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Syrie: d'une révolte populaire à  un conflit armé


par Sophia El Horri
Université Paris VIII - Master 2 Géopolitique 2012
  

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I.2. Syrie, guerres médiatiques interposées

Depuis l'hiver 2011, l'ensemble des pays du monde arabe a été secoué par des mouvements populaires de contestation de l'ordre existant : aspiration à plus de liberté et de démocratie, à une meilleure équité dans la distribution de richesses, réaction aux problèmes socio-économique... Les slogans et revendications sont partout comparables. Cependant, si elle s'inscrit à l'origine dans la dynamique des "révolutions arabes", la situation en Syrie s'en distingue toutefois par ses implications internationales. Faut-il rappeler que la Syrie figurait dans la liste des pays de "l'axe du mal" et que depuis trois décennies ? Damas est l'allié de l'Iran, pays phare de ce dit axe, décrété par Washington, et que les américains cherchent à affaiblir par bien des moyens26, tant en raison de son programme nucléaire, de son soutien au Hezbollah libanais, que de son influence régionale grandissante.

Dans le câble diplomatique évoqué plus haut, l'ambassade américaine à Damas étudie les possibilités de pousser à un changement de régime en développant les vulnérabilités du régime dans son fonctionnement interne mais aussi en encourageant l'union des groupes ethniques ou communautaires délaissés par le régime. Les intérêts Américains passent d'abord par un changement interne en Syrie afin de pouvoir bouleverser l'axe "Téhéran-Damas". Le dossier iranien conditionne visiblement beaucoup la gestion internationale de la crise syrienne, qui intervient dans le contexte régional du retrait des forces américaines d'Irak et de l'inquiétude grandissante des pays du Golfe face à la constitution possible d'un axe Damas/Bagdad/Téhéran. L'épisode libyen a vu jouer un rôle grandissant des influences étrangères dans la crise, et l'ingérence des acteurs internationaux s'observe quotidiennement, aussi bien à travers un soutien d'une partie de l'opposition qu'à travers la guerre de

24 Images des quartiers touchés, vidéo mise en ligne par un opposant: http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=igB-VKVOKAw#!,

25 rapport qu'on peut retrouver ici : http://www.cf2r.org/images/stories/RR/rr11-syrie-une-libanisation-fabriquee.pdf

26 Câble diplomatique écrit par l'ambassadeur américain à Damas, en 2006.. source Wikileaks.

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l'information qui se livre entre Damas et son réseau contre les médias arabes et anglo-américains.

Si l'on en croit les médias, une vision bipolaire est offerte selon qu'on écoute ou regarde SANA, ou des sites d'informations iranien27, ou qu'on s'informe à partir des moyens de communication massive conduits par des médias internationaux.

La crise syrienne est l'objet d'une véritable guerre médiatique. Force est d'observer que les médias francophones, qui restent des acteurs très secondaire dans cette affaire, reprennent souvent, sans vérification immédiate, les affirmations des grands médias arabes et anglo-saxons. Beaucoup de tâtonnements et de confusions ont été le fruit bien des fois d'intérêts politiques au moment de la diffusion des informations. Suivant de très près les dépêches de l'AFP, j'ai pu moi-même constater que certains actes sont attribués au régime sans que cela ne soit vérifié et vérifiable : on ne connaît pas encore l'identité de ceux qui ont bombardé le pipeline de Homs, ou encore l'identité des tueries de la famille sunnite, photographiée par le journaliste "Mani"28 et j'en passe...

Parmi les principaux arguments mobilisés par les médias anti -"mainstream" l'utilisation de termes ciblant le régime et à légitimer les manifestations est un des plus fréquemment mobilisés. En effet, les médias syriens, soit pro-Assad, soit d'autres qui se réclament d'une volonté de "ré-information", dénoncent plusieurs techniques adoptées notamment par Al Jazeera. Les médias tendent à généraliser le contenu de l'information en ne citant pas la localité : on parle toujours de "Syrie", de pays "gouverné par une minorité". L'opposition, quant à elle, tend à être glorifiée et homogénéisé, alors même qu'elle se caractérise par son hétérogénéité. Pas de "groupes salafistes" dans l'opposition : on parle de "combattants pour la liberté", ou de "forces de la résistance". Les sources des informations sont rarement claires : d'où la multiplication des rumeurs ; comme celle par exemple qui annonçait la défection du ministre indéboulonnable de la Défense, le sunnite Manaf Tlass, afin de rejoindre l'Armée Syrienne Libre. Enfin, la qualité même des vidéos et leur authenticité est remise en question : pourquoi si peu de qualité dans les vidéos ? Pourquoi autant d'informations contradictoires ?

27 Iran French Radion Article « La Syrie, victime du Printemps Arabe ? », 17 mai 2012, http://french.irib.ir/analyses/articles/item/188860-la-syrie,-victime-du-printemps-arabe

28 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/11/25/le-recit-du-photo-reportage-a-homs-de-mani_1609421_3218.html

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Les représentations brouillent la vue, et on ne sait pas finalement qui croire. La fermeture du pays aux journalistes ou le danger de leur mission suffit à faire proliférer l'opacité tant dans les esprits que sur le terrain. La couverture médiatique reste par trop unilatérale et s'inscrit dans les rapports de force géopolitiques. Sur la crise syrienne en particulier, l'information cède trop souvent le pas aux contraintes de cette idéologie dominante qui tend à valoriser la parole de médias dont les pays, eux-mêmes, sont autocratiques, sécuritaires et anti-démocratiques.

Plusieurs médias se font les avocats d'une thèse complotiste: la Syrie serait la cible de tentatives de déstabilisation de l'Arabie Saoudite, des États Unis et de l'Europe. Qu'il s'agisse du réseau Voltaire qui présente le conflit en Syrie comme un conflit de post-guerre froide ou encore le site info-Syrie qui se fait le défenseur de la cause de Bachar El Assad, ces médias se donnent comme objectif d'éclairer le plus grand nombre sur la situation en Syrie, en se détachant des messages médiatiques mainstream les plus diffusés.

Dans ce cadre, Samar Yazbek29 rapporte à très juste titre les quelques mots échangés dans un taxi à Damas : "Qu'est ce qui se passe ?- Rien. Rien du tout. Pourquoi alors tous ces soldats et toutes ces forces de sécurité ? Ce n'est rien, rien du tout ". Ce passage montre la dualité très forte de la situation en Syrie : le chauffeur de taxi n'ose même pas poser des questions dont les réponses sont pourtant devant lui. Il semble que les questions mêmes soient interdites : le sentiment pesant de la force de barbarie du régime empêche l'entendement de produire ses propres conclusions. Il ne se passe rien, car sur SANA30, il est dit qu'il ne se passe rien. Le "rien" est l'emblème de la peur, de la barbarie, car son contenu est idéologique. Il ne se passerait rien dont nous devions nous préoccuper, le régime aurait affaire à des traîtres, des comploteurs qui veulent la destruction de la Syrie.

Sur le site InfoSyrie31, plusieurs témoignages de personnes en visite à Damas ou encore à Hama sont publiés. Selon Alain Corvez, spécialiste de géostratégie internationale et régulièrement contributeur à ce site, la Syrie est la victime d'un traitement médiatique fomenté par les forces atlantistes. Il livre dans le site ses impressions de voyage, assortis d'une analyse sur ce qui est en jeu en Syrie, et ce qui aurait été mis en oeuvre par les acteurs étatiques en interaction avec la Syrie.

29 Samar Yazbel, Feux croisés, journal de la révolution syrienne, ocpit, p27.

30 Agence Arabe Syrienne de l' Information, http://www.sana.sy/index_fra.html

31 http://www.infosyrie.fr/

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Alain Corvez raconte d'abord que la société civile ainsi que des acteurs de la vie économique se sont constitués en association non gouvernementale afin de contrer les flots médiatiques qui laissent penser que la Syrie entière s'est dressée contre Bachar El Assad. Dénommée "Syria is fine", "La Syrie va bien", cette ONG a invité, du 21 au 24 août, entre cent cinquante et deux cents personnes d'une vingtaine de nationalités différentes, parmi lesquelles de nombreux journalistes, à venir constater sur place une réalité différente de la situation. Selon les visiteurs, Damas continuerait à vivre comme auparavant, Alain Corvez insiste dans son récit sur l'idée que ses déambulations dans les rues damascènes étaient libres, ainsi que l'étaient ses conversations avec la population qu'il y a croisée. Cette même population aurait par ailleurs exprimé des inquiétudes quant à un complot désireux de monter les Syriens les uns contre les autres. Alain Corvez écrit : "Si certains réclament plus de libertés économiques, administratives et policières, ils reconnaissent au président Bachar El Assad la volonté sincère de mettre en oeuvre ces réformes".

Mais l'interrogation qui jalonne ce témoignage est de savoir comment ce témoin, spécialiste de questions internationales peut justifier la thèse d'un complot manifeste contre la Syrie. Bachar El Assad dénonçait le complot organisé et soutenu de l'étranger, utilisant les milices terroristes islamiques pour tenter de renverser le pouvoir. Alain Corvez touche du doigt un point capital. Qui sont ces acteurs qui se soulèvent ? Qui sont ceux qui scandent des slogans radicaux ? Quel est le but de cette opposition urbaine et périphérique ? De Deraa à Idlib, de Lattaquié à Deir Ez Zor, qu'est ce qui réunit et sépare ces opposants aux régimes ?

Selon Alain Corvez, le but des comploteurs contre le régime n'est pas "une Syrie libre et démocratique, mais un pays sous la botte de "l'Occident", éventuellement dirigé par des islamistes soutenus pas l'Arabie Saoudite et les services américains, cessant de soutenir la cause arabe authentique". Ce qui est révélateur dans ce passage, c'est l'impression qu'a le lecteur averti d'écouter un message de propagande en faveur de Bachar El Assad. Je m'explique: non seulement Alain Corvez insiste sur la modernisation et le dynamisme de la Syrie depuis l'accession au "trône" de Bachar El Assad en 2000, mais il évoque l'enjeu de "soutenir la cause arabe authentique", cause qui est au coeur des discours baathistes pan arabistes, et cause qui a souvent exaspéré les syriens, lassés d'entendre des discours supra nationaux alors que les revendications étaient, quant à elles, nationales, régionales et locales. Ensuite, Alain Corvez dénonce la manipulation des foules au nom de principes vertueux et démocratiques alors que "leur" seul et ultime but serait l'établissement d'une charia sunnite

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stricte. Je mets "leur" entre guillemets, car il est clair que le discours d'Alain Corvez se perd dans des accusations sans noms, sans visages. Qui sont ces comploteurs, qui sont ces "ils" ?

Alain Corvez se fait le défenseur des thèses proposées par les autorités officielles ainsi que par le biais de leurs médias (étant arabophone, j'ai pu suivre les éditions des journaux télévisées de la chaine officielle "Souriya"). Il décrit ainsi le niveau d'organisation des forces salafistes à Hama ainsi que leur armement sophistiqué :

"À Hama justement, l'ONG nous a emmené visiter les lieux qui montrent clairement que ce ne sont pas seulement des moyens de télécommunication sophistiqués qui ont permis de monter les opérations de commandos, organisées militairement, et qui, le 31 juillet, ont détruit le commissariat de police et tué sauvagement les 17 policiers qui l'occupaient, les décapitant avant d'aller jeter leurs corps dans la rivière Oronte (Nahr el Assi), brûlé le Palais de Justice et fait exploser le Cercle de garnison en tuant 20 autres personnes. À l'évidence ces opérations ont été montées avec des armements importés par des filières franchissant les frontières et n'avaient pas pour but de faire avancer la démocratie en Syrie. Le Gouverneur de la ville nous expliqua que ces opérations militaires avaient été organisées pour bloquer le centre-ville et laisser agir ces groupes, composés d'après lui de salafistes hors-la-loi, assortis de trafiquants divers. Il ajoutait que les responsables de sa ville avaient autorisé les manifestations pacifiques et dialogué avec les meneurs mais que ces opérations terroristes avaient nécessité une réponse militaire appropriée. Les médias occidentaux avaient présenté les évènements de façon mensongère en disant que les forces de l'ordre tiraient sur la foule pacifique. Comment expliquer alors les centaines de soldats tués et les nombreux blessés, dont nous avons visité quelques-uns à l'hôpital militaire de Tichrine, dans la banlieue de Damas, qui nous ont expliqué comment ils avaient été agressés à Hama, Deraa, Deir El Zor, après avoir été isolés à dessein du gros de leur formation."

Voici la version d'Alain Corvez des évènements, d'autres médias, quant à eux, ont surtout relayé le nombre de morts à la suite de l'entrée de l'armée dans la ville de Hama, qui aurait fait 90 morts le 31 juillet, selon plusieurs organisations de défense des droits de l'homme.

La Syrie, de par son histoire dans le monde arabo-musulman depuis la période Omeyyade, est une nation capitale dans le Moyen-Orient, incontournable et centrale. L'axe Irano-Syrien est une des clés de la résolution des conflits avec l'Iran, nous développerons cela

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plus amplement en deuxième partie. Selon Alain Corvez, mettre des islamistes sunnites au pouvoir à Damas ne permettrait pas de marquer des points utiles contre l'Iran chiite dont les alliances avec la Syrie ont toujours été conjoncturelles depuis 1979 et non pas confessionnelles. De plus, le témoignage présente Bachar El Assad comme la seule digue empêchant les islamistes d'attaquer les minorités confessionnelles :

"Les chrétiens rencontrés nous avaient déjà fait part de leur crainte de voir les islamistes les attaquer, comme ils l'ont d'ailleurs fait à Rabareb, près de Deraa, quand 500 d'entre eux environ ont attaqué un commissariat tenu par des policiers chrétiens. Nous recevant dans sa basilique grecque- orthodoxe Sainte Marie, Mgr Luca Al Khoury nous raconta comment il en avait refusé l'accès à l'ambassadeur américain après que ce dernier se soit solidarisé avec les mutins de Hama. Le Patriarche Ignatius IV nous expliquait ensuite les erreurs d'appréciation de l'Occident sur la culture orientale et notamment syrienne : les chrétiens étaient les premiers en Syrie dit-il, puis l'islam est arrivé ensuite et depuis lors il n'y a jamais eu de luttes entre les habitants qui se sentent d'abord et avant tout Syriens. Vantant l'ouverture d'esprit et la jeunesse du Président Bachar, il se disait convaincu que c'était lui le mieux à même de moderniser le pays en respectant ses diversités et sa culture de la plus ancienne civilisation du monde. S'il y avait des différences d'appréciation, il fallait les résoudre par le dialogue ajoutait-il."

En conclusion de son voyage, Alain Corvez dénonce la manipulation d'aspirations légitimes d'un peuple à davantage de libertés, économiques, administratives et politiques. Il y a certes, selon lui, un désir de réforme mais aucune d'entre elles n'impliquerait le renversement du régime. Ce qui est d'avantage intéressant, c'est comment évaluer l'opposition ; et à ce sujet l'auteur dénonce la désinformation faite par les médias « mainstream » type CNN, BBC et Al JAzeera qui confondent l'opposition syrienne à l'ensemble de la population syrienne. Ainsi, selon Alain Corvez, l'immense majorité de la population ne s'est pas manifestée pour l'instant,(décembre) les milliers de manifestants dans les villes qu'assiège l'armée ne seraient donc pas représentatifs de la Syrie réelle, selon ce correspondant.

D'autre part, les milieux de gauche du Maghreb et du Proche-Orient dénoncent depuis plus d'un mois une propagande d'une intensité inégalée et orchestrée, selon eux, depuis des semaines par les médias des puissances européenne et américaine pour faire tomber le régime syrien. Les puissances qu'ils qualifient d'impérialistes s'ingèreraient sans retenue dans

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les luttes qui se déroulent en Syrie, au nom du prétexte hypocrite et éculé de la défense des droits de l'homme, de la liberté et de la démocratie. Des informations fantaisistes seraient propagées chaque jour et chaque heure par les médias sur le nombre de morts, l'étendue de la répression et les prétendus massacres, les bombardements et les emprisonnements.

À l'inverse, ces mêmes médias cacheraient soigneusement l'identité politique réelle des opposants, leurs liens organiques avec les mouvements islamistes réactionnaires, leurs appels à la remise en cause de la laïcité et à l'assassinat des minorités religieuses, l'infiltration de groupes intégristes armés à partir de la Jordanie, de l'Irak, du Liban et de la Turquie, les tueries et les actes de sabotage perpétrés en différentes régions de la Syrie, principalement sur les zones frontalières. Les islamistes les plus réactionnaires de la ville de Hama sont présentés comme des démocrates. Même la presse arabe dite démocratique qui a pourtant l'habitude de la duplicité des mouvements islamistes, qui soutient sans hésitation leur répression en Algérie, au Maroc, ou encore en Égypte, et critique de façon acerbe toute tentative de réconciliation avec eux, ne trouve pas insolite de qualifier la ville de Hama de fief de la "résistance à la dictature". Cette presse semble alors reprendre non sans contradiction le message qualifié de propagandaire émis par les médias des pays occidentaux et des pays du Golfe. La question soulevée est d'une importance capitale car au printemps, et pendant l'été 2011, qui connaissait l'identité réelle des rebelles en Lybie ? Bien que la situation ne soit absolument pas la même en Syrie, il est raisonnable et cela tombe même sous le sens de se demander qui est au coeur de la contestation dans certaines villes. Parce que la Syrie est un pays multiconfessionnel, il faut être d'autant plus attentif aux discours des acteurs engagés dans la contestation : quel changements réservent-ils au peuple syrien et n'y a -t-il pas un risque de dérive confessionnelle ?

À grands renforts de gros titres et d'allocutions, la médiatisation autour de la Syrie se concentre surtout sur la répression des civils et les meurtres commis contre la population. Deux camps semblent s'affronter dans la couverture médiatique actuelle : l'armée de Bachar El Assad, et la population non armée alors que plusieurs observateurs avaient remarqué sur le terrain des éléments armés non présents dans le protocole.

Le dossier du Monde publié le 23 novembre 2011, titré "l'engrenage syrien » et consacré à la Syrie, concentre sa ligne éditoriale sur trois axes centraux : « l'État de barbarie »

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contre les populations soulevées, sur les moyens diplomatique et militaire de l'opposition "disparate et divisée", puis sur les enjeux internationaux du conflit syrien. La plus grande part de ce dernier axe concentre son attention sur l'axe arabo-iranien. Je me suis surtout référée à ce quotidien car l'ensemble des représentations qu'il véhicule autour du conflit me semble très pertinent.

Plusieurs expressions enracinent le conflit dans un ton et un registre pathétiques : les mots et expressions sont les mêmes qui ont qualifié la répression des insurgés libyens contre Kadhafi : "l'histoire continue à s'écrire dans le sang ", "État de barbarie". Ce dernier miserait tout sur la violence et l'instrumentalisation des minorités.

Ce qui a légitimé l'idée d'une intervention étrangère pour la protection des civils, c'est bien la dureté de la répression qui a fait plus de 8500 morts jusqu'en mars 2012, selon l'ONU.

Par ailleurs, le point de vue et la thèse des comités de coordination locaux en Syrie, et donc d'une partie de l'opposition syrienne de l'intérieur, sur la protection des civils par l'Organisation des Nations Unies se décline comme suit32:

"Nous affirmons que malgré une répression inégale et sans aucun soutien de l'étranger, la révolution syrienne s'est montrée créative du fait du pacifisme, du déterminisme et de la régularité de son mouvement.

Nous considérons que les objectifs d'une protection internationale doivent se limiter à assurer la sécurité des regroupements et des manifestations pacifiques afin de permettre au peuple syrien d'exercer en toute liberté l'étendue de ses forces pacifiques pour s'orienter vers un système de gouvernance démocratique, séculier et pluraliste basé sur les libertés publiques, ainsi que l'égalité de fait et de droit de tous les syriens.

Nous considérons que les moyens d'une protection internationale, qui doivent être approuvés par le Conseil de Sécurité de l'ONU, conformément à l'article VII de la charte des Nations Unies, doivent se limiter aux points suivants :

? Assurer les conditions nécessaires pour des rassemblements pacifiques en

32 http://www.lccsyria.org/

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concordance avec les différentes organisations de défense des droits de l'homme dont la Syrie fait partie

? Ceci requiert comme condition nécessaire que les États membres des Nations Unies prennent les mesures nécessaires pour prévenir toute vente d'armes ou de matériels similaires au régime syrien.

? Forcer le régime syrien à assurer la sécurité de toutes les missions d'agences humanitaires des Nations Unies

? Assurer les conditions en vue de l'application d'enquêtes impartiales et objectives, et l'organisation de procès justes concernant tout acte soupçonné de constituer un crime contre l'humanité sur le sol syrien, depuis le 15 Mars 2011."

Les textes limitant l'étendue d'une intervention étrangère dans le conflit sont nombreux, qu'il s'agisse de l'opposition syrienne de l'intérieur ou celle de l'extérieur.

Les premiers car une intervention de l'OTAN placerait le Conseil National Syrien en favori pour la période postrévolutionnaire et les seconds car une intervention étrangère ferait passer le CNS pour le pantin des occidentaux, alors même que les syriens sont très attachés à leur indépendance.

Nous avons donc illustré comment se passait cette guerre de l'information dans les discours et les techniques, mais ce qu'elle cache, c'est les canaux révolutionnaires par lesquels elle est retransmise. Le printemps arabe peut à juste titre être qualifié de révolution numérique : c'est par les réseaux sociaux que se sont faits les premiers "sit-in" numériques. En Tunisie, le régime a concédé des libertés suite aux pressions des manifestants et a lâché du lest sur tout ce qu'il avait réprimé depuis 1987. Mais en Egypte, les conditions d'accès et d'anonymat n'étaient pas garanties. Ils favorisaient ainsi la censure ou encore l'emprisonnement de détenus politiques en remontant leur adresse électronique. En Syrie, le même scénario se produisit. Pourtant les vidéos continuaient à affluer dans le net. Dans les quartiers non assiégés par l'armée en Syrie, un groupe d'internautes, des hackers, se sont impliqués dans le conflit donnant aux opposants les mêmes canaux d'expression que le pouvoir. C'est une réponse de l'opposition numérique contre le régime. La guerre est donc bien totale.

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Le groupe le plus connu de hackers est Télécomix : ils sont définis, par les internautes qui partagent leurs idéaux, comme un groupe d'activistes sur Internet qui défend la liberté d'expression et la libre circulation de données. En septembre 2011, le groupe s'est investi dans l'opération en Syrie. Après avoir constaté que tout ce qui entrait et sortait du pays via le protocole http était contrôlé, les activistes ont apporté des outils aux syriens pour contourner la censure et naviguer via des sites sécurisés.

Le 5 septembre 2011, tout syrien souhaitant se connecter à internet est automatiquement tombé sur une page créée par Télécomix33, expliquant en quelques mots qu'il était possible de contourner la surveillance. Des liens vers des logiciels appropriés étaient cités sur la page, ainsi que de nombreux conseils techniques. J'ai souvent consulté le site : il est une véritable mémoire vivante de la révolution, un formidable moyen d'information, une base de données gigantesque, ouverte et participative. Les informations ne sont pas toujours très bien vérifiées en ce qui concerne certaines rumeurs, cependant, on a l'impression d'y être. N'importe quelle fenêtre dans le monde peut alors s'ouvrir sur le conflit syrien.

Le site s'intitule "Syria : News from the Ground" et présente de petites présentations, de petites dépêches, ou des articles courts renvoyant à des sites pour permettre des activistes et spectateur intérieurs de se tenir au courant, de se coordonner mais en plus, cela permet aux observateurs extérieurs du conflit de suivre la révolution. Le site met par ailleurs souvent en garde ses collaborateurs en Syrie contre les logiciels comme Skype ou l'utilisation non sécurisée des réseaux sociaux comme Twitter, Facebook ou Google+.

La guerre d'information développe des représentations antagonistes et développe de nouveaux canaux d'expression : une autre façon de se révolter en contournant les médias obstrués par le régime.

*****

Afin de mieux analyser les mois de révolte qu'a connu la Syrie depuis mars 2011, je ne pouvais me baser sur des faits uniquement spatiaux ou matériels ou encore me fonder seulement sur les péripéties du conflit car ce qui se joue en Syrie va au-delà de la luttes pour le pouvoir : la Syrie est devenu le terrain d'une guerre des représentations, une guerre des destins historiques marqué par une relation duelle de dominant/dominé. Ce sont les liens

33 http://syria.telecomix.org/95191b161149135ba7bf6936e01bc3bb

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clientélistes entre alaouites et le clan Assad qui ont exacerbé les sentiments de dépossession parmi les sunnites.

Cependant, nous le montrerons en deuxième puis en troisième partie, la révolte est plus générique qu'une révolte confessionnelle, elle porte sur la nature du régime. On y retrouve comme ailleurs les slogans : « le peuple veut la chute du régime », « dégage Bachar ». C'est le régime de Bachar el Assad qui a très vite agité le spectre de la division confessionnelle, et la peur de la fitna, guerre civile, au sein de la mosaïque confessionnelle et ethnique que représente la Syrie. Précisions que le régime syrien n'est pas proprement alaouite : il est dominé par certains alaouites proches des réseaux Assad. Ceux qui ne sont pas liés directement au régime subissent les mêmes maux économiques et sociaux que les autres Syriens. Mais le pouvoir insuffle l'idée que s'il y a un changement de régime, une revanche sunnite face aux alaouite est plus que probable. Cela permet une forme de ralliement par peur autour de lui.

La contestation, pour parer ce genre de coup médiatique, doit compter sur d'une part sa capacité de mobilisation, et doit d'autre part maintenir le plus longtemps possible sa couverture médiatique, surtout dans les pays favorables à un renversement de régime. La guerre fait rage entre la coalition Al Jazeera-BBC-CNN et le régime de Bachar el Assad. Tous d'eux tentent de se rallier un maximum de soutiens. Ces médias se font souvent les avocats des idéologies de leur camp, ce qui rend l'abîme d'autant plus grand entre les deux parties.

La révolte de la société syrienne contre son régime a atteint un point de blocage complet au premier semestre 2012. Le plan Annan, dont la mise en application complexe a commencé le 10 avril 2012 est jusqu'à maintenant la seule solution porteuse d'un mince espoirt, alors que la violence se déchaine et que les autres perspectives, en particulier l'intervention internationale, se révèlent impraticables pour l'instant. Comment en -est on arrivé là ?

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DEUXIEME PARTIE :

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