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Rwanda, un génocide colonial, politique et médiatique

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par Mathieu OLIVIER
Université Paris 1 - La Sorbonne - Master de Relations Internationales et Action à là¢â‚¬â„¢Etranger 2013
  

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PRÉAMBULE

« On n'explique pas un génocide. Prétendre le faire serait obscène. [...] En revanche, faute de pouvoir connaître le « pourquoi ? », on peut rechercher le « comment ? » et, parfois, on en a le devoir. Ceux qui ont perpétré les génocides d'autres temps et d'autres lieux n'étaient pas fondamentalement différents de nous. »

Dominique Franche, Généalogie du génocide rwandais

Avant propos

Il y a tout juste seize ans s'accomplissait le dernier génocide du 20ème siècle. Un deuil que la région des grands lacs africains n'a pu oublier. 800 000 personnes y ont trouvé la mort, dans le seul mois d'avril 1994. C'était au Rwanda. Le pays des milles collines. Celui-là même où les fantasmes coloniaux européens ont si bien trouvé leur place. Allemands, belges, français, les colons, missionnaires, professeurs, formateurs se sont succédé à partir du 19ème siècle, depuis la grande frénésie d'exploration africaine. A la recherche des sources du Nil.

Colonisation et génocide. Une coïncidence ? Il est permis d'en douter. A la lumière d'une analyse des mécanismes du génocide, un lien apparaît, en filigrane, ou de façon plus flagrante, selon les ouvrages. Les massacres perpétrés au Rwanda sont sans conteste le fruit d'une politique de colonisation que les Rwandais ont reçu en héritage. Parmi ce dernier : le concept d'ethnies, au sens européen du terme, c'est à dire, celui de races. Les Hutu, les Tutsi et les Twa, dans une moindre mesure, apparaissent, au fil de l'occupation du pays par les Européens. Non qu'ils n'existaient pas auparavant. Mais ce qui n'était qu'une classification sociale va dès lors devenir une explication raciale, bizarrement calquée sur un même fantasme européen, celui des Francs opposés aux Gaulois.

Et ce qui, en France, a abouti à la révolution française, va donner, au Rwanda, une issue plus meurtrière : le génocide. Le massacre de toute une partie de la population rwandaise par une autre, dominante. Les Hutu contre les Tutsi. Je parle ici de modernité. Il est illusoire de considérer le génocide rwandais, comme un événement d'un autre temps. Raison si souvent évoquée pour qualifier des conflits sur le continent africain. Chaque rouage du génocide a été empreint de modernité. Endoctrinement des masses et de la jeunesse, création de milices... Et, en premier lieu, utilisation des vecteurs de communication à des fins de propagande. En d'autres termes, mise à disposition des médias par le gouvernement génocidaire. La célèbre Radio Télévision Libre des Milles Collines (RTLM) en témoigne.

Dès lors, si l'on accepte de considérer que le génocide rwandais prend place dans un monde moderne, il faut faire fi d'interprétations africano-centrées et bannir les termes de « tribus », « traditions », etc... Il faut en somme considérer le Rwanda comme un état moderne, et surtout, non isolé sur le plan géopolitique et géostratégique.

C'est à la lumière de cette précision que le rappel historique sur la colonisation prend tout son sens. Si le Rwanda ne s'est pas livré à un simple règlement de compte entre ethnies - comme il était, et est encore, souvent écrit -, et si l'on applique une grille de lecture génocidaire moderne, il ne faut dès lors plus voir l'opposition entre Hutu et Tutsi que comme un prétexte. C'est à dire une instrumentalisation du gouvernement génocidaire. La nuance est de taille puisque elle est capable de transformer un acte génocidaire hautement moderne et politique en, aux yeux de la communauté internationale, une guerre civile entre deux ethnies que tout opposent.

Cette analyse, nombre d'observateurs n'ont pas manqué de la pratiquer, avec pertinence et de façon immédiate après le génocide. Certaines observations, notamment de Human Rights Watch font même état de risques similaires bien avant 1994. Ce qui tendrait à prouver que nul « spécialiste », qu'il soit politique ou médiatique, ne pouvait ignorer cet état de fait.

Cependant, au fil des décennies, les médias français et en particulier le journal Le Monde, qui sont l'objet de ce mémoire, ont eu tendance à persister dans une analyse qui ne correspondait que de façon lointaine, dans le meilleur des cas, à la réalité. En d'autres termes, ils ont continué, pour une partie d'entre eux et alors que, les années passant, les preuves et les rapports contraires s'accumulaient, à observer le Rwanda à travers un prisme colonial. C'est à dire une grille de lecture ethniste.

L'observation est d'ailleurs la même pour le pays voisin du Rwanda, le Burundi, lorsque, lui aussi, traversait des périodes pour le moins troubles.

Les médias français, et en premier lieu une bonne partie des articles du Monde, ont donc failli dans le traitement de l'information. Il ne s'agit pas ici de chercher des coupables. La manoeuvre est inutile, seize ans plus tard, et aurait une teinte fort démagogique. Il reste toutefois essentiel de dégager certaines erreurs. Pour deux raisons.

La première est que l'Afrique n'est pas à l'abri de nouvelles tragédies. Le Congo, notamment avec les événements du Kivu, ou le Nigeria, restent encore aujourd'hui traités de façon simpliste, sur une même grille ethniste ou sur une grille religieuse. Or, il s'agit avant tout de parler de politique, d'instrumentalisation, d'endoctrinement...

La deuxième raison touche davantage à l'histoire et à la géopolitique qu'à l'analyse des contenus journalistiques. Il est toutefois nécessaire d'en passer par là. Le Monde, pour ne prendre que ce seul exemple, le plus flagrant, n'a pu s'égarer dans une lecture ethniste sans raison. Ses journalistes sont expérimentés. Ses reporters se sont rendus sur place. Il est donc inconcevable d'envisager une simple erreur de bonne foi. Il est en revanche beaucoup plus envisageable de se pencher sur les relations du Monde avec le pouvoir français. Pourquoi ? D'abord, parce que Le Monde est le journal officiel de la diplomatie. Il n'a plus une place aussi prépondérante qu'occupait Le Temps, son prédécesseur, auprès des dignitaires français, mais conserve des liens étroits. Des relations qui lui permettent d'obtenir des informations de premier choix.

En résumé, le Monde a des « contacts » dans le milieu des affaires étrangères. Et notamment dans celui des services secrets, comme on le détaillera par la suite. Or, ces fameux milieux d'initiés ont une vision particulière de la politique africaine française. C'est la « glorieuse époque » de la Françafrique. Un colonialisme qui dissimule son nom.

Le Monde a-t-il pêché par naïveté face à ses sources ? A-t-il été dupé ? Ou, plus grave, s'est-il érigé en complice du pouvoir français ? Les mots sont durs, à dessein. Mais un retour sur le rôle de la France dans le génocide rwandais permettra sans doute de les expliquer. Mais, ce n'est pas dévoiler le contenu de ce mémoire que de livrer l'une des conclusion qui l'articule : selon la plupart des spécialistes, et selon des documents, la France savait. La France connaissait les risques de génocide et a été au courant, très tôt, des massacres. Sa politique a pourtant été des plus douteuses. Elle a d'ailleurs empoisonné pendant longtemps, si tant est qu'elles soient apaisées aujourd'hui, les relations diplomatiques entre le Kigali post-génocide et Paris.

Encore une fois, il ne s'agit pas de refaire l'Histoire. Ni de faire de la politique fiction. Il s'agit d'analyser des documents, des dates, des rencontres entre dignitaires rwandais et français, des contrats passés entre les deux pays. D'analyser encore les contenus journalistiques, leur bien-fondé, leurs erreurs et les liens entre les auteurs et les acteurs des événements. Pour, enfin, articuler les faits et les conclusions d'une manière cohérente, sans prétention mais avec précision.

Cette même « précision » qu'évoque Patrick de Saint-Exupéry, qui a couvert le génocide pour Le Figaro, et qui fut l'un des journalistes les plus clairvoyants, bien qu'il y en ait d'autres. « Il faut du temps, de la patience et du travail pour parvenir à déshumaniser un peuple entier »1(*), écrit-il. « Du temps, de la patience et du travail », il en faut tout autant pour comprendre. S'éloigner de la conclusion rapide d'une guerre civile, née de la folie de deux ethnies antagonistes. Il en faut tout autant pour remonter plusieurs siècles en arrière, aux racines des concepts, et suivre leurs ramifications jusqu'en 1994. Et, au delà, jusqu'à aujourd'hui.

I

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* 1 Patrick de Saint-Exupéry, Complices de l'Inavouable, La France au Rwanda, Editions Les Arènes, 2004

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