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Les indiens mapuches dans les médias au Chili : du mythe du barbare à  l'activisme identitaire transnational


par Erika Antoine
Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - Diplôme en Sciences Politiques spécialisé en Information & Communication 2006
  

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Section 1- Les titres de presse acquis aux intérêts politico-économiques

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Dans les années 1860-1870, la presse nationale se trouve au coeur d'un processus de transformation qui la place comme la source première d'information dans le pays. La chronique est un genre qui se développe et prend toute son ampleur. « Les journaux de cette époque commencent à diversifier leurs services informatifs créant un nombre de sections, qui se caractérisent principalement par le caractère nettement objectif de ses informations »106.

§1- La naissance de la presse libérale de masse

La modernisation des moyens de communication à l'oeuvre s'explique par deux facteurs qui s'auto-influencent. Tout d'abord, le développement des technologies de communication rend possible la reproduction massive des codes et des formats d'impression et de diffusion de l'information. Ensuite, l'évolution croissante du public favorise la spécialisation des goûts, des intérêts culturels et donc des demandes formulées auprès des journaux.

Ce phénomène de modernisation de la presse écrite chilienne de la seconde moitié du XIXe siècle, est largement impulsé par la loi sur la presse de 1872. Cette loi crée les conditions de légitimité institutionnelle nécessaires afin que, peu à peu, entreprises de presse se créent et se développent. C'est l'essor de la presse écrite basée majoritairement à Santiago. Les chiffres cités par Subercaseaux107 sont significatifs : en 1840 l'on dénombrait 5 journaux, quarante ans plus tard, en 1880, il y en avait une centaine. Cette nouvelle norme législative favorise réellement le développement de la presse écrite mais aussi la transformation radicale de son caractère.

Durant les dernières décennies du XIXe siècle, le journalisme libéral moderne naît et grandit dans le cadre systématique des entreprises de presse. De nombreux analystes tels que Alfonso Valdebenito voient dans cette nouvelle époque celle de la fin du commentaire, sacrifié sur l'autel de la neutralité journalistique revendiquée : « Chaque

106 VALDEBENITO Alfonso, Historia del periodismo chileno, Círculo de Periodistas de Santiago, 1956, p.70.

107 SUBERCASEAUX Bernardo, Historia del libro en Chile.Alma y cuerpo, Santiago, Editions Andrés Bello, 1993 et Fin de siècle. L'époque de Balmaceda, Santiago, Editions Aconcagua, 1998.

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jour l'information gagne du terrain sur les commentaires et les polémiques à caractère purement doctrinaire »108.

A cette époque, le journal El Ferrocarril, fondé à Santiago en 1855, incarne le mieux un nouveau type de presse sur la scène de la communication et de la culture : la presse libérale et moderne. Elle est définie par sa prétention d'exister sur un nouveau marché de l'information que les entreprises développent dans un contexte concurrence économique. La modernisation accélérée du monde des médias permet ainsi la multiplication des innovations techniques, lesquelles, à leur tour, contribuent à faire évoluer le marché de la presse. Les médias connaissent alors une dynamique de diversification, tant sans le domaine de la presse écrite spécialisée, que par la suite avec la radio et le cinéma.

A- La rénovation du paysage médiatique

Cependant ce processus de modernisation culmine à l'occasion de la création du journal El Mercurio de Santiago le 1er juin 1900. L'écrivain Alfonso Valdebenito explique la réussite du nouveau titre en ces termes : « Les innovations techniques introduites par Agustín Edwards109, ont donné au public l'impression que pour la première fois il lisait un journal qui fut capable de rompre avec les vieux moules. Ces innovations ont été une des clés de son succès. Equipés de machines modernes, doté de pages enrichies grâce à de vastes services d'information nationaux, internationaux et la collaboration des meilleures plumes, il est rapidement devenu le principal quotidien du pays »110.

L'apparition de ce quotidien dans l'univers de la presse du début du XXe siècle témoigne de l'essor d'entreprises de presse jusque là inédites. Sur ce nouveau marché de l'information des titres tels que le Diario Ilustrado rentrent en compétition directe avec El Mercurio ; d'autres en revanche disparaissent progressivement, trop faibles pour être en situation de concurrence. Ainsi, La Libertad Electoral s'éteint en 1901, La Tarde en 1903, La Ley en 1910 et, finalement, El Ferrocarril meurt en 1911.

108 VALDEBENITO Alfonso, Op.Cit, p.69.

109 Riche entrepreneur fondateur du Mercurio. Le journal appartiendra successivement à son fils Augustín Edwards Budge en 1942 et en 1956 à son petit-fils Augustín Edwards Eastman.

110 VALDEBENITO Alfonso, Op.Cit, p.71.

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Finalement le début du XXe siècle constitue le cadre temporel de la naissance du marché de l'information avec les contraintes et les exigences de rentabilité qu'il impose. Cette contingence économique influence progressivement le comportement des acteurs et la

ligne éditoriale des organes de presse. « Economiquement, les journaux «pauvres»n'étaient désormais plus possibles. Le fait de seulement subsister impliquait la nécessité du fort soutien financier ou de capital »111.

Aux balbutiements de l'information et du marché, une presse littéraire et satirique se développe également. Elle tisse des liens avec les partis politiques. Et, dès les années 1880 la presse ouvrière va se constituer et oeuvrer à la construction de nouvelles identités. A ce titre, un quotidien volontiers qualifié de populiste, El Chileno112 prend naissance au début du XXe siècle et trouve un écho formidable au sein de la classe populaire. Le panorama général de la presse à cette époque s'adressait à un vaste panel de lecteurs, pour Bernardo Subercaseaux elle constituait « [...] un réseau de presse plus vaste et diversifié que l'actuel [réseau] »113.

La modernisation permet à de nombreuses revues spécialisées114 de trouver un public fidèle. En1905, une annexe du quotidien el Mercurio est fondée : Zig Zag115. Cette revue incarne l'exemple typique de la spécialisation et s'inscrit dans une logique de marché comme l'atteste Fernando Santivan « [...] Il est probable qu'aucune entreprise de presse, jusqu'alors, n'avait débuté dans une telle magnificence et avec un tel coût. Elle est née, enfin. Les 100 000 exemplaires du premier numéro se sont épuisés en quelques heures »116.

La multiplication de revues spécialisées (théâtre, sport, littérature, mode, art etc.) atteste de l'existence d'un public multiforme et massif. La diversification des moyens de

111 VIAL C. Gonzalo, Historia de Chile (1881-1973). La sociedad chilena en el cambio de siglo, Volume I, Santiago, Editions Santillana del Pacífico, 1983.

112 El Chileno a été fondé en 1883 par l'archevêque de Santiago, mais il acquiert véritablement une notoriété nationale en 1892 alors qu'il est acheté par un groupe d'étudiants catholiques conservateurs ayant fait scission avec leur parti politique Il sera publié jusqu'en 1924.

113 SUBERCASEAUX Bernardo, Op. Cit.

114 Les exemples sont légions : La Escena crée en 1892 à Valparaíso, El Programa de 1892 ou encore El Fígaro de 1900 se spécialisent dans le théâtre, dans l'univers sportif c'est El Sport qui est crée en 1889.

115 Sur la naissance et l'impact de cette revue à Santiago voir VALDEBENITO Alfonso Op. Cit., SILVA CASTRO Raúl Op. Cit., et MARTINEZ W. Jaime (coord.), Asi lo vió Zig Zag, Santiago, Editions Zig Zag, 1980.

116 SANTIVAN Fernando, Confesiones in OEuvres Complètes, Tome II, Santiago, Editions Zig Zag, 1965, pp.1633-1634.

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communication permet de dépasser les anciennes limites du journalisme et de l'impression. Enfin, il faudra attendre les années 1920 pour que la radiodiffusion apparaisse sur les ondes chiliennes mais aussi pour que la production cinématographique offre de nouvelles perspectives de communication et d'information.

B- Les nouvelles valeurs : progrès et universalisme

Le journal El Mercurio joue un rôle prépondérant dans la consolidation définitive d'un discours informatif destiné à orienter la discussion publique et délégué à un professionnel de l'entreprise de presse. En plus de ces professionnels, de grands intellectuels collaborent à la rédaction des titres de la presse libérale. La structure formelle du quotidien, les techniques spécifiques mises en oeuvre dans la production discursive accentue l'idée d'une véritable ontologie professionnelle qui se met en place. Le journaliste, à cette époque, est perçu comme un témoin neutre et impartial de l'histoire, ce qui lui permet d'user de cette notoriété et de l'image d'objectivité.

Ainsi, la propagation doctrinaire est censée se limiter aux simples éditoriaux. Le sens et de contenu de la presse libérale transforment le journalisme en un vecteur d'information et non d'opinion. La nouvelle est diffusée dans une logique de conformité au marché et aux règles de concurrence érigées dès 1872 avec la première loi sur la presse. Les fondements du journalisme chilien moderne et universaliste s'établissent avec la naissance du Mercurio117. Ces nouveaux informateurs sont animés par une pensée moderne tendant à transformer radicalement la culture quotidienne de la société.

Ainsi s'ouvre une nouvelle ère où les entreprises de presse disposent de nouveaux moyens pour atteindre la fin ultime : le progrès. Ces orientations se basent sur la pleine inclusion de la société chilienne à l'économie et la culture universelle, ce qui signifie à l'époque la culture française et anglo-saxonne et par la suite allemande. Les élites observent un certain sens du consensus, notamment dans le domaine économique qui est une composante directe des valeurs et idéaux propagés à cette époque en Europe. Ces

117 La fondation du journal El Mercurio le 1er juin 1900 à Santiago symbolise traditionnellement le point d'origine du journalisme moderne au Chili. Voir à ce sujet SILVA CASTRO Raill, Prensa y periodismo en Chile, Santiago, Editions Universidad de Chile, 1958 ; VALDEBENITO Alfonso Op.Cit. et SANTA CRUZ Eduardo, Análisis histórico del periodismo chileno, Santiago, Editions Nuestra América, 1988.

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valeurs phares sont la liberté, la souveraineté individuelle, le laïcisme rationaliste et, dans la vie culturelle quotidienne, la francisation et l'appropriation de modèles de pensée européens118.

Cette hégémonie de la pensée libérale, caractérisée par des idées universalistes et cosmopolites, conduit à l'élaboration de nouvelles habitudes. Un mode de vie proche de celui des Anglais ou des Français se développe parmi les élites chiliennes, notamment celles qui s'expriment dans la presse. Ces nouveaux axes de comportement conduisent alors à la séparer du reste de la société119.

C- L'élite aristocratique et sa « publicité représentative »

Ainsi, une identité aristocratique se fait peu à peu jour au sein des élites du Chili. L'idéal de raffinement favorise la création d'espaces exclusifs mais aussi la pensée selon laquelle être chilien se distingue en tout point de l'identité mapuche. La base théorique de l'injection d'assimilation de l'indien prend dangereusement forme.

Pour Jürgen Habermas cette situation pourrait être qualifiée de « publicité représentative »120 en tant que mode de fonctionnement des sociétés féodales et précapitalistes dans lesquelles l'élite a le pouvoir de la représentation de sa situation sociale, véritable vitrine pour le reste de la population. Dans les espaces publics, lieux d'expression de l'élite monopolisatrice, les discours de ségrégation et d'exclusion se multiplient, reléguant «l'autre» aux sphères de la barbarie, de l'innommable.

118 SUBERCASEAUX Bernardo, Op.Cit. En ce qui concerne l'installation et la diffusion de certains courants intellectuels comme le positivisme ou le darwinisme voir VICUÑA Miguel, La emergencia del Positivismo en Chile, Santiago, Centro de Investigaciones Sociales Université ARCIS, 1997, GAZMURI Cristián, EL 48 chileno.Igualitarios, reformistas, radicales, masones y bomberos, Santiago, Editions Universitaires, 1992, MARQUEZ B. Roberto, El Origen del Darwinismo en Chile, Santiago, Editions Andrés Bello, 1982. Voir également HEISSE Julio Historia de Chile : el período parlamentario (1861-1925) tomo I, Santiago, Editions Andrés Bello, 1968, qui revient sur l'influence du pragmatisme de W. James sur le changement de valeurs de l'élite chilienne.

En opposition, voir VIAL C. Gonzalo, Op. Cit. pour qui la nouvelle et hégémonique culture libérale serait la cause et l'effet d'une profonde crise de valeurs, d'une rupture de l'identité nationale, dans l'incapacité de succéder à la culture hispano-catholique déclinante. Le libéralisme laïc et rationaliste serait donc la raison de la crise d'une « imago mundi » commune qui traînerait tout au long du XXe siècle.

119 BARROS Luis et VERGARA Ximena, El modo de ser aristocratico. El caso de la oligarquía chilena hacia 1900, Santiago, Editions Aconcagua, 1978, p.95.

120 HABERMAS Jürgen, L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1997.

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§2- Les « deux grands empires » de la presse

Grâce aux discours, à la diffusion partiale des représentations des minorités ethniques, les moyens de communication chiliens du début du XXe siècle ont favorisé la croyance en un mythe de l'indigène barbare. Mais qu'en est-il de la situation dans la seconde partie du XXe siècle et du IIIe millénaire naissant ?

Il est nécessaire de signaler que le paysage de la presse écrite au Chili s'est polarisé autour de deux grands groupes. Tel un duopole super puissant, les entreprises Copesa et El Mercurio constituent les deux grands réseaux nationaux de production et de diffusion de l'information.

A- Présentation du duopole : Copesa et el Mercurio

Le réseau Copesa contrôle actuellement les journaux La Tercera, Diario Siete, la revue Qué Pasa et les radios Duna et Zero. Le quotidien La Tercera, fleuron du groupe Copesa, a été fondé en 1950. Il est actuellement le quotidien numéro deux du pays et appartient au riche propriétaire d'origine palestinienne Alvaro Saieh également détenteur du quotidien populaire La Cuarta, du gratuit La Hora et de l'hebdomadaire Qué Pasa.

Dans les années 1980, la quasi totalité du quotidien La Tercera appartient à la banque centrale nationale appelée Banco Estado puisque la famille Picó Cañas propriétaire du journal, est totalement endettée. Quelques jours avant la fin du règne de Pinochet, la dette de la Tercera a été mystérieusement transférée de la banque d'Etat vers une banque privée, la banque Osorno possédée notamment par l'entrepreneur Alvaro Saieh. Cette opération a été soldée par la perte de 273 OOO UF121 pour l'Etat soit près de 8,3 millions de dollars.

Parallèlement, El Mercurio122 fondé en 1900, appartient à la richissime dynastie de patrons de presse Edwards. Le groupe symbolise l'autre grand conglomérat de quotidiens chilien, il se compose de Las Ultimas Noticias -le quotidien national au plus fort tirage- et La

121 UF signifie Unidad de Fomento, il s'agit d'une mesure financière réajustable basée sur la variation de l'indice des prix du consommateur. Au 1er février 2007, 1UF= 18 339 pesos chiliens, soit environ 30,5$.

122 Le groupe s'est doté d'un site internet www.emol.fr qui permet de visualiser toutes les publications du groupe.

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Segunda. Au total, le groupe possède 3 journaux à Santiago et plus de 24 publications régionales. Au sortir de la dictature militaire, les propriétaires du groupe s'endettent lourdement auprès de l'Etat. Finalement le groupe est « sauvé » de la même manière que le groupe Copesa, par des transferts secrets sur le compte de banques privées.

De nos jours, ces deux groupes se livrent à une compétition sans merci afin de s'accaparer le marché national de la presse. Malgré les apparentes oppositions, les deux groupes sont en étroites relations avec le pouvoir politique depuis le retour de la démocratie en 1990.

D'après Pedro Fernandez, journaliste au quotidien indépendant Punto Final : « Le favoritisme étatique vis-à-vis du Mercurio et de Copesa, porte préjudice à la presse indépendante affaiblie. Mais malgré d'énormes difficultés, elle subsiste encore dans le pays. Le manque d'investissements publicitaires -principale source de revenu des médias- ne permet pas à la presse indépendante de concurrencer de manière relativement égalitaire les deux grands empires qui dominent ce marché au Chili »123. Le journaliste met ensuite en lumière le danger exercé par le « monopole informatif du Mercurio et de Copesa, les deux facettes d'une même pièce néo-libérale » sur la presse indépendante. Le duopole empêche ainsi les citoyens d'accéder au droit fondamental du pluralisme de l'information.

B- Les deux groupes : les « chiens de garde » du pouvoir politique

· Le financement de la publicité publique au coeur des connivences

Dans son article daté du 1er décembre 2006, le journaliste Fernandez va plus loin et dénonce l'étroite complicité entre le duopole et le pouvoir politique c'est-à-dire les gouvernements successifs de la Concertation. Il poursuit « le pluralisme de l'information - qui est en voie d'élimination au Chili- renforce le système démocratique car il créé et alimente différents courants d'opinion. Mais les gouvernements de la Concertation ont fait tout leur possible pour abriter, protéger et subventionner, grâce à leurs publicités, la pensée unique et tentent d'imposer aux Chiliens les deux grands conglomérats

123 FERNANDEZ Pedro, Sudor Frío en el Mercurio, Punto Final, n°629, 1er décembre 2006.

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journalistiques du pays »124. Cette accusation est confirmée par les chiffres publiés par Noemí Rojas, Contrôleur Général des Finances de la République : en 2005, l'Etat chilien a dépensé près de 21 100 millions de pesos, soit plus de 30 millions d'euros, en publicité, brochure, revues, rapports et autres impressions. Parmi cette somme, 12 000 millions ont été dévolus à la presse, la radio et la télévision.

Les chiffres cités peuvent s'expliquer par les nombreux rapports de l'Observatoire des médias Fucatel. Ce centre d'étude indépendant a pour objectif principal l'étude des transformations sociales et l'impact des moyens de communication sur les sociétés modernes et démocratiques. En proposant des espaces de rencontre pour débattre sur le rôle des médias dans la société chilienne, l'Observatoire Fucatel met en relation les acteurs principaux de la sphère médiatique du Chili.

En 2005, il publie un rapport selon lequel 48% des publicités des grandes entreprises étatiques sont attribuées au Mercurio, 29% à Copesa, 9% à La Nación et l'ensemble des périodiques se partagent les 14% restants. Les publicités sont celles des très grandes entreprises nationales comme l'ENAP125 ou Codelco126.

En outre, les ministères ont octroyé 52% de la publicité du gouvernement au Mercurio et 32% à Copesa, cela signifie que plus de 80% des crédits sont accordés au duopole. Le journaliste indépendant chilien Jorge Garretón estime qu'El Mercurio a reçu de la part de l'Etat 2 118 millions de dollars en campagnes publicitaires et le groupe Copesa 1 025 millions de dollars. Cette répartition des fonds du gouvernement montre à quel point le pouvoir politique semble en étroite coopération avec les deux groupes majoritaires malgré la supposée séparation des démocratiques des pouvoirs.

Le journaliste américain Ken Dermota127 se lance aussi dans une analyse de fond du lien financier entre ces deux grandes entreprises et la puissance publique. Dans son ouvrage Chili inédit : le journalisme sous la démocratie, il explique qu'en 1881 El Mercurio doit à la banque d'Etat 100 millions de dollars et que La Tercera -appartenant au groupe

124 FERNANDEZ Pedro, Op. Cit.

125 L'entreprise nationale du pétrole, Empresa Nacional del Petróleo, est créée le 19 juin. Elle a pour mission l'exploration, la production et la commercialisation d'hydrocarbures (pétrole, gaz naturel, gaz liquide, géothermie etc.) sur le territoire chilien et à l'étranger.

126 La Corporation Nationale du Cuivre est créée le 11 juillet 1971 après la réforme constitutionnelle de nationalisation du cuivre, mais elle sera effective après un décret du 1er avril 1976. Elle oeuvre au développement et à l'exploitation des ressources minières, industrielles et commerciales. Son président est nommé par la présidente de la République.

127 DERMOTA Ken, Chile Inédito. El periodismo bajo la democracia, Santiago, Editions B Chile, 2002.

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Copesa- ne peut plus payer ses dettes. La banque de l'Etat octroie donc un crédit souple de 3,3 millions de dollars au groupe Copesa pour lui éviter la banqueroute. Finalement, par de nombreuses opérations financières les dettes ont été transférées à des banques privées pour éviter que le contrôle de Copesa et du Mercurio ne reste dans les mains de l'Etat. Alors que les dettes de ces entreprises sont totalement effacées après cet «assainissement» éclair, le journaliste révèle que les informations sur ces transferts financiers sont classés confidentiels par la super-intendance des banques.

· La fonction d'agenda setting

Dans ce cas, pourquoi les gouvernements actuels investissent majoritairement chez les deux plus mauvais élèves ? Il semble que la réponse avancée par le journaliste Garretón ne laisse pas de place au doute. Pour lui, les deux grands médias sont les « chiens de garde » du pouvoir politique dans l'unique objectif de protéger leurs propres intérêts. El Mercurio comme La Tercera seraient conditionnés pour écraser n'importe quel individu ou groupe d'individus soupçonné de déranger l'ordre établi.

Les Mapuches, encouragés par leurs revendications ethniques, culturelles et juridiques, sont les ennemis parfaits. Ils sont profilés pour être les éléments perturbateurs de l'ordre établi : la répartition des richesses, des terres, des ressources naturelles. Le peuple mapuche est donc la cible centrale des accusations de la presse majoritaire, des titres du Mercurio et de Copesa.

D'après Garretón, ces fameux « chiens de garde » agissent de concert avec les pouvoirs politiques et économiques pour assurer le maintien et la possession des privilèges en jeu. Comment les médias peuvent agir ? Ils fixeraient simplement l'agenda politique et cristalliseraient ainsi les sujets à débat selon les intérêts à préserver. Depuis la décennie 1990, le gouvernement n'est plus le concepteur d'une stratégie communicationnelle, il n'enquête donc pas sur les dettes qui accablent les deux grands et ne remet pas en cause le modèle économique érigé sous Pinochet. En échange les groupes Copesa et El Mercurio s'emploient à traiter les informations sans mettre en cause le pouvoir politique et les gouvernements de la Concertation. Il s'agit de la fonction d'agenda setting.

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Dans ce cadre, il est clair que le pouvoir des groupes de presse est énorme. En restreignant le choix de leurs sujets, en employant une rhétorique particulière solidaire du pouvoir politique, les rédacteurs ont la possibilité de créer un débat de toute pièce et d'inventer des coupables.Par manque d'originalité du milieu journalistique, les sujets évoqués dans les grands titres du matin sont repris, voire amplifiés, par les médias télévisés et radiophoniques. Ainsi, le sujet de l'insécurité urbaine ne cesse de faire la une des journaux de presse écrite et des médias audiovisuels depuis les années 1990 à cause du traitement initial et démesuré de ce thème par La Tercera et El Mercurio.

Nous l'avons vu le paysage actuel de la presse écrite chilienne est dominé par deux grands groupes qui maintiennent de très étroites relations avec le pouvoir politique, plus encore depuis l'instauration officielle de la démocratie. En ce sens, le traitement de l'information concernant les minorités ethniques opposées au gouvernement est incontestablement biaisé. L'absence de pluralisme de l'information et d'indépendance vis-à-vis des dirigeants du pays sont les deux causes majeures de la stigmatisation des minorités ethniques dans les médias au Chili. Nous abordons maintenant, le traitement particulier de la question ethnique par le quotidien le plus ancien d'Amérique Latine : El Mercurio.

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