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L'aventure scripturale au coeur de l'autofiction dans Kiffe kiffe demain de Faiza Guène

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par Nadia BOUHADID
Université Mentouri, Constantine - Magistère en science des textes littéraires 2008
  

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Troisième partie :

L'espace interculturel autofictionnel

La notion de culture a été au centre d'intérêt de plusieurs disciplines. L'anthropologie est l'une des sciences sociales qui s'est proposé de cerner ce concept. En effet, Edward Burnett Tylor était le premier anthropologue qui a proposé une définition fondatrice de la culture :« La culture, considérée dans son sens ethnographique le plus large, est ce tout complexe qui englobe les connaissances, les croyances, l'art, la morale, la loi, la tradition et toutes autres dispositions et habitudes acquises par l'homme en tant que membre d'une société 1».

La culture est ainsi envisagée comme propriété de l'être humain acquise au sein d'un groupe social. Vint au XXème siècle, l'anthropologue américain Franz Boas qui propose une conception plus englobante de la culture. Selon lui le contexte culturel ne se détermine pas seulement par une analyse linéaire des « conditions environnementales » dans laquelle une société évolue mais également par le contact avec d'autres communautés voisines. Et c'est au milieu du XXème siècle que l'anthropologie sera mise en relation avec la psychanalyse grâce à l'école culturaliste américaine ayant comme pionniers : Margaret Mead, Ruth Benedict et Ralph Linton. Cette école nommée également « Culture et personnalité » prône l'idée que tout individu est le produit du groupe social auquel il appartient, son milieu social influe alors sur ses comportements, ses idées, sa personnalité jusqu'à aller à sa vision du monde. La culture, dans ce sens, est vue comme un ensemble homogène de comportements et d'idées constituant une identité commune pour les membres d'une communauté.

Cependant, cette vision de culture comme ensemble homogène serait remise en cause avec les anthropologues marxistes vers les années 1960-1970. Ces derniers pensent que les diverses acceptations proposées pour la notion de culture ne rendent pas compte des différentes classes sociales et idées s'affrontant au sein d'une même communauté. Effectivement, une société est plutôt hétérogène car elle englobe plusieurs sous-groupes sociaux ayant des pratiques et des valeurs aussi différentes

1 Edward Burnett Tylor, Primitive Culture (la Civilisation primitive), 1871, cité in : http://fr.encarta.msn.com/encyclopedia_761561730_1/culture_(anthropologie).html

les une des autres. Les analyses se sont orientées alors vers l'appréhension des interactions et des confrontations entre les différentes valeurs au sein d'une communauté. Donc, la présence de plusieurs espaces culturels dans une même société permet leur contact et leur influence mutuelle, c'est ainsi qu'on parle actuellement d'interculturalité et de métissage culturel.

Outre cet aspect de culture présenté par l'anthropologie comme ensemble de caractéristiques du mode de vie et de pensée d'un groupe social, notre analyse ferait appel à la conception socioperspective de la culture prônée par Tisserant1. L'analyse socioperspective approche la notion de culture en tant que représentation. Autrement dit, la culture serait vue à travers les schèmes de perception de chaque individu, on parle alors de culture perçue2 qui permet à l'individu de s'identifier à un groupe social. Cette approche s'apparente alors à la psychanalyse car elle met l'accent sur le sentiment d'appartenance qui est géré, par ailleurs, par plusieurs facteurs psychosociologiques.

Kiffe kiffe demain est un roman de fiction en situation de contact de langues et de croisement de différentes cultures formant ainsi un contexte interculturel de prédilection. Le présent travail se propose d'étudier la construction de l'identité culturelle à travers l'analyse de l'imaginaire social et subjectif émergeants dans le roman. Pour ce faire trois phénomènes sont intéressants à soumettre à notre analyse : la stéréotypie, les représentations et l'identité culturelle. Ces phénomènes sociolinguistiques nous permettraient de comprendre les différentes manifestations à travers lesquelles se réalisent les écarts entre deux cultures. C'est dans ce sens que nous pouvons appréhender les relations interculturelles. Partagés entre deux langues, les jeunes de la banlieue sont également tiraillés entre deux cultures car

1 Tisserant, P., « Mondialisation et immigration: approche interculturelle de l'homme au travail », 2004, In E. Brangier, A Lancry, C. Louche (Eds) Les dimensions humaines du travail. Nancy: PUN. (pp615-642°), cité par : Piero-D. Galloro, « Les représentations identitaires des générations issues de l'immigration : le cas des jeunes d'origine italienne en Lorraine », art. en ligne : http://www.lacse.fr/ressources/files/etudesetdocumentation/syntheses/Galloro_05.pdf

2 Piero-D. Galloro, « Les représentations identitaires des générations issues de l'immigration : le cas des jeunes d'origine italienne en Lorraine », p.5, op.cit.

« la société et la culture ne sont pas présentes avec la langue et à côté de la langue, mais présentes dans la langue1 ». Le jeune beur devient du coup un être hybride perdu entre deux cultures et deux identités. Cette situation bilingue et biculturelle crée un décalage entre ses univers de références culturels. L'identité culturelle serait appréhendée par rapport au milieu social d'une part et l'image de Soi d'une autre part. Les personnages de Kiffe kiffe demain se déploient dans une communauté de la banlieue. Quels sont donc les traits reconnaissables d'une banlieue française et jusqu'où ce milieu social pourrait influencer les représentations de ses citoyens ? Quelles sont alors les stratégies identitaires adoptées par ces individus pour se représenter une telle réalité ?

La banlieue est un espace périphérique de la capitale où se regroupe une grande majorité de la population immigrée. Ce milieu incarne la misère, l'exclusion, la violence, l'échec scolaire et la médiocrité architecturale. Ainsi, les jeunes des cités se retrouvent dans un milieu défavorisé qui tend vers l'enfermement. De quelle culture peut-on alors parler ? Celle du « ghetto » ? Une culture de contre culture ? Ou une culture hybride ?

Nous analyserons l'espace interculturel en liaison avec le concept de l'autofiction. Autrement dit nous expliciterons le rapport qu'entretient l'écriture autofictionnelle avec les manifestations de plusieurs cultures dans un même univers. L'autofiction sera examinée du point de vue de Doubrovsky, c'est-à-dire que l'écrivaine devrait mettre en scène son propre univers culturel. Nous verrons, donc, si Guène met en scène un mode de référence culturel propre à une fille de la banlieue.

1 BAYLON, Christian, Sociolinguistique: société, langue et discours, Paris, Nathan, 1991, pp. 31- 32.

Chapitre I : Un regard stéréotypé :

« Lire la littérature revient nécessairement à manipuler des stéréotypes ; penser la littérature est impossible

en dehors de la problématique des stéréotypes ; enseigner la littérature revient à éveiller à la

conscience des stéréotypes.1 »

Nous nous sommes intéressée à l'analyse des stéréotypes car ils constituent une composante essentielle du système culturel d'une communauté. Ils jouent donc un rôle singulièrement important dans la découverte du mode de fonctionnement ainsi que l'imaginaire culturel de cette communauté. C'est dans ce sens que les stéréotypes constituent un outil de lecture pertinent des rapports interculturels. Nous verrons comment les stéréotypes contribuent dans la formation des représentations des personnages et nous examinerons les différentes fonctions qu'ils peuvent remplir.

1. Tentative de définition :

Partons d'abord de la définition qu'a proposé Morfaux au stéréotype : " Clichés, images préconçues et figées, sommaires et tranchées, des choses et des êtres que se fait l'individu sous l'influence de son milieu social (famille, entourage, études, profession, fréquentations, médias de masse,...) et qui déterminent à un plus ou moins grand degré nos manières de penser, de sentir et d'agir2 ".

Dans cette définition, Maurfaux assimile le stéréotype au cliché tout comme le dictionnaire Le Petit Robe rt3 qui les cite comme synonymes. Effectivement, le stéréotype et le cliché sont souvent confondus car «les deux termes sont [...] reçus à la fois comme des formules figées et des pensées rebattues4».

1 Dufays, Jean-Louis, « Le stéréotype, un concept-clé pour lire, penser et enseigner la littérature », mars 2001, art. en ligne :

http://www.revue texto.net/marges/marges/Documents%20Site%206/doc0030_dufaysjl/albi2000jld.pdf

2 Morfaux, Louis Marie.- «Préjugés, Stéréotypes», in Vocabulaire de la philosophie et des Sciences Humaines.- Paris : Armand Colin, 1980.

3 Dictionnaire Le Petit Robert, 1996

4 Herschberg-Pierrot, Anne.- «Clichés, stéréotypies et stratégie discursive dans le discours de Lieuvains (Madame Bovary, II, 8)» in Littérature, n° 36.- Paris : Larousse U, déc. 1979, p.80.

Cependant, la confusion n'est pas totale car « le stéréotype vise le plan des représentations mentales que les membres d'une collectivité reçoivent telles quelles, tandis que le cliché se réfère au plan de la langue avec ses expressions figées que les locuteurs ne peuvent modifier ni du point de vue de la forme, ni en ce qui concerne le contenu sémantique. 1»

Donc, le cliché se réclame plutôt de la rhétorique alors que le stéréotype de la doxa (ensemble de jugement, d'idées...). En d'autres termes, le seul point commun entre stéréotype et cliché est bien leur aspect à la fois : banal, figé et conventionnel. Nous nous intéressons davantage au concept de stéréotype et nous tenterons d'expliciter ses particularités et nous mettrons l'accent sur son pouvoir métacommunicationnel.

Quant à Dufays, il considère comme stéréotype « toute association verbale, narrative ou descriptive qui se caractérise par sa récurrence, son semi-figement, son ancrage durable dans la mémoire collective, etc., ne peut-on pas dire que les stéréotypes sont partout, qu'ils affectent la moindre de nos paroles et de nos pensées ?2 »

Le stéréotype devient dans ce sens l'aspect général du déjà-dit, un savoir admis par la collectivité, dont le contenu informationnel s'approche souvent d'une valeur zéro. Cette valeur zéro est l'effet du figement dû à l'usage répété. Pour sa part, Barthes note l'aspect répétitif et naturel du stéréotype qu'il considère comme un élément: « répété, hors de toute magie, de tout enthousiasme, comme s 'il était naturel, comme si par miracle ce mot qui revient était à chaque fois adéquat pour des raisons différentes.3». Notons que d'un point de vue pragmatique, Roland Barthes s'est intéressé également au pouvoir d'assertion du stéréotype en mettant

1 SCRIPNIC, Gabriela, « Le rôle du cliché intensif dans les textes littéraires », atr. En ligne : http://st.ulim.md/download/icfi/publicatii/francpolyphonie2/gabriela_scripnic357.pdf

2 Dufays, Jean-Louis, « Le stéréotype, un concept-clé pour lire, penser et enseigner la littérature », mars 2001, art. en ligne :

http://www.revue texto.net/marges/marges/Documents%20Site%206/doc0030_dufaysjl/albi2000jld.pdf

3 Barthes, Roland, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p.69.

l'accent sur l'acte illocutoire combinant convocation du stéréotype et pouvoir d'assertion. Cette réalité « impersonnelle » procurée par le stéréotype crée un effet d'objectivité donnant davantage une puissance prédicative à l'énonciation.

D'après J.-L. Dufays1 les stéréotypes agissent selon trois niveaux : au niveau d'inventio faisant appel à des stéréotypes syntagmatiques (qui sont des agencements de parties de discours ou d'actions narratives), au niveau de dispositio on parle alors de stéréotypes paradigmatiques (qui sont des idées et des représentations « collant » à des personnages, des lieux, des actions ou des objets) et enfin au niveau d'elocutio (assemblages de mots ou des figures de style).

Nous axons notre analyse davantage sur les deux premiers niveaux : l'inventio et le dispositio et nous procéderons en suivant les étapes de l'étude réalisée par J.-L. Dufays dans son article.

Faire appel aux stéréotypes dans un texte littéraire est sous-tendu par plusieurs raisons qui, toutefois, diffèrent d'un écrivain à un autre. Selon J.-L. Dufays2, un écrivain peut faire usage de stéréotypes pour trois raisons différentes : la participation (1er degré) c'est-à-dire que le stéréotype par son aspect du déjà-dit implique spontanément le lecteur et renforce son adhésion, la mise à distance (2e degré) dans ce sens où le lecteur s'efface en présentant des réalités qui ne lui appartiennent pas mais qui sont plutôt ancrées dans l'esprit collectif de la société c'est ainsi que le stéréotype arrache le lecteur de l'individualisme et le place dans l'imposant imaginaire social. Le troisième degré est celui des traitements ambigus et ambivalents. Cependant, « Chaque usage est pourvu de certaines fonctions qui, par leurs effets imprévisibles, influencent l'attitude du lecteur3». Nous expliciterons ces fonctions au fur et à mesure de notre analyse et nous examinerons également l'intervention du lecteur dans son rapport avec les stéréotypes proposés par le texte et ses propres stéréotypes intériorisés. Ne perdons pas de vue que l'interprétation des stéréotypes « mobilise le contexte culturel qui les a lexicalisés4 », autrement dit

1 Jean-Louis Dufays, « Le stéréotype, un concept-clé pour lire, penser et enseigner la littérature », op.cit.

2 Ibid.

3 SCRIPNIC, Gabriela, « Le rôle du cliché intensif dans les textes littéraires », op.cit.

4 Fournier Nguyen Phi Nga, « Stéréotypie et analyse du Discours », art. en ligne : http://cla.univfcomte.fr/gerflint/Perou2/Fournier.pdf

le stéréotype « dépend du calcul interprétatif de l'allocutaire et de ses connaissances encyclopédique1 » acquises dans un bain culturel spécifique à une communauté socioculturelle.

Nous savons maintenant que depuis les travaux du théoricien M. Bakhtine2 et sa fameuse conception du dialogisme que tout discours ne peut trouver essence qu'à travers et dans le dire d'autrui. En d'autres termes, l'information est énoncée par la voix et par les mots, donc, dans tout énoncé outre la voix de l'énonciateur, se croisent plusieurs voix d'autrui : « Chaque mot, nous le savons, se présente comme une arène en réduction où s'entrecroisent et luttent les accents sociaux à orientation contradictoire. Le mot s'avère, dans la bouche des individus, le produit de l'interaction vivante des forces sociales 3». Ainsi, les stéréotypes comme savoir déjà établi et rebattu représente un champ d'analyse important pour l'approche de tout discours : « Le stéréotype et le phénomène de stéréotypie se rattachent dès lors au dialogisme généralisé mis en lumière par M. Bakhtine et repris dans les notions d'intertexte et d'interdiscours. Tout énoncé reprend et répond nécessairement à la parole de l'autre, qu'il inscrit en lui ; il se construit sur le déjà-dit et du déjà-pensé qu'il module et, éventuellement, transforme.4»

Nous pouvons estimer qu'à travers l'étude des stéréotypes qui se donnent à nu dans Kiffe kiffe demain, nous pourrons découvrir de plus près le système interculturel de la communauté dans laquelle se meut les différents personnages.

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