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L'aventure scripturale au coeur de l'autofiction dans Kiffe kiffe demain de Faiza Guène

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par Nadia BOUHADID
Université Mentouri, Constantine - Magistère en science des textes littéraires 2008
  

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1. Les réalités religieuses :

L'Islam tient une relation intime avec l'arabe car le Coran sacré est transmis au Prophète en langue arabe. Alors, plusieurs notions religieuses ne trouvent leur sens accompli qu'en cette langue. Nous avons ainsi relevé quelques mots arabes se rapportant à cette composante religieuse : Maktoub(p.20), inchallah, elhamdolah(p.156), allah(p.169), aïd(p. 77), ramadan (p.13), halouf, chétane.

« Ma mère dit que si mon père nous a abandonnées, c'est parce que c'était écrit. Chez nous on appelle ça le maktoub. » (p.20)

1 GAFHAR, Soilihi Foundi, « Bilinguisme : Alternance de codes, Emprunts linguistiques, Déclin du shimaoré. », art. en ligne : http://www.ac-mayotte.fr/spip.php?article158

« Heureusement, ma mère n 'a pas tout à fait dit oui. Elle a utilisé le joker « inchallah ». Ça veut dire ni oui, ni non. C'est « si Dieu veut » la vraie traduction » (p46.)

mektoub (de l'arabe) n.m. et adj. Destin, ce que l'on ne peut prévoir ni maîtriser. Pour l'Islam seul Dieu sait ce que nous réserve le destin. Ainsi, le mot « maktoub » connote un certain fatalisme chez les musulmans.

hallouf n.m .cochon. Connote en plus l'interdiction de cette viande en Islam.

Donc le français qui se développe dans une société en majorité chrétienne donne certes des équivalents au sèmes tels : maktoub (destin), hallouf (cochon), Allah (Dieu), mais ne peut répondre à leur connotation islamique.

2. La réalité affective :

La langue française présente des traductions pour un nombre intéressant de mots arabes. Pour certains termes ces traductions sont très proches voir identiques au sens premier en arabe. Pourtant un grand nombre d'immigrés maintiennent l'utilisation de ces vocables en langue d'origine. Quelles sont alors les intentions d'un tel choix ? Nous illustrons avec les deux exemples suivants :

« Il m 'a pas dit au revoir, ni salut, ni beslama. Rien, walou. » (p. 162) « Si maman fait ça, c'est la honte. La «hchouma» ! » (p.112)

Les lexies arabes : beslama (au revoir), wallou (rien), hchouma(la honte) , sont toutes précédées par leur équivalent en français, ce procédé de répétition traduction révèle d'une part l'intention de l'auteur à enlever toute ambigüité de sens au lecteur non initié. D'autre part, le locuteur bilingue voit à travers un tel emploi une certaine connivence avec les mots, un rapport affectif avec de tels vocables familiers. Effectivement, les mots en arabes traduisent une réalité intime qui exerce sur les locuteurs un effet autre qu'en français. Plusieurs écrivains maghrébins francophones témoignent de ce rapport avec la langue maternelle : Malek Hadad disait « Je t'aime. En arabe, c'est un verbe qui dépasse l'idée.

1 Hadad, Malek , Je t'offrirai une Gazelle, Paris, Julliard, 1959, p.97.

Donc, l'emprunt à l'arabe répond à un besoin d'identification à l'univers familier. Comme nous pouvons le remarquer dans plusieurs exemples ci-dessus, certains mots arabes sont cités sans traduction, phénomène qui témoigne de l'accessibilité du lectorat français moyen à ce nouveau vocabulaire. Donc, certains mots se sont vite intégrés dans la langue française au point qu'ils ont été cités dans les dictionnaires.

3. Réalités culturelles :

D'un point de vue anthropologique, la culture est l'ensemble des coutumes de traditions et même d'espaces reflétant le mode de pensée de chaque communauté. Le pouvoir de la langue réside alors dans sa capacité de donner une concrétisation linguistique à cet ensemble culturel. Cependant, ces réalités culturelles diffèrent d'une société à une autre, c'est ainsi que la langue de l'Autre ignorant de telles spécificités culturelles peut présenter un handicap à cerner leur signification. Effectivement, la culture arabe diverge énormément de celle de l'occident. Donc, une langue comme le français ne peut fournir une traduction exhaustive cernant la dimension culturelle de mots arabes comme ceux que nous avons relevés : cheikhs, harki, souk, henné, Zit zitoun, couscous, kohol...

Doria nous raconte : « Y a un mec dans le quartier qui avait donné ses potes aux flics. Depuis, il se fait persécuter et les types dans la cité l'appelle « le harki » ». (p.170)

Pour la lexie « harki », la langue française lui présente un équivalent « « combattants au coté des français », mais cette traduction est très simpliste ou plutôt réductrices car l'équivalent dans ce cas est « "... un mot (...) peu précis... peu satisfaisant car il est souvent ambigu...1 ". En effet, le terme « harki » outre sa signification « militaire algérien qui servit comme supplétif dans l'armée française durant la guerre d'Algérie », il fait référence dans l'imaginaire culturel algérien aux sèmes : « traitre », « renégat ». Donc, l'équivalent de ce mot en français ne traduit

1 LAFAGE, Suzanne, Français écrit et parlé en pays éwé (Sud-Togo), Paris, CNRS -SELAF. 1985, p.487

pas une telle réalité socioculturelle à valeur péjorative. Voici la signification de quelques vocables arabes utilisés dans Kiffe kiffe demain :

Cheikh : subst. masc. [Chez les Arabes] Homme respecté en raison de son grand âge ou de ses connaissances scientifiques, religieuses, philosophiques, etc.

Kohôl (de l'arabe) n.m. antimoine utilisé pour le maquillage des yeux, l'un des plus important produits de maquillage pour une femme arabe.

Henné (de l'arabe : hinna) n.m. Poudre colorante utilisée pour la teinture des cheveux, des doigts et des pieds.

L'emprunt à la langue arabe semble, donc, réactualiser un grand nombre de données culturelles en essayant d'échapper à toute réduction de la langue française. En outre, le recours à l'emprunt de mots arabes paraît comme une forme de reviviscence ethnique « ethnic revival1», le terme ethnic est pris dans son sens positif qu'il a acquis en suivant « le processus classique de retournement du stigmate en emblème2». En d'autres termes, l'emprunt traduit une nécessité d'identification identitaire. Il marque dans ce sens une rupture avec la langue française pour présenter une réalité avec toute sa pesanteur socioculturelle.

Toutefois, dans les premiers moments de l'apparition des emprunts dans une langue donnée, ils sont considérés comme des termes étrangers ou ce qui est appelé « xénismes 3». Mais petit à petit ces unités empruntées s'incorporent dans le système de la langue réceptive en suivant divers mécanismes d'intégration : intégration phonologique et morphosyntaxique.

Intégration phonologique :

Le système phonétique de l'arabe, comme nous l'avons vu dans un chapitre
précédent, diffère de celui de la langue française. Alors, pour qu'un vocable arabe

1 Smith A., The Ethnic Revival, Cambridge University Press, 1981, cité par Piero-D. Galloro, Alexia Serré, Tisserant Pascal, Anne-Lorraine Wagner, « Les représentations identitaires des générations issues de l'immigration : le cas des jeunes d'origine italienne en Lorraine », art. en ligne : http://www.lacse.fr/ressources/files/etudesetdocumentation/syntheses/Galloro_05.pdf

2 Ibid.

3 Mot étranger et qui reste étranger.

puisse s'intégrer dans la langue française, il est souvent soumis aux exigences phonétiques du système français. C'est justement le cas de la lexie « henné » [ene] prononcée en arabe [h a:na:] : le phonème [h] inexistant dans la langue française est remplacé par un h aspiré et quant à la voyelle arabe longue [a:] elle n'a pas été substituée par un [a] français court mais plutôt par un [e] car paraît-il cela sonne mieux français. Cependant, certaines lexies empruntées gardent leur prononciation respectant le système phonétique arabe c'est le cas de la lexie « cheikh » qui a maintenu le phonème [x] représenté par les deux lettres «kh», ou également les lexies « hallouf », « harki » comprenant le phonème [h] qui maintiennent la prononciation originelle [ha:luf] (cochon dont la viande est interdite par l'Islam), [ha:rki] (traitre). Donc, « en définitive, on ne saurait chercher dans la prononciation les signes de l'intégration du terme étranger au français. Chaque mot est traité comme une unité séparée, selon ses caractéristiques graphiques et phonologiques et non selon le système.1

Adaptations morphosyntaxique :

Les emprunts à l'arabe tendent à être francisés en les faisant couler dans le moule morphosyntaxique de la langue d'accueil. Les modifications subies se manifestent, en simplifiant à l'extrême, sous deux aspects :

Les marques du genre :

« Les marques du genre qui caractérisent l'emprunt à l'arabe sont conformes au système de la langue française. Très souvent l'emprunt conserve son genre dans la langue d'origine 2» : C'est le cas des termes comme la hchouma, le chétane, le mektoub et le harki. Comme nous le remarquons la détermination est également une façon d'adoption de l'emprunt à l'arabe. Cependant, certaines lexies en s'intégrant dans la langue française changent de genre :

« Elle se souvient qu'on lui doit du flouse que dans le moment où il y a grave du monde » (p.25)

1 SALAH-EDDINE, Redouane, «Les emprunts dans la presse marocaine d'expression française : problème d'intégration », art. en ligne : http://www.bibliotheque.refer.org/livre3/l322.pdf

2 Derraji, Yacine, « Le français en Algérie : langue emprunteuse et empruntée », art. en ligne : http://www.unice.fr/ILF-CNRS/ofcaf/13/derradji.html

Le substantif « flouse » qui veut dire argent est utilisé toujours au pluriel en arabe. Or, dans cet exemple « flouse » est assimilé à « argent » (nom masculin).

L'adjonction du nombre :

Le pluriel des lexies en arabe est souvent supprimé pour adopter celui du système grammatical français marqué souvent par un s. C'est le cas du sème cheikh qui au lieu d'avoir un pluriel arabe « chouyoukh » prend plutôt un "s" français « cheikhs ». "Je sais exactement comment ça va se passer: sept jours après l'accouchement, ils vont célébrer le baptême et y inviter tout le village. Un orchestre de vieux cheikhs avec leurs tambours en peau de chameau viendra spécialement pour l'occasion." (p.10)

Donc, l'adjonction du nombre est une manière d'intégrer l'emprunt à l'arabe. Consciente que le mot français ne peut cerner une réalité socioculturelle arabe, la langue française permet à ces lexies de garder la graphie arabe mais leur impose d'obéir aux règles grammaticales françaises.

Outre l'utilisation de lexèmes arabes empruntés isolément, Guène s'inspire du raisonnement arabe et formule des expressions comme « il me calcule plus » (p. 169), qui veut dire « il ne me prend pas en considération », « il ne m'accorde aucune attention ». Cette expression vient justement de l'arabe : « ÈIL.,,-1l 4,..,-à >Li.,9~ul. I-. >Li.,94L.,,~ I-. ' 1» du verbe ,,L.,,,:? ' ,,L.,,~ = compter, calculer. Formule qui rejoint par ailleurs l'expression française « tenir compte de... ». Donc, l'arabe, composante essentielle de l'univers culturel de l'auteure, devient une source inépuisable d'un vocabulaire original. A côté de cette référence à l'arabe, Guène affleure son roman d'expressions non traduites comme « c'est trop l'affiche » (p. 102), « elle tape la haine » (p. 188). Pour une auteure qui cherche absolument à ce que son lecteur comprenne tout, cette abstention à la traduction prouve que ces expressions sont connues d'un large public.

1 Ce rapprochement avec les expressions en arabe a été analysé in ligne : http://www.dilap.com/contributions/banlieue-beur/beur-arabe-francais.htm

En outre, la langue de Kiffe kiffe demain ne se contente pas de l'emprunt à l'arabe mais emprunte également à d'autres langues.

L'emprunt à l'anglais :

Le français contemporain des cités a été par ailleurs travaillé par d'autres langues et en exclusivité la langue anglaise. Bien que la présence des anglicismes en français date du XIIe siècle, ce processus s'est accentué au XIXe siècle lorsque la révolution industrielle et technologique anglo-saxonne s'est répandue sur l'Europe et en particulier sur la France1. Effectivement, depuis XVIIIème siècle des vocables anglais commencèrent à s'incruster dans la littérature française : Beaumarchais s'approprie le terme "God-dam" dans le "Mariage de Figaro" ; et au XIXème siècle Baudelaire reflète la mode anglaise avec l'utilisation des lexies comme "dandy" et "spleen". Ensuite, "au XXème siècle, le développement massif et exponentiel des sciences et de la technologie vient des Etats-Unis surtout et non plus du Royaume- Uni. Or, la technologie se vend et l'acheteur n'acquiert pas seulement des contenus, des concepts ou des outils mais aussi, bon gré mal gré, les mots qui leur servent d'emballage2". Quant au XXI ème siècle, il assiste à un envahissement massif de la langue française par les anglicismes. Ces derniers deviennent alors une composante intégrante d'un parler jeune qui s'est vite répandu dans toute la France. Cette alternance d'anglais et de français est appelée de nos jours le franglais.

Guène à l'instar de Beaumarchais et de Baudelaire reflète dans son roman ce phénomène sociolinguistique. C'est ainsi que les anglicismes sont assez nombreux dans Kiffe kiffe demain, nous en avons relevé quelques uns : Baby-sitting (garde de jeunes enfants), deal (vendre des drogues), Serial Killer (tueur en série), joint (la cigarette de hachich), poster (affiche), Fast-food,...

1 Guiraud, Pierre, Les Mots étrangers ("sais-je?" no. 1166), Paris: Presses Universitaires de France, 1964, p.83, cité par : George Echu, « Problématique de l'emprunt linguistique dans le contexte du bilinguisme officiel au Cameroun », art. en ligne : http://www.inst.at/trans/15Nr/07_1/echu15.htm

2 YAGUELLO, Marina, "X comme XXL, la place des anglicismes dans la langue", in Tu parles?!, le français dans tous ses états, sous la direction de CERQUIGLINI, Bernard, CORBEIL, Jean- Claude, PEETERS, Benoît, Paris, Flammarion, 2000, p. 354.

Doria a décidé de travailler pour seconder sa mère, mais la difficulté comme elle le dit : « Quand j'ai annoncé à maman que j'allais faire du baby-sitting, ça lui a pas fait plaisir. » (p. 61)

A propos de Hamoudi la narratrice dit : « Maintenant, il vit du deal et peut pas mener une vie normale. » (p.87)

Flipper : (to flip), dérivé de la métaphore en anglo-américain « to flip one 's lid », faire sauter le couvercle, « se trouver dans un état d'angoisse ou de dépression » par extension qui fait peur.

« Ils mettent des pancartes avec la photo d'un gros doberman super flippant. » (p.117)

Les jeunes de la banlieue émaillent leur discours d'anglicismes car pour eux c'est langue de prestige qui les valoriserait dans un pays où ils sont marginalisés. De plus l'emploi de l'anglais est une manière de négliger le français standard.

L'emprunt au tsigane :

Guène utilise une prose qui emprunte également au tsigane. Voyons l'exemple suivant :

« J'ai remarqué que Hamoudi a encore changé de voiture (...) exactement la même que celle que l'assistante sociale s'était fait chourave sur le parking en bas de chez nous » (p.188)

Chouraver : `Vient de èor : voleur», èorav : je vole» donnant en français ch our/ av/er1''

1 Szabó, Dávid, « Les emprunts argotiques: analyse contrastive du procédé d'après un corpus
d'argot hongrois »
, art. en ligne : http://mnytud.arts.klte.hu/szleng/egyeb/szabod02.htm#_ftn2

L'emprunt à l'espagnol :

Les mots empruntés à l'espagnol sont également présents dans le texte de Kiffe kiffe demain. Pour l'illustration nous n'en citons que deux termes :

Mater : de l'espagnol « matar » signifiant « regarder », « épier ».

Leila s'est séparé de son ex-mari car : « Son mari chômeur attitré qui passait son temps enfoncé dans le canapé à mater des rediffusions à la télé en buvant une bière. » (p.131)

Marrer : lexie empruntée à l'espagnol « mareo, marear » signifiant ennui », « ennuyer », « douter ». Cependant, cette lexie d'origine espagnol a connu une intégration sémantique une fois adoptée par la langue française. En effet, dès qu'un emprunt s'insère dans une nouvelle langue, il peut connaitre un transfert sémantique en générant des signifiés différents du signifié originel. Or, « La transformation sémantique subie par le terme étranger fournit aussi des éléments d'appréciation sur son installation dans le lexique de la langue d'accueil 1». Ainsi, le verbe « marrer » (ennuyer) en espagnole prend en français le sens de « amuser, rigoler » et notre auteure l'utilise justement dans ce sens :

A propos du responsable de sa mère, Doria dit :« Ça doit bien le faire marrer, M. Schihont d'appeler toutes les Arabes Fatma, tous les Noirs Mamadou et tous les Chinois Ping-Pong. » (p.14)

L'emprunt dans ce cas est classé d'après Dubois et All2 parmi les métasémèmes (figures agissant sur le sens).

Toutefois, les emprunts à ces différentes langues ne constituent guère des vocables
étrangers mais faisant partie d'une langue spontanée de l'auteur, une langue qui
traduit toute l'hybridité d'une identité au coeur de la banlieue. Donc à la différence

1 GUILBERT, Louis, La créativité lexicale, Paris, Larousse, 1975, pp.97-98.

2 Dubois et al, Rhétorique générale, Larousse, Paris, 1970.

des premières générations qui se limitaient à exercer une diglossie entendue ici comme : «Situation sociolinguistique où s'emploient concurremment deux idiomes de statut socioculturel différent, l'un étant un vernaculaire [...l l'autre une langue dont l'usage, dans certaines circonstances, est imposé par ceux qui détiennent l'autorité1», cette nouvelle génération décide d'exprimer ouvertement son hétérogénéité, son hybridation identitaire.

Donc, «L'emprunt lexical est aussi indispensable à une langue de civilisation que l'emprunt public au financement de I'Etat2». Le recours en milieux d'immigrés d'origine maghrébine, au code switching est monnaie courante dans les banlieues. Cela dévoile l'intention de l'auteure à produire des effets réalistes. Kiffe kiffe demain met ainsi en scène une langue où se rencontrent et se côtoient harmonieusement diverses langues reflétant ainsi l'imaginaire social de jeunes réceptifs et aspirant à un langage universel.

Cette analyse réalisée dans les deux chapitres précédents est certes descriptive mais elle nous a permis de montrer la dynamique d'une langue qui a tout le mérite d'être la langue d'aujourd'hui et comme le dit si justement Henriette Walter : «Hier la langue était l'apanage des poètes. Aujourd'hui ce sont les jeunes qui la recréent et trouvent de nouveaux mots, de nouvelles constructions de verbe... bénéfiques pour la vie du français3

Nous avons ainsi vu que la langue de Kiffe kiffe demain s'écarte du langage standard et littéraire, à la fois, sur le plan phonosyntaxique que lexical donnant l'impression d'une restitution de l'oral. C'est donc une langue spontanée qui ne connait guère d'autocensure car elle se donne tout simplement à l'exorcisme des profondeurs de l'Inconscient. C'est dans ce sens que nous pouvons dire que l'écriture de Guène est autofictionnelle : une langue qui ne cherche aucun fard, nul

1 BAYLON, Christian, Sociolinguistique: société, langue et discours, Paris, Nathan, 1991, p. 149.

2 LE BIDOIS, Robert, Les Mots Trompeurs ou Le Délire Verbal, Paris, Hachette, 1970, p.246.

3 Henriette Walter , « Le parler jeune en citation », en ligne :
http://www.ordp.vsnet.ch/fr/resonance/2003/juin/citation.htm

ornement pour dire le réel non pas référentiel mais un réel ressenti et vécu même en pleine fiction. Avec une telle écriture autofictionnelle, Guène suit les premiers pas initiés par Doubrovsky pour son autofiction : le choix d'une langue qui coule de source ne trahit pas le parcours tracé par la première conception doubrovskienne.

Nous nous demandons si Guène n'oserait pas aller plus loin d'une pratique de l'autofiction stylistique. C'est justement ce que nous tenterons de découvrir ci- dessous.

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