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Les indiens mapuches dans les médias au Chili : du mythe du barbare à  l'activisme identitaire transnational


par Erika Antoine
Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - Diplôme en Sciences Politiques spécialisé en Information & Communication 2006
  

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PARTIE II

L' « autre » dans les organes d'information : la

légende renouvelée

81 LEÓN Leonardo, Los combates por la historia, in GREZ Sergio et SALAZAR Gabriel, Manifiesto de

historiadores, Santiago, Editions LOM, 1999, p 93.

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CHAPITRE 1- Le pouvoir symbolique des moyens de
communication

Section 1- Le rôle discriminatoire des médias et des élites

Avant de s'attacher à l'étude du racisme dans les médias à proprement parler, il convient de revenir sur la définition de l'altérité qui semble traverser les réflexions des intellectuels du siècle dernier. Cet «autre» est constamment approprié par les penseurs, les politiciens et les journalistes. Mais comment cette élite, et la société chilienne en général, se positionne-t-elle par rapport à «l'autre» ?

§1- L'altérité comme représentation sociale

A ce titre, les recherches de l'anthropologue Marc Augé82 sur le sentiment social nous apporte un véritable socle d'interprétation à partir duquel la perception de l'autre dans la société chilienne mérite d'être évaluée. Le sentiment social se positionne d'après Augé en fonction de deux axes précis. Premièrement, l'axe de l'identité à l'aune duquel se

82 AUGÉ Marc, Le sens des autres, Paris, Editions Fayard, 1994.

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mesurent les divers types d'appartenance qui définissent les identités de classe d'un individu. Le sentiment social va donc du plus individuel ou plus collectif. D'autre part, l'axe de l'altérité met en jeu des catégories plus abstraites et plus relatives du soi-même et de l'autre. L'hypothèse du sociologue réside dans le fait que l'activité rituelle aurait pour objectif principal la conciliation de cette double polarité : individuel/collectif et soi même/autre.

A la lumière de cette analyse, le problème de «l'autre» s'est manifesté dans son acception la plus globale comme un problème de communication entre les différentes cultures. La découverte de l'autre s'opère dans la proximité (différences intra-sociales et intra-culturelles) mais aussi dans la distance (exotisme), celle d'un nouveau monde défloré au XVIe siècle. L'ethnologie par exemple a mis en lumière ce phénomène en relation avec la logique de segmentation de groupes qui se distinguent entre eux et par rapport aux autres selon différents niveaux de solidarité et/ou d'opposition. Ce mouvement démontre la difficulté de s'identifier tant au niveau individuel que collectif.

Dans la perspective latino-américaine, Rossana Reguillo83 explique que la différence est toujours une « différence située » ce qui signifie que la différence acquiert un sens à partir d'un lieu puisqu'il établit les frontières qui donnent un sens à cette différence. C'est presque une signification topographique que l'anthropologue délivre. Ainsi, la différence a été perçue comme une « déviation » et cette tendance ne cesse de se renforcer aujourd'hui. Le paysage médiatique, d'après Reguillo, regorge d'exemples qui montrent que la stratégie centrale pour réprimer la différence est de la représenter de manière caricaturale. Enfin, l'évolution actuelle des TIC provoque l'universalisation de la caricaturisation de l'autre.

Pour Martín-Barbero, ce processus planétaire qu'il appelle inclusion/exclusion est en train de convertir la culture en un espace stratégique de tensions émergeantes. Cet espace déchirerait et recomposerait le vouloir vivre ensemble et les diverses manifestations (politiques, religieuses, sociales, ethniques, sexuelles). C'est à partir de ce processus que

83 REGUILLO Rossana, El otro antropológico. Poder y representación en una contemporaneidad sobresaltada in Revista Análista 29, Université Autonome de Barcelone, 2002.

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se définit la diversité culturelle, à partir de ce mécanisme qu'il est possible aux communautés indigènes de résister, de négocier et d'interagir avec la globalisation.

Finalement à partir du thème de l'altérité, les deux concepts fondamentaux et complémentaires sont l'identité et la différence. L'identité dans sa définition même, implique la présence de «l'autre» qui se différencie du «nous». Il y a bien une relation dialectique qui s'établit entre le «je» et «l'autre» puisque l'identité n'existerait pas sans l'autre. Finalement, parler de l'identité propre revient à prendre en compte celle d'autrui.

§2- Le discours médiatique raciste

Nous l'avons expliqué, le XIXe siècle a été marqué par l'élaboration du mythe de l'indien sauvage dans les pages des grands quotidiens nationaux et régionaux. Ces titres de presse tenus par les grands propriétaires blancs ou créoles contribuent à bâtir les structures d'une société raciste et excluante, où l'autre n'a pas son rôle à jouer dans l'histoire et l'identité nationale. L'Etat est perçu pour de nombreux sociologues comme l'un des instruments de la classe dominante à travers lequel les indigènes sont spoliés de leurs droits fondamentaux, au plan matériel -accès aux terres et à l'eau- mais aussi au plan spirituel. Cette incorporation des ethnies au modèle dominant provoque la disparition totale ou partielle des cultures originaires.

Toutefois, depuis la fin de la dictature, un lent mouvement de pensée souhaite accorder une place importante à la reconnaissance de la diversité culturelle des ethnies indigènes et leur droit à vivre sur leurs terres ancestrales. Cet état d'esprit a conduit, dans les années 1990, à l'instauration de la ley indigena, la loi indigène. Mais il reste encore beaucoup à faire. L'indigène continue à être dans une position marginale. Les prisons d'Iquique - situé dans la 1ere région- regorgent d'indiens d'Aymara accusés de narcotrafic. A Santiago, les Mapuches ont des emplois précaires et mal rémunérés et vivent pour beaucoup sous le poids de la suspicion et de la discrimination. La société chilienne, classes populaires incluses, est profondément discriminatoire et intolérante. Les enquêtes

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sur l'opinion publique le montrent et l'expérience quotidienne le confirme. L'opinion de la majorité vante l'illusion passée de l'indigène et insulte le visage du présent.

A- L'étude de Teun Van Dijk : les représentations véhiculées par les médias

En 1980, le professeur et linguiste hollandais Teun Van Dijk développe ses recherches dans des champs politiques et sociaux, notamment sur la question du racisme dans le discours des élites en Europe. Il a commencé à s'intéresser aux formes d'expression, de reproduction et de légitimation du racisme. Il met en lumière la multitude de supports de diffusion et de discussion qu'il utilise, tant écrits qu'oraux : les conversations, la presse, l'information en tant que discours, les livres, les débats parlementaires ou au sein des élites, les discours corporatistes... Il s'attache également à étudier les composantes et les enjeux des discours anti-racistes.

Il existe sans nul doute, des restrictions sociales, culturelles et cognitives dans les propriétés du discours informatif. C'est-à-dire qu'il existe une relation systématique entre le texte informatif -la nouvelle- et le contexte -les circonstances-. D'après Van Dijk, « il est donc plausible que les formes structurelles et le signifiant global d'une information ne soient pas arbitraires, mais plutôt le résultat d'une routine professionnelle des journalistes dans un cadre institutionnel ainsi que d'une condition importante pour le processus cognitif effectif tant pour les journalistes que pour les lecteurs »84.

Afin de saisir le rôle des médias informatifs et la portée de leurs messages, il est important d'analyser les structures et les stratégies des différents discours mis en cause mais aussi les relations entretenues avec les institutions d'une part et le lectorat d'autre part. Si la compréhension ou la construction de modèles mentaux est une fonction de la connaissance générale partagée socialement, alors le contrôle de la dite connaissance peut contrôler indirectement l'entendement. Par la même, il serait logique que « les élites souhaitent que cet entendement soit minimum ou que le public n'ait pas accès aux moyens de communication qui les pourvoiraient en connaissances antérieures »85. En

84 VAN DIJK Teun, Discourse and Communication. Structures of news in the press, Berlin, Editions De Gruyter, 1985, pp. 69-93.

85 Power and the news media, article ayant contribué à la conférence internationale «The role of comunication and information in contemporary societies», Mundaka, Vizcaya, Espagne, du 13 au 15 septembre 1992 in PALETZ D.,Political Communication and Action, Cresskill (New Jersey), Editions Hampton Press, 1995, pp. 9-36.

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clair, dans le cas du Chili, les élites retiendraient volontairement les informations qui pourraient donner les clés de compréhension du problème mapuche et donc discréditer le discours raciste, l'homogénéité de l'identité chilienne et les actions étatiques répressives.

En plus de la connaissance, Van Dijk mentionne l'existence de cognitions sociales telles que les schèmes des opinions socialement partagées, il les appelle les attitudes. Si le contrôle de la connaissance influence l'entendement, le contrôle des attitudes influence l'évaluation. Contrôler ces dites attitudes peut être l'expression du contrôle des moyens de communication de masses, tout comme leurs sujets, leurs contenus, leur style et leur rhétorique.

Finalement si nous abordons l'influence des messages médiatiques, il convient d'examiner les processus cognitifs et les représentations impliquées dans les effets et les usages des médias pour savoir exactement ce que signifie les termes tels que «opinion», «attitudes» ou «idéologie du public» et de quelle manière ils sont liés aux pratiques des utilisateurs. « Il nous faut mettre l'accent sur l'étude critique des relations entre discours médiatique et idéologie dominante qui sont à la base des politiques contemporaines occidentales. Dans le même ordre d'idée, nous pouvons chercher et formuler des anti-idéologies capables de cautionner le contre-pouvoir pour résister aux forces qui s'opposent à l'équité, au multiculturalisme et à la véritable démocratie »86.

B- Les médias : une structure intégrante du pouvoir des élites

D'après le chercheur hollandais, les vecteurs d'information ne se contentent pas de descriptions passives mais les reconstruisent activement en se basant sur des sources diverses, elles aussi bien connotées : les intérêts corporatifs, les valeurs de l'information, les routines institutionnelles... En un mot, les médias de l'information oeuvrent à la reproduction et à la légitimation de l'idéologie, du racisme des élites politiques, socioéconomiques et culturelles.

· Médias et politique

86 VAN DIJK Teun, The mass media today. Discourses of domination or diversity?, Ljubljana, Editions Javnost/The Public, 1995, pp. 27-45.

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Si les médias ne représentent pas la seule institution d'élite impliquée dans la reproduction du racisme, ils restent, pour Teun Van Dijk, les acteurs les plus efficaces dans l'élaboration d'un consensus ethnique et l'opinion publique. Les médias remplissent cette fonction en « supportant ou légitimant les politiques ethniques d'autres groupes d'élite tels que les politiciens, la police, le pouvoir judiciaire, scolaire ou la bureaucratie sociale »87. A ce titre, l'analyse des débats parlementaires, même s'ils sont souvent noyés dans un discours consensuel et démagogique teinté d'appels à la tolérance et à l'hospitalité, prouve que l'attitude de cette élite blanche est à peine différente de celle professée dans les médias grand public.

En effet, les politiques d'immigration, de populations réfugiées, les mesures anti-délinquance sont largement encouragées par la presse grand public et même légitimées par des reportages volontairement faux et biaisés. Cette accusation est mise en forme par Van Dijk dans son article. Il souligne, dans le cas du Chili, la connivence tant de fois décriée entre grands titres de presse et pouvoir politique. Il est alors clair que les revendications identitaires des Mapuches ne peuvent pas pleinement s'exprimer à travers la dite grande presse nationale. Pire, c'est même elle qui va contribuer à ce que l'image du Mapuche soit celle d'un voleur barbare et va inculquer le mépris et la stigmatisation de l'ensemble de la population indigène.

De plus, comme c'est à travers les médias que le ressentiment populaire atteint les politiciens, ils utilisent en retour l'argument de la vox populi pour justifier l'élaboration et l'exécution de politiques ethniques sur l'immigration extrêmement sévères à l'égard des minorités ethniques.

· Médias et science

Lorsque de grandes recherches scientifiques menées par des spécialistes se polarisent sur les propriétés ethniques des différents groupes en s'appuyant sur des «penchants culturels» tels que la délinquance, le crime, les déviances culturelles, la drogue, il est à

87 VAN DIJK Teun, Power and the news media, article ayant contribué à la conférence internationale «The role of comunication and information in contemporary societies», Mundaka, Vizcaya, Espagne, du 13 au 15 septembre 1992 in PALETZ D., Political Communication and Action, Cresskill (New Jersey), Editions Hampton Press, 1995.

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regretter que la presse exhibe par la suite ces « résultats scientifiques ». Le cercle vicieux se dessine alors de manière évidente. Les enquêtes qui confirment ces stéréotypes négatifs sont très souvent en page de couverture, alors que les contre-études qui affirmeraient le caractère raciste et xénophobe des ces recherches sont totalement ignorées ou largement discréditées, critiquées pour leur exagération ou leur caractère ridicule.

En bref, les médias grand public sont une partie inhérente de la structure de pouvoir des groupes d'élites et des institutions. Ils mettent en place des modèles de la situation et de la répartition ethnique qui favorise largement « l'ethnique statu quo du groupe blanc dominant »88.

Face à ce courant dominant, les acteurs capables de proposer des définitions alternatives, comme des représentants des minorités, des partis d'opposition, des critiques universitaires rencontrent des obstacles systématiques leur empêchant l'accès aux moyens de communication de masse. Selon Teun Van Dijk, ils doivent faire face à une violente marginalisation car ils sont vus comme une menace à l'ordre, à la morale de l'hégémonique élite. Les recherches universitaires critiques concernant l'implication des médias dans la reproduction du racisme se voient refuser l'accès à ces mêmes médias et ne peuvent très rarement toucher le grand public.

· L'hypocrisie des médias

Van Dijk pousse l'explication du comportement des médias face à la critique du racisme. En effet, ces derniers ne se gênent pas pour critiquer ouvertement le racisme latent et virulent de l'extrême droite en se présentant, à l'inverse, comme porteurs de valeurs humaines, de tolérance et de respect. Mais cette dénonciation du racisme implique le déni de leur propre racisme. Le chercheur ne manque pas d'analyser cet aspect paradoxal en l'expliquant par la profonde hypocrisie de l'ensemble des médias. Dans le cas du Chili, les grands quotidiens comme El Mercurio, d'orientation politique conservatrice, illustre bien cet état de fait. En stigmatisant le discours ouvertement xénophobe et insultant de l'extrême droite issue de la dictature, les rédacteurs du Mercurio laissent penser qu'a contrario ils ne sont pas racistes. Or, nous le démontrerons par la suite, la teneur

88 VAN DIJK Teun, Op. Cit.

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idéologique des chroniques de ce quotidien de renom reste très largement marquée du sceau de la stigmatisation raciale et de l'intolérance. Cette méthode opérée par les patrons de presse est la même à l'oeuvre lorsque des partis franchement xénophobes ne sont pas interdits dans le paysage politique d'un pays. En effet, ces groupes ou organisations deviennent les parfaits boucs émissaires en cristallisant les critiques et l'attention du public. Simultanément, un racisme plus souterrain, moins évident peut prendre tranquillement forme dans les organes de presse ou les discours des élites supposées plus consensuelles.

De plus, en ignorant les nombreuses formes de discriminations quotidiennes, les médias lancent des accusations sporadiques contre des individus qui ont violé les consensus de manière trop évidente. La couverture médiatique de tels évènements même si elle est extensive, ne manque pas d'indiquer le caractère exceptionnel ou individuel de la situation et non pas structurel tel qu'il serait juste de l'admettre.

La presse ne joue donc pas le rôle d'un passif rapporteur de la réalité, du mécontentement social, des décisions politiques ou autre, elle incarne bel et bien pour Van Dijk un outil de diffusion et de reproduction du racisme. L'auteur précise « même si la presse libérale exprime des idéologies ethniques plus modérées qu'une grande part de la population blanche, la majorité des titres de presse, subtilement et parfois plus manifestement (pour la presse d'extrême droite) mais toujours activement, alimente et propage les attitudes ethniques qui soutiennent le racisme contemporain. Cela se voit [...] à travers les politiques de recrutement discriminatoire, le regroupement d'informations partiales, la marginalisation de l'anti-racisme, la sélection de citations de l'élite blanche, des sujets renforçant les préjugés, le déni du racisme, la constante sémantique, stylistique et construction rhétorique du contraste entre (le bon) nous et (le mauvais) eux »89.

Finalement, la responsabilité des médias dans la reproduction du racisme s'explique par son unique et vaste champ d'accès donné au public -il n'y a pas ou très peu de presse contestataire sur le marché de l'information- en fournissant aux lecteurs blancs une structure d'interprétation des évènements liés aux communautés ethniques qui permettent

89 VAN DIJK TEUN, Op. Cit.

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très difficilement une compréhension et une (ré)action anti-raciste -c'est le façonnement idéologique souterrain du lectorat-.

Dans le cadre du territoire chilien, l'attention que prêtent les journalistes aux groupes ethniques est limitée ou tend systématiquement à les associer aux faits de violence, de délinquance ou encore à l'illégalité de leurs mouvements. La description des minorités indigènes selon des schémas d'analyse et des discours stéréotypés conduit certains rédacteurs à parler d'« un peuple problématique ». Les Mapuches, puisque c'est de ce peuple dont il est question, sont systématiquement décrits en terme d'instabilité -sociale, économique, politique-, de trouble à l'ordre public, ou bien encore de problèmes intrinsèques à la communauté largement dus à leurs spécificités culturelles (langue, éducation, religion...). Les préjudices ethniques médiatisés sont les éléments déclencheurs de la réaction mapuche, à travers la création d'un discours public polymorphe que nous allons aborder dès à présent.

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