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Les indiens mapuches dans les médias au Chili : du mythe du barbare à  l'activisme identitaire transnational


par Erika Antoine
Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - Diplôme en Sciences Politiques spécialisé en Information & Communication 2006
  

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Section 2- Le discours public mapuche à destination de la presse

En 1990, le retour de la démocratie à travers la personne de Patricio Aylwin a redonné espoir à la communauté mapuche. En effet, le nouveau président a signé en 1989 un nouveau pacte avec les communautés indigènes mais c'est surtout la ratification de la convention 1969 de l'OIT qui porte en germe les nouvelles avancées tant attendues par les Mapuches. Grâce à la signature de ce texte qui reconnaît l'existence et les droits des minorités, le gouvernement fait voter en 1993 la loi n°19.253 sur la protection, le soutien et le développement des populations indigènes. Dans la foulée, il crée la Corporación Nacional de Desarollo Indígena (CONADI), une institution qui a pour mission de canaliser et de répondre progressivement aux demandes des peuples originaires et donc en particulier aux Mapuches. La CONADI se penche spécifiquement sur la restitution des terres, des projets de développement économique et culturel. Mais, rapidement, ces avancées font du sur-place. Les gouvernements successifs ne savent pas définir une politique indigène durable qui résolve au moins à moyen terme le bourbier politico-juridique de la communauté mapuche et urgemment ses conditions d'extrême pauvreté90.

90 Voir l'enquête de Caractérisation Socioéconomique de la CASEN de 1996, le rapport de la Banque Mondiale de 2001 et l'étude conjointe du PNUD, de l'Université de la Frontera et du ministère de la Planification et de la Coopération de 2003.

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Le mécontentement de la population mapuche s'affirme donc avec force. Les représentants de la communauté s'expriment publiquement comme ils ne l'avaient jamais fait jusqu'alors91. En voulant prendre de la distance vis-à-vis des partis politiques et du gouvernement, les nouvelles organisations mapuches élaborent un discours public inédit. Les premiers représentants de ce discours sont les intellectuels fondateurs du Centre d'Investigation et de Documentation Liwen. Ils s'opposent formellement à la promulgation d'une nouvelle loi indigéniste. Les porte-voix du discours mapuche tombent progressivement sous le contrôle deux organisations autonomistes puissantes el Consejo de Todas las Tierras et la Coordinadora Arauco-Malleko92. Ces deux organisations symbolisent le nouveau type d'actions mapuches organisées afin de militer pour la récupération de leurs terres ancestrales. L'Etat devient la cible des attaques, il est perçu pour la première fois comme le responsable direct de la précarité touchant les Mapuches.

§1- La multiplicité des supports

Ce phénomène a été analysé dès la fin des années 1990 par un groupe de spécialistes du langage de l'Université de la Frontera à Temuco, fief mapuche. L'un d'entre eux, Hugo Carrasco, tente de le définir : « Le discours publique Mapuche s'entend comme le complexe multiple et divers de discours dans lequel ce peuple, à travers ces agents institutionnels et/ou ses représentants, lance des appels à la société majoritaire dans laquelle il s'insère pour réaffirmer ses principes et ses droits, exprimer son mécontentement, ses demandes et ses revendications et chercher, également, des formes de rapprochement et de rencontre inter-ethnique et inter-culturelle » 93.

A la lumière de ces évènements, le spécialiste en sciences sociales Jaime Otazo s'est attaché à étudier la naissance et le développement du discours public mapuche et ses caractéristiques propres94. Il constate en effet que les demandes des peuples minoritaires

91 Le mouvement mapuche durant une grande partie de son histoire était sous l'emprise des partis politiques qui se chargeaient de les représenter sur la scène publique. Pour de plus amples détails voir BENGOA José, Historia de un conflicto. El estado y los Mapuches en el siglo XX, Santiago, Editions Planeta, 2002.

92 Aucán Huílcaman est le dirigeant de la première organisation, Víctor Ancalaf a été le fondateur de la seconde, il est aujourd'hui remplacé par José Huenchunao.

93 CARRASCO Hugo, El discurso público mapuche, Lengua y Literatura Mapuche, Temuco, Editions Universidad de la Frontera, 1986.

94 OTAZO Jaime, Demandas del discurso público Mapuche, Revista Chilena de Semiótica, 2001.

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s'orientent sur des thèmes récurrents comme le droit, le territoire ; l'économie, la culture, l'identité...En outre, divers types de support ont permis son expression et sa visibilité publique. Citons par exemple, le bulletin informatif de l'Organisation pour la littérature Mapuche Amuldungun ou bien encore l'organe public de la coordinatrice Mapuche-Huilliche Fütahuillimapu. Il en existe tant d'autres.

Mais ce qui mérite d'être évoqué c'est le nombre important de textes bien souvent lus au cours de conférences, de colloques, de manifestations culturelles, de communications académiques, de déclaration de principes d'organisation, des prologues de revues ou d'ouvrages, des articles de presse, des expositions, des reproduction graphiques, des dessins, mais cette liste ne se veut pas exhaustive. Otazo l'affirme, la communauté mapuche a su se réapproprier un discours et par conséquent communiquer sans l'interférence d'intermédiaires sur leur culture, leur identité et leurs droits.

§2- La multiplicité des messages : le complexe textuel

Un ensemble de chercheurs tels que Greimas et Courtés, Rodrigo, Landowski et surtout Gérard Imbert se sont attachés à étudier la perspective socio-sémiotique d'un tel discours afin de comprendre les spécificités culturelles. Ils appréhendent le discours comme un espace et un instrument d'interaction entre les sujets. A ce titre, Gérard Imbert présente le discours politique et celui de la presse comme les expressions les plus élaborées de ce discours public95.

En admettant la multiplicité des textes qui composent le discours public mapuche, Hugo Carrasco le conçoit justement comme un « complexe textuel »96 formé de systèmes verbaux, de divers types discursifs (lettres, déclarations, pétitions ...) et de multiples formes typographiques (feuilles, murs, toile...).

95IMBERT Gérard, Sujeto y espacio público en el discurso periodístico de la Transición. Hacia una Sociosemiótica de los discursos sociales, Teoría Semiótica. Lenguajes y Textos hispánicos, Madrid, M. A. Garrido, 1984.

96 Ibidem. Le mot en castillan «complejo textual» n'a pas été traduit jusqu'à présent, il s'agit donc ici moins d'une traduction ayant autorité dans les sphères universitaires, que d'une tentative de transposition littérale imparfaite.

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« Depuis les bois nous nous levons comme des arbres, nous sommes fleuve, soleil et vent. Liberté à tous les prisonniers politiques Mapuche ». (Photo prise dans les rues de Valparaíso en décembre 2005).

Dans le cadre de cet exemple, c'est le support mural qui fait vivre le discours public mapuche. Sa visibilité est évidente, mais c'est le message qui raisonne de manière particulière et révèle toute l'importance de la culture ancestrale Mapuche.

En effet, les termes « arbres », « fleuve », « soleil », « vent » symbolisent le lien cultuel de la communauté mapuche avec la terre mère, source première de leurs croyances et de leurs attentions. Ainsi, l'écrivain poète et essayiste mapuche Elicura Chihuailaf dans un ouvrage en castillan et en mapudungun offre témoignage saisissant de la vie d'un Mapuche, ses origines, ses héritages, ses défis, ses trésors et ses luttes. Il évoque maintes fois le lien des Mapuches à la nature et la terre mère.

« La lutte pour la défense de notre terre est liée à la Tendresse, comme le dit notre peuple. Car, pour tous les peuples indigènes du continent et du monde, elle est la Terre

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Mère. C'est elle qui nous abrite et nous offre son eau, sa lumière, son air, ses aliments. Nous sommes ses fils et ses filles [...] petit à petit, de génération en génération, nous écoutons ses mystères qui nous apprennent à améliorer notre manière de penser, notre manière de vivre dans sa connaissance de la réciprocité. Elle nous dit que tous les êtres vivants -dans leur dualité- sont nos frères, nos soeurs. Le fleuve des jours et des nuits, qui se révèle à l'intérieur de nous est le coeur qui nous rappelle le véritable rythme du temps. Les Mapuches, nous n'avons pas construit d'Etat ni de temple, car la nature nous apporte sa forme d'organisation et c'est elle notre «temple» »97.

Pour revenir au discours public mapuche à proprement parler, le « complexe textuel » tel que défini par Hugo Carrasco, se transforme à mesure que les spécialistes progressent dans leurs connaissances théoriques et empiriques. C'est ainsi que la définition initiale de Carrasco se voit enrichie de l'adjectif « poly-systémique » en plus de « complexe textuel ». Par conséquent, dire que le discours public mapuche est un « complexe textuel poly-systémique » signifie pour Carrasco une totalité discursive et textuelle simultanément complexe, plurielle et diverse.

Plusieurs caractéristiques permettent de définir un tel discours. Tout d'abord, il doit être hybride et hétérogène, ensuite il doit être défini par les grandes lignes des discours de presse. En outre, ce discours public s'inscrit dans le maintien, quoi que parfois chimérique, de l'identité propre de la communauté.

Enfin, en ce qui concerne sa fonctionnalité, « il n'est pas clair si les Mapuches croient réellement que l'échange de discours dans la sphère publique est un moyen efficace pour faire entendre leurs revendications [...] ou si, au contraire, il ne s'agit que d'un moyen d'expression symbolique d'identité [...] dans lequel le discours ne remplit qu'une fonction basiquement représentative ou déclarative »98

§3- Enquête sur les typologies discursives

97 CHIHUAILAF Elicura, Recado confidencial a los chilenos, Santiago, Editions LOM, 1999, p.128.

98 CARRASCO Hugo, "El discurso público mapuche: complejo textual polisistémico producido para la prensa", Comunicación y Medios, 2001.

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Afin de comprendre les réussites et les échecs rencontrés par les communautés mapuches sur la scène publique et pour analyser le rôle précis de la presse dans le traitement médiatique des paroles des caciques et des organisations, il convient de rentrer dans le détail des classes discursives, c'est-à-dire les différents types de discours employés en faveur de la cause mapuche.

A- Sur-représentation du discours mapuche pour la presse

L'étude de trois cents textes tirés de discours publics mapuches a permis à l'équipe

d'universitaires travaillant sur le Projet Fondecyt 1000234 de mettre en lumière une

typologie des « classes discursives » du discours mapuche. Les neuf catégories suivantes

ont découlé de cette enquête99 :

- la déclaration publique à 32,73%, à l'intérieur de laquelle se trouve les

déclarations publiques (43,02%), les déclarations (13,44%), les déclarations de

presse (17,20%) et les déclarations mapuches (5,37%)

- les communiqués à 26,19%, divisés entre les communiqués (56%), les

communiqués de presse (32,2%) et les communiqués mapuches (11,8%)

- les lettres à 18,45%, partagées entre les lettres ouvertes (52,4%) et les lettres

fermées (47,6%)

- les manifestes avec 0,59%

- les convocations à 0,59%

- les documents, propositions et assimilés à 5,95%

- les bulletins, les revues et assimilés à 6,54%

- les conclusions d'assemblée, de congrès et assimilés à 1,19%

- divers textes non identifiés 4,76%

En analysant ces informations selon les types de textes, trois domaines discursifs centraux apparaissent. Premièrement, les déclarations publiques et les communiqués correspondent à des textes propres aux méthodes du discours journalistique. Ensuite, un second domaine peut être interprété à l'aune de cette typologie : il s'agit du discours politique constitué par les manifestes, les convocations et les propositions. Enfin, un troisième sous-

99 El discurso público mapuche: noción, tipos discursivos e hibridez, Estudios Filológicos, Valdivia, n° 37, 2002, pp 185-197.

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ensemble que l'on pourrait qualifier de discours académique comporte ce qui a été comptabilisé comme bulletins, revues et autres conclusions d'assemblée. Le premier groupe qui s'apparente au discours pour la presse représente donc 58,92% de la production textuelle, alors que le discours politique 7,13% et le discours dit académique 7,73%. Une quatrième catégorie constituée des lettres ne rentre dans le classement des chercheurs.

L'équipe chilienne a effectivement prouvé que la catégorie dominante du discours public mapuche est le discours pour la presse. Les spécialistes font alors la distinction entre l'opinion publique, relayée voire créée par les journalistes, et l'opinion du public forgée à travers les catégories discursives. « Les supports écrits destinés à être entendus sur la scène publique grâce à la presse (écrite, radiophonique, télévisée) ou d'autres moyens publics (internet, manifestations, graffitis, cérémonies etc.) emploient des catégories discursives prévues pour recevoir dans les médias l'opinion du public (déclaration publique, communiqués, insertions) à la différence du discours de presse élaboré par les journalistes et qui représente `l'opinion publique' »100

B- Emetteurs et récepteurs des messages

Un autre aspect de la surreprésentation du discours public mapuche destiné à.la presse a

retenu l'attention de l'équipe de chercheurs chiliens : le processus de

production/réception et les thématiques du corpus de textes sélectionnés. Du coté de la

production, Carrasco et son groupe de travail ont analysé que les 543 textes sont élaborés

par 9 instances différentes :

- les organisations indigènes (24,3%),

- les communautés (19%),

- les instances de coordination (18,2%),

- les personnes physiques (7,9%),

- les groupes créés autour de thématiques conjoncturelles (7,4%),

- les groupes étudiants (4,6%),

- les groupements d'autorités traditionnelles (1,3%),

100 RIVADENEIRA Raill, Periodismo. La teoría general de sistemas y la ciencia de la comunicación, México, Editions Trillas, 1990.

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- les groupes de genre (4,2%)

- et les organes étatiques tels que la Conadi (11%).

En ce qui concerne la réception des messages du discours public mapuche, les auteurs ont

dénombré 6 cibles :

- l'opinion publique (72,8%)

- les autorités (10,9%)

- les organismes étatiques comme la Conadi (1,7%)

- l'opinion publique mapuche (0,4%)

- les moyens de communication (6,6%)

- les organisations (1,5%)

- les personnes physiques (1,7%)

Nous le voyons, la cible principale du discours public mapuche est l'opinion publique et, rappelons le, il est diffusé majoritairement à travers des communiqués et des déclarations publiques puisqu'il s'agit des catégories discursives les plus utilisées. Ce phénomène renforce l'hypothèse selon laquelle le discours public mapuche est destiné dans sa très grande majorité à la presse.

Par conséquent, cette analyse chiffrée a permis à Gérard Imbert de théoriser l'apparition du discours public à partir « de la conjonction entre le politique et le mass médiatique »101.

C- L'« hybridité » du discours mapuche

Enfin les catégories mentionnées ci-dessus et employées dans le discours public mapuche correspondent toutes à des catégories universelles mais propres à la culture occidentale. Cette donnée est très intéressante dans la mesure où elle pointe un paradoxe central éprouvé par les acteurs du discours public : « [ils] essaient de `mapuchiser' quelque unes des classes discursives comme le communiqué mapuche, la déclaration mapuche afin

101 IMBERT Gérard, Sujeto y espacio público en el discurso periodístico de la Transición. Hacia una Sociosemiótica de los discursos sociales, Teoría Semiótica, Lenguajes y Textos hispánico, Madrid, Ed.M. A. Garrido, 1984, p.167.

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d'éviter `l'hybridité' produite »102. Le néologisme inventé par les chercheurs, «hibridez», ne serait pas exactement traduit en français par «hybridation» mais plutôt par un néologisme équivalent celui «d'hybridité». Selon Iván Carrasco, la conscience indigène assimile et retranscrit des éléments de sa culture propre mais aussi de la culture lointaine de telle sorte que « la réalité représentée revêt un caractère syncrétique et le mode de représentation paraît dominé par une loi que nous pourrions qualifier d'hétérogénéité ou d'hybridité structurelle »103.

En outre, Iván Carrasco s'est intéressé aux tensions entre intra et interculturalité dans l'art poétique d'auteurs mapuches comme Elicura Chihuailaf (précédemment mentionné) et Leonel Lienlaf. D'après Carrasco, ces deux poètes, à l'image de la communauté mapuche communicante qu'ils incarnent, font preuve d'une très grande adaptation créatrice. En étant en contact permanent avec les sociétés et les langues hispaniques, les porte-voix mapuches apprennent de nouvelles normes de production littéraire, des nouveaux types de discours et transforment ainsi leur système discursif et leur expression artistique en mélangeant tradition mapuche et étrangère. Cet alliage, fruit d'un métissage culturel, met en jeu des mécanismes d'incorporation sélective d'éléments au contact de leur propre culture pour allier intégration à l'autre et consolidation de leur culture. « Les Mapuches incorporent à leur système culturel seuls les éléments qui peuvent s'intégrer à leur structure sociale et à leurs valeurs propres »104.

Finalement c'est ce mécanisme qui a permis « une expression verbale de base mapuche, mais avec de nombreuses catégories mixtes ou hybrides, qui renvoient simultanément aux deux cultures en contact ou à des zones syncrétiques, limitrophes ou d'hybridation »105.

Finalement, l'analyse des catégories employées dans le discours public mapuche montre que les acteurs du discours sont dans l'obligation de manoeuvrer dans le cadre des institutions liées à la presse étrangère, parfois même adverse. Cette situation implique que

102 El discurso público mapuche: noción, tipos discursivos e hibridez, Estudios Filológicos, Valdivia, n° 37, 2002, pp 185-197.

103 CARRASCO Iván, Notas introductorias a la Literatura Mapuche, Tercera Semana Indigenista, Temuco, Universidad Católica de Chile, 1972, pp. 15-23.

104 BUNSTER Ximena, Algunas consideraciones en torno a la dependencia cultural y al cambio entre los mapuches, Segunda semana indigenista, Temuco, Ediciones Universitarias de la Frontera, 1970, pp. 11-27.

105 CARRASCO Hugo, El discurso público mapuche, Lengua y Literatura Mapuche, 1996, pp. 105-117.

le discours s'adapte aux caractéristiques propres à cette presse, ce qui leur permet d'agir avec une relative efficacité dans le monde des médias et par rapport à l'opinion publique.

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CHAPITRE 2- La presse traditionnelle, créatrice de
représentations sociales

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