'écriture, à ses questionnements, à ses doutes, à ses incertitudes et à ses angoisses. Elle a découvert l'occupation mentale que représente l'écriture pour tout écrivain. Elle m'a raconté souvent que, si elle se réveillait dans la nuit et qu'elle avait alors « le malheur » (ce sont ses mots) de penser à son texte en cours d'écriture, elle ne pouvait pas se rendormir, elle pensait à ces pages qui l'attendaient, et parfois, elle se levait alors en pleine nuit, mue par une inspiration soudaine.

Dans son roman Rien ne s'oppose à la nuit , Delphine de Vigan explique ainsi cet état particulier que vit celui qui est absorbé par l'écriture : « Pourtant l'obsession était là, continuait de me réveiller la nuit, comme chaque fois que je commence un livre, de telle sorte que mentalement, pendant plusieurs mois, j'écris tout le temps, sous la douche, dans le métro, dans la rue, j'avais déjà vécu cela, cet état d'occupation (...) Je sais aujourd'hui l'état de tension particulier dans lequel me plonge l'écriture, combien celle-ci me questionne, me perturbe, m'épuise, en un mot me coûte, au sens physique du terme.16 »

Cette expérience de création a été si stimulante pour Anne et son mari, elle les a mis tellement en confiance qu'ils ont enfin franchi le pas pour s'attaquer à une réalisation qu'ils avaient laissée inachevée depuis longtemps : la conception d'un arbre généalogique sur lequel figureraient le détail des frères et soeurs du père d'Anne, avec les oncles et tantes, les neveux et nièces, les petits neveux et petites nièces ! Ils m'ont montré avec fierté les panneaux enfin terminés, qu'ils ont pour projet d'installer dans la montée d'escalier menant à l'étage de leur maison.

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16 DE VIGAN, Delphine, Rien ne s'oppose à la nuit, Jean-Claude Lattès,2011.

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