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Syrie: d'une révolte populaire à  un conflit armé


par Sophia El Horri
Université Paris VIII - Master 2 Géopolitique 2012
  

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I.1. Les représentations véhiculées par le complot : la peur d'une revanche sunnite I.1.1. La rhétorique du complot dans les discours du pouvoir

Le président syrien Bachar al-Assad, confronté à une contestation sans précédent, a affirmé à plusieurs reprises que son pays faisait face à un "complot" et souligné que le pays était à un "tournant", dans un discours à l'Université de Damas retransmis par la télévision d'État.

Il s'agit de la troisième intervention publique d'Assad depuis le début en mars du mouvement de contestation. Comparé à ses deux premières interventions, le discours prononcé lundi 20 juin à l'université de Damas par le président Bachar El Assad, devant un parterre d'étudiants, offre un diagnostic certes plus affiné que dans ces précédents discours, mais invoque à nouveau l'argument du complot. Il avait alors déclaré :

"Il y a certainement un complot. Les complots sont comme des microbes qu'on ne peut éliminer, mais nécessitent que l'on renforce notre immunité".

"Je ne pense pas qu'il y ait eu un seul jour où la Syrie n'ait pas fait l'objet d'un complot, que ce soit en raison de sa situation géographique ou en raison de sa position politique", a-t-il asséné.

Mais ce "complot" va rendre la Syrie "plus résistante", a-t-il estimé ajoutant que le pays se trouvait à un "tournant" après des "jours difficiles".

Il a par ailleurs développé cet argument en comparant le complot à une maladie chronique qui saisirait régulièrement la Syrie. Ce discours se veut en surface rassurant mais opère des divisions au sein des syriens (typologie: manifestants légitimes/ hors la loi/ extrémistes). Il mobilise l'argument du complot pour justifier toute violence dans la répression.

Les militantes pro-démocraties avaient vite réagi: les Comités Locaux de Coordination (LCC Syria), une Organisation Non Gouvernementale syrienne qui supervise les militants organisant les manifestations dans le pays, avaient appelé "à poursuivre la révolution jusqu'à la réalisation de tous ses objectifs" et jugent "inutile" tout dialogue qui n'impliquerait pas un changement de régime.

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Tout au long de ses discours et plus particulièrement en Juin 2011, il est revenu plus d'une demi-douzaine de fois sur ses rencontres avec des citoyens, comme s'il avait besoin de démontrer que, si les partis politiques kurdes et les autres opposants avaient refusé de saisir la main qu'il leur avait tendue au cours des semaines écoulées, il n'était pas totalement isolé. En outre, la distinction opérée par lui entre les "bons manifestants", les "criminels" et les "mauvais terroristes", entre dans le champ des représentations antagonistes. Lorsqu'on analyse le caractère bipolaire des discours et des représentations sur de mêmes évènements, on remarque deux types de représentations. Le premier se limite à la lecture, par chacune des parties, de la situation présente. Les représentations s'opposent alors souvent terme à terme: le "positif" de l'un sera le "négatif" de l'autre. Ce premier type de représentations répond, pour une large part, d'une seconde catégorie relevant des thèses sur lesquelles chacune des parties s'appuie pour légitimer ses revendications et ses actions. Pour le régime syrien, la révolte n'a pas lieu d'être, et elle est le fruit d'un complot que le régime a déjà vécu (référence à Hama en 1982). Le premiers discours (mars 2011) a très vivement condamné l'insurrection à Daraa, ville du Sud du pays et premier épicentre de la révolte, Ensuite, la démarche a changé: toujours devant un parterre conquis cette fois-ci au parlement, le président a rappelé l'argument selon lequel la Syrie serait victime d'un complot, mais a aussi noyé dans le discours des bribes de discours sur les réformes envisagées pour les bons manifestants. La presse nationale et les déclarations des responsables politiques quant à cette révolte sont présentées de manière forte optimiste, tant du point de vue sécuritaire que politique. Les projets de réforme politique y sont légion comme le souligne la revue de presse de l'Agence Arabe Syrienne d'informations: SANA. Il ne paraît aucune revue de presse sans que des résultats de scrutin soient annoncés comme des plébiscites du président, ou que des terroristes infiltrés du Liban et de la Turquie ne soient avortés, ou des stocks d'armes découverts. Ainsi, une dépêche de SANA datant du 14 mai 2012, relate la rencontre de Chakinaz Fakouch, membre de la direction régionale du Parti Baas, avec une délégation académique et médiatique russe en visite en Syrie:

"Mme Fakouch a donné à la délégation un aperçu détaillé sur la crise en Syrie depuis son début et sur le terrorisme qu'affronte le peuple syrien via les groupes terroristes armés, évoquant aussi la guerre médiatique déclenchée par des médias arabes et occidentaux contre la Syrie pour faire appel à une intervention étrangère."

D'après la presse syrienne écrite et télévisée, le conflit en Syrie acquiert une dimension artificielle. Les opposants sont présentés comme une bande de "mercenaires" de

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"traîtres", voire de "terroristes", à la solde d'Israël, ou de l'Arabie Saoudite "qui cherchent à déstabiliser l'Unité nationale" et l' "indivisibilité" des syriens. Aux réfugiés au Liban, en Turquie ou encore en Jordanie, on demande le retour, sans représailles. La presse syrienne se fait régulièrement l'écho de découverte de caches d'armes ou de massacre.

Vu de l'opposition, ce que les protestataires observent sur le terrain est en effet à mille lieues de sa description. Pour eux, ce ne sont ni les "extrémistes" ni les "agents de l'étranger" qui tuent et détruisent, mais les soldats de l'armée syrienne, les agents des moukhabarat et les hommes dirigés par des membres de la famille présidentielle. Ce ne sont pas d'hypothétiques "salafistes" ou "wahhabites" qui exacerbent les sentiments confessionnels, mais la sauvagerie sans limite de ceux auxquels le régime fait appel pour se maintenir en place contre la volonté populaire, en les choisissant de préférence au sein de la communauté alaouite, parce qu'il l'a pensé plus fidèle et plus disposée à servir les intérêts de la famille Al Assad.

En descendant dans les rues aussitôt le discours de Bachar Al Assad achevé, les protestataires ont appelé à la mobilisation, et ce n'est pas surprenant. Comme nous l'avons expliqué, leurs représentations sont antagonistes et l'objectif final n'était pas forcément d'entamer le dialogue. Je m'explique: s'ils ont des représentations aussi diamétralement tranchées, c'est qu'ils ne comptent pas se persuader l'un l'autre, mais que les interlocuteurs à convaincre sont ailleurs. En effet, ce qu'a mis en emphase le président syrien, c'est bien sa volonté d'éradiquer l'opposition violente, le complot. Or, les réformes promises ne concernent que ceux qui veulent qu'il demeure au pouvoir. Par ailleurs, les arguments du complot sont développés pour maintenir à l'état d'incandescence les clivages inter-sociétaux. Le régime dépend ainsi de la division de son peuple pour survivre; il se repose sur la répression et sa capacité à faire peur pour se maintenir au pouvoir. Le discours du président visait à convaincre les notables et les minorités de s'unir autour de lui afin de vaincre le complot qui se jouerait en Syrie. Isolé à l'étranger et sur la scène régionale par les géants Qatari et saoudien et par l'OTAN, la survie du régime dépend de déterminants intérieurs.

Quant aux opposants, locaux, nationaux ou internationaux, l'objectif est de transmettre le message à caractère pacifique de l'opposition. Le caractère pacifique est l'argument le plus développé pour dénoncer une autre tyrannie, celle de la répression et des conséquences humaines funestes.

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Ce qui est montré, ce sont des images à très faible qualité, d'amateurs. Les téléphones portables filment les manifestations dans lesquelles "Allah Akbar!" "Dieu est Grand!" est scandé de manière quasi-mystique, désarmée, face aux forces de l'armée régulière.

En somme, l'une et l'autre de ces représentations quant à la situation actuelle s'opposent presque diamétralement. Chaque évènement, chaque donnée du problème fait l'objet de deux lectures tout à fait contradictoires. Hormis l'antagonisme des intérêts en jeu, chacune des parties base sa lecture sur des représentations plus globales du conflit, en particulier sur les thèses que chacune développe pour justifier ses revendications et ses actions.

I.1.2. Les clivages inter sociétaux en Syrie a) Le clivage confessionnel

Le paysage religieux en Syrie se compose d'une multitude d'espaces pratiques où des communautés confessionnelles distinctes interagissent et affirment leur identité particulière. Les musulmans sunnites constituent la plus grande communauté religieuse, plus des deux tiers d'une population syrienne de 22 millions d'habitants environ9. Les autres communautés religieuses principales sont les chrétiens, divisés en onze communautés et qui constitueraient 10% de la population ; les alaouites (12%) ; les druzes (2%) ; et les ismaéliens (1%). Il y a également 50 000 musulmans chiites à Alep et Damas, entre 15 000 et 30 000 Yazidi dans Al Jazira, le Kurd Dagh et Alep, ainsi qu'une petite communauté juive à Damas.10

Cette classification de la diversité religieuse en Syrie ne parle pas d'elle-même : elle ne signifie pas en elle-même les clivages qui existent entre ces différentes communautés. En ayant montré la mosaïque religieuse en Syrie, on n'a pas encore expliqué la violence et l'acharnement dans la répression et le bombardement de Hama en février 1982, ni le "néo-Hama", le pilonnage de Homs en février 2012.

9 US department of State, mars 2012.

10 Paulo G. Pinto, « Religion et religiosité en Syrie » in La Syrie au présent : reflets d'une société, Collection Sindbad, éditions Actes Sud, p. 325, Juin 2007.

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À ce sujet, Michel Seurat écrit que l'explication du drame de Hama, "la destruction du centre historique, rendu à l'État de tabula rasa"11 réside dans l'instrumentalisation des clivages ville/campagne et confessionnel. La violence de la réaction à l'insurrection des Frères Musulmans avait été terrible et avait fait entre 10000 et 25000 morts, selon un rapport d'Amnesty International de novembre 198312. 25000 morts sur 250000 habitants, un million de morts sur une population totale de 10 millions, Rif'at Al Assad, frère du président Hafez El Assad et chef des Brigades de défense, avait donc bien prouvé qu'il était prêt à décimer sa population, comme il l'avait bien déclaré13.

Hama est un emblème à plus d'un titre ; cette ville entre également dans une logique de bipolarisation des représentations. Hama est à la fois le symbole, pour les alaouites, d'un passé de paysans "exploités et humiliés durant des siècles par les propriétaires citadins sunnites", "avant la Première Guerre Mondiale, un alaouite ne pouvait passer dans les rues de Hama, car il aurait été insulté, aspergé d'eaux sales, frappé et quelque fois tué"14. L'auteur de l'État de barbarie ajoute qu'il y a un sentiment de revanche historique des alaouites sur leurs oppresseurs du passé. Il cite Mounir Moussa qui dans sa thèse Étude sociologique des alaouites ou Nosaïris raconte comment furent réprimées en 1953 les jacqueries dans les villages alaouites : "Les Kaylani et les Barazi de Hama avec leurs régisseurs et leurs serviteurs aidés par la gendarmerie persécutèrent de façon cruelle les paysans, les frappant... "15.

Michel Seurat ne manque de rappeler par ailleurs que le quartier de Kaylani est précisément celui qui a été rasé en 1982. En considérant la prise de pouvoir par les alaouites comme une revanche historique, cette lecture de l'histoire fait fusionner les clivages : ville/campagne ; prolétaire/rentier ; alaouite/sunnite. Finalement, on serait tenté de dire que la conquête du pouvoir par le Baath après 1967 sur les ruines du nassérisme est une victoire rurale sur les milieux urbains, doublée d'une victoire des anciens opprimés alaouites sur les sunnites.

11 Michel Seurat, L'Etat de barbarie, ocpit p. 39.

12 Amnesty International, 1983, Syria : An Amnesty International Briefing , London.

13 Editorial du quotidien Teshrîn, 1er juillet 1980.

14 Michel Seurat, L'Etat de barbarie, ocpit p.39.

15 Mounir Moussa, Etude sociologique des Alaouites ou Nosaïris, Paris, 1958, 2 vol., sous la direction de R. Aron, t.II, p 762.

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Tout cela contribue à former un "esprit de corps", une `assabiya qui permettrait à la communauté alaouite de ne pas se déliter. Le concept de `assabiya a été forgé par Ibn Khaldûn, penseur arabo-andalou du XIVème siècle. Fondateur de la science historique, ce penseur tente de comprendre dans son Introduction16 les cycles de vies des empires, ce qui les fait naître et ce qui les fait disparaître, leur moteur dialectique en somme. En étudiant des cas comme le renversement de l'empire almoravide par les almohades, il s'intéressa de près aux conditions de la réussite d'une rébellion, même périphérique. Selon Ibn Khaldûn, c'est l'esprit de corps, l'esprit communautaire, qui autour de chefs militaire et spirituel puissants peut renverser les esprits mourants qui ont, dès lors, perdu leur `assabiya, leur esprit de corps. Cette théorie est bien connue et est enseignée à tout arabisant : Michel Seurat l'emploie pour caractériser l'esprit politique des alaouites, dans les années 1970 leur `assabiya serait donc l'explication à ce caractère belliciste et "révolutionnaire" contre l'opposition qui a installé la communauté au pouvoir, et en ce sens asséché l'espace public et l'État de tout espace de liberté ou de concession, les alaouites craignant de céder, de se retrouver "dominé" comme des "damnés de la terre"17.

La mobilisation du contenu et des concepts du système khaldounien peuvent en effet expliquer le poids de l'histoire dans les rivalités de pouvoir, mais n'en demeure pas moins culturaliste. Le soi-disant exceptionnalisme arabo-musulman est réducteur et manichéen et se caractérise par un déterminisme négatif : l'homo-islamicus serait mu par une contestation permanente de l'autorité, les séditions en chaine, la succession des révoltes qui rendraient la Cité islamique, à priori, anarchique. C'est ce que Michel Seurat appelle la logique du "soit dominant, soit dominé". Aujourd'hui, bien des alaouites sont à la fois dominants et dominés : c'est leur degré de proximité avec le pouvoir qui constitue leur degré de richesse et de pouvoir.

Selon Michel Seurat, en Syrie comme au Machreq, "les partis fonctionnent comme des bandes, les confessions comme des partis, les sociétés sont structurées comme des organisations politiques".

16 Ibn Khaldoun, The muqaddimah : An introduction to History, traduit par Franz Rosenthal, collection « Bollingen Series », Princeton.

17 Michel Seurat, L'Etat de barbarie, ocpit p 40.

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b) Le clivage ville / campagne

Nous avons déjà fait état des inégalités entre citadins sunnites et paysans alaouites et il apparaît que la montée au pouvoir de Hafez El Assad a été vécue comme une victoire des "campagnes", les alaouites, venant majoritairement des campagnes autour du djebel Ansariyeh.

Fils d'un petit notable de Qardaha, Hafez El Assad appartient à un clan peu puissant, les Karahil, et à l'une des tribus les moins considérées de la montagne côtière, les Kalbiyeh. Les alaouites de Syrie appartiennent à quatre grandes fédérations tribales : les Haddadines, les Kalbiyeh et les Matawira.18 Avant que la France ne cède en 1939 le Sadjak d'Alexandrette à la Turquie, 350000 alaouites environ occupaient l'essentiel des terres comprises entre Antioche, au nord, le Nahr al Kabir, au sud, qui sépare aujourd'hui le Liban de la Syrie, de la Méditerranée, à l'ouest, et le fleuve d'Oronte à l'est. Après la "traîtrise" portée par la France à la Syrie, une centaine de milliers d'arabes, dont une majorité d'Alaouites, passent sous administration turque. Les autres alaouites, dont la famille du futur président syrien, restent sous administration française jusqu'à ce que l'indépendance syrienne soit formellement proclamée en septembre 1941 par le général Catroux.

Le pays alaouite se divise grosso modo en quatre secteurs qui sont, d'ouest en est : la côte elle-même avec des trois grandes villes, Lattaquieh, Baniyas, et Tartous ; la plaine côtière, région de grandes propriétés agricoles ; la montagne divisée elle-même en collines, bas et haut pays ; et enfin le pays de l'intérieur. Si les alaouites sont majoritaires à la campagne et en montagne, ils sont, en revanche, minoritaires dans les villes. Ainsi, au moment de la naissance de Hafiz El Assad, les musulmans sunnites constituent environ les trois quarts de la population de Lattaquieh (26000 habitants). Les communautés chrétiennes sont également fortement représentées dans les villes de la côte : 15% à Lattaquié, 30% à Tartous. En ville, les Alaouites sont donc presque marginaux. Les origines montagnardes ou rurales des Alaouites pèsent lourd sur le destin de la communauté. Comme tout dogme issu de l'islam chiite, la communauté alaouite a souffert de la victoire de l'islam sunnite orthodoxe, qui considère les chiites comme des hérétiques. Ali, quatrième calife ou imam aux yeux des chiites, incarne la divinité aux yeux des chiites et d'Ibn Nosayr, fondateur de l'école alaouite. Les Alaouites ont été considérés au moyen âge comme un peuple travaillant la terre, dont

18 Daniel le Gac, La Syrie du général Assad,

http://books.google.fr/books?id=ywcaIi3D8EC&pg=PA59&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=4#v=onepage&q&f= false

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l'extinction n'a été évitée que parce qu'elle affaiblirait les ressources sunnites. En dehors de ces considérations économiques, les alaouites cultivent leur indépendance et entrent en scène lors des négociations sur la souveraineté de la Syrie. Une lettre, rédigée par le grand-père de Hafez El Assad, Sleiman Ali al Assad montre que les peuples alaouites de Syrie ne reconnaissent aucunement la souveraineté des musulmans sunnites sur leurs territoires19.

Dans ce document, la référence au refus de la communauté de se soumettre au "pouvoir des villes de l'intérieur" est également instructive. Mais les alaouites sont loin de constituer un bloc qui voit le pouvoir d'un point de vue intégrationniste. Deux lignes se sont opposées : l'une sécessionniste, l'autre intégrationniste, à l'instar de Hafez El Assad et de son père.

Le président syrien exploite la longue histoire d'oppression commune des alaouites pour forger une solidarité communautaire. En agitant la crainte du bain de sang intercommunautaire s'il venait à perdre le pouvoir, il lie le salut de la communauté à sa destinée personnelle. Soutenir Hafez el Assad, c'est se protéger en tant que minoritaire, mais comment lier la destinée de la nation à celle de la communauté alaouite ? Comment les intégrer aussi bien dans les structures du pouvoir que dans le territoire ? Je développerai particulièrement les processus d'intégration des périphéries "alaouites" au reste du territoire syrien, mais surtout à la colonne vertébrale de la Syrie, l'axe "Damas-Alep".

Arrivé au sommet de l'État, Hafez el Assad nivelle les clivages historiques de la communauté pour imposer la suprématie de son camp. La Kalbiyeh de Qardaha tend à devenir le centre politique de la confession alaouite. Le prestige qui, auparavant, se mesurait en termes de généalogie ou d'appartenance à un clan historique devient l'apanage des proches de la famille présidentielle. Le président se fondait sur l'allégeance familiale, clanique ou communautaire. Ce qu'appellent Michel Seurat et Carole Donati l'énergie de la "`assabiya", cet esprit de corps qui prône l'allégeance au pouvoir dans la communauté alaouite, je le conçois en tant que "bay`a"20. Ce concept entre dans le cadre de l'usage de la tradition politique musulmane, la "bay`a" est un contrat d'allégeance passé entre le calife et la collectivité. C'est un rite de soumission, un acte contractuel, consentant et reconnaissant la

19 Ce document, qui comporte quelques points semblables est daté du 15 juin 1936 et est enregistré sous le numéro 3547 au ministère français des Affaires étrangères

20 Abdessamad Belhaj, " L'usage politique de l'islam : l'universel au service d'un État. Le cas du Maroc", Recherches sociologiques et anthropologiques [En ligne], 37-2 | 2006, mis en ligne le 10 mars 2011, consulté le 18 mai 2012. URL : http://rsa.revues.org/575

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légitimité du pouvoir ou marquant l'adhésion à l'autorité d'un nouveau monarque. Cet acte d'allégeance, pratiqué annuellement au Maroc par exemple, est bien entendu lié à la pratique sunnite de l'islam. Cependant, vu les ressemblances qu'il existe entre le califat et l'imamat, et l'usage de la tradition politique musulmane très proche dans le chiisme et le sunnisme, je préfère le terme de "bay`a", qui est plus révélateur du processus d'allégeance que ne l'est la `assabiya, plus proche dans l'imaginaire arabe d' "anarchie", de "nervosité" et de manque de contrôle.

Ainsi, le vécu partagé, l'origine rurale, opposée à la citadine, ainsi que l'appartenance au Baath jouent également pour déterminer le réseau clientéliste, et en même temps sécuritaire de Hafez el Assad. La communauté alaouite est un filet de sécurité tant pour le président que pour les membres de la communauté à la conquête d'un destin redéfini. Bien entendu, le régime ne pouvait se stabiliser que grâce à cette unique allégeance alaouite. Il a fallu diluer la base politique du Baath, dans une logique tout aussi sécuritaire. Mais là n'est pas le sujet de cette sous partie, et il conviendra d'en parler lorsque je me concentrerai sur les raisons de l'attentisme de Damas et Alep à entrer dans la révolte.

Se reposer sur l'esprit de corps alaouite ne suffit pas, encore faut-il les intégrer dans l'espace national syrien. J'ai parlé auparavant des raisons de l'unité des alaouites au clan Assad et de la formation d'une "bande", d'une "jamâ`a", autour du président Hafez El Assad dans les structures politico-militaires. Place maintenant au processus durant lequel le président a désenclavé les ruraux, au détriment des riches propriétaires terriens sunnites, au rythme des réformes agraires. Certains y verront un autre indice de la revanche historique alaouite sur l'ordre qui prévalait auparavant en Syrie.

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Voici une carte de la répartition des communautés religieuses en Syrie, comme nous l'avions expliqué, la communauté alaouite ci-dessous en jaune, se concentre pour beaucoup sur la région côtière.

Nous allons analyser à quel point le volontarisme baathiste n'est pas parvenu véritablement à équilibrer le territoire syrien au profit des périphéries : l'axe Alep-Damas demeure la colonne vertébrale du pays. La région côtière paraît enfin être passée du statut de périphérie en marge à celui de périphérie assistée. Et c'est exactement là la place de la communauté alaouite dans le système de pouvoir mis en place par Hafez El Assad21.

21 Sous la direction de Dupret, Ghazzal, Courbage, Al Dbiyat, La Syrie au présent : reflets d'une société, op.cit p. 87.

Le contrôle de la communauté alaouite passe prioritairement par celui de son territoire : l'organisation de cet espace alaouite centré sur le Djebel Ansariyeh et sa constitution en tant que région relèvent tant d'une dialectique local/central que de l'affrontement de réseaux communautaires locaux.

Cette région est le résultat de l'unification d'une société tribale par le sentiment de corps, la "`assabiya", et l'allégeance "bay`a" : ainsi, comme l'explique Fabrice Balanche, "l'endogamie communautaire favorise le sentiment de connivence identitaire" et géographique "de part et d'autre du djebel Ansaryieh, et des banlieues de Lattaquié avec Homs". Les chefs-lieux de gouvernorat sont Lattaquié, Tartous, Hama et Homs, mais dépendent du centre politique et administratif qu'est Damas. C'est en effet de Damas que se concentrent les capitaux et les élites politiques. Mais au sein même de cet îlot alaouite, au coeur même de la région historique alaouite, le djebel Ansaiyeh n'est dynamique ni économiquement, ni politiquement. Aussi est-il simplement le réservoir des futures fournées de hauts dignitaires du pouvoir baasiste. Fabrice Balanche considère que la région et les plaines du djebel Ansariyeh constituent une "périphérie exploitée et assistée". Les alaouites n'ont possédé ces territoires que depuis la réforme agraire de 1963-1969, qui a donné à une fraction d'alaouites la propriété de ces terres dont on a précédemment exproprié les anciens féodaux.

Dans la région côtière, à Bâniyâs, à Tartous ou encore à Lattaquié, les minorités, chrétiens et ismaéliens, ajoutés aux sunnites et aux alaouites sont représentés. Contrairement aux ismaéliens et aux chrétiens avec lesquels les alaouites partagent le statut de communauté minoritaire, les bourgeoisies citadines sunnites sont celles qui posent le plus de problèmes en terme d'unification territoriale, car leur poids économique met en danger la domination du corps alaouite. Quant aux sunnites ruraux, j'ai appris grâce à Fabrice Balanche que les agglomérations sont enclavées physiquement, matériellement, et qu'elles faisaient l'objet d'une "stratégie de dévitalisation économique". L'affirmation de la communauté alaouite sur le plan régional tend à renforcer les liens des territoires sunnites côtiers avec les métropoles et l'arrière-pays : les clivages demeurent donc depuis plus de quarante ans mais plus sous forme rurale/citadine mais sous de nouvelles formes spatiales.

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Hama et Homs, deux villes syriennes distantes d'une cinquantaine de kilomètres au nord de Damas, deux cités pilonnées et réduites à l'état de "terre brûlée" à trente ans d'intervalle. Début février 1982, l'armée syrienne positionne ses canons en direction de la première qui, sous contrôle des Frères musulmans, s'est révoltée contre le régime.

La vague d'agitation confessionnelle qui secoue la Syrie depuis la fin des années 1970 et qui se poursuit dans les années 1980 écartèle et menace le pays. En effet, il ne se passe pas un jour sans que l'actualité ne soit marquée par un attentat, ou par des querelles intestines au sein des grands corps de l'État. À Homs ou encore à Hama, militaires sunnites et alaouites s'affrontent. Selon Carole Donati, cette "confrontation qui, de 1979 à 1982, ébranle la Syrie n'est ni une réplique de la guerre civile libanaise ni une lutte entre islamisme et régime laïc 22". Le conflit est, comme nous l'avons expliqué auparavant, renvoie à des représentations et au pouvoir et n'a, en ce sens, que peu de choses à avoir avec l'islam. Les mauvais choix en politique extérieure, en termes de suppression de tout champ d'expression publique, d'initiative politique jugée dangereuse et le clientélisme ont constitué autant d'arguments qui ont provoqué la colère des milieux urbains, regroupés sous la bannière islamiste. Carole Donati souligne très justement : Ce n'est pas tant Hama " la pieuse" qui se soulève contre le laïcisme du Ba`th, que les grandes familles d'industriels de la ville, ruinés par les usines d'État détenues par des ruraux venus des campagnes dont elles étaient hier les maîtres. Et si Alep devient l'épicentre du mouvement islamiste c'est en partie parce que sa bourgeoisie a particulièrement souffert de la réforme agraire et que la capitale du Nord s'est vue davantage marginalisée par Damas, sa rivale"23.

L'opposition islamiste s'abrite dans tous les clivages et joue de la rivalité entre communautés et entre métropoles, mais elle ne parvient pas à gagner les milieux ruraux, les fonctionnaires et, à Damas, en 1982, le président de la chambre de commerce, en choeur avec les commerçants sunnites de la capitale font allégeance au chef de l'État. L'allégeance, ou "bay`a" comme nous l'avons appelée auparavant, vérifie la solidité des ancrages politiques. L'incapacité des Frères musulmans à diffuser au niveau national leur action a condamné à l'échec l'insurrection à Hama, qui n'était suivie ni à Homs, ni à Lattaquié ou Alep et Damas à une moindre mesure encore.

22 Carole Donati, L'exception syrienne, op. cit. p. 90.

23 Ibid.

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Le 2 février 1982, la quatrième ville de Syrie est prise d'assaut par les unités fidèles au régime. Le siège dure un mois du 2 au 28 février et le centre historique, pilonné, est entièrement rasé24.

Contrairement à ce qu'a pu affirmer le rapport intitulé "Syrie, une libanisation fabriquée"25.

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